CHAPITRE XIV

Premiers jours à terre.--L'esprit d'aventure.

J'avais jeté l'ancre devant un fort américain. Au petit jour, des

soldats m'aidèrent à amarrer le _Firecrest_ le long d'une jetée. Presque

aussitôt un grand nombre de curieux, de photographes et de reporters

montèrent à bord. Tous furent très surpris d'apprendre que je venais de

France. Le vapeur grec que j'avais rencontré en mer avait bien signalé

mon arrivée; mais on avait cru à une farce d'un bateau de pêche français

égaré sur les bancs. Quelques-uns aussi me soupçonnèrent de me livrer à

la contrebande de l'alcool. Moi qui n'avais pas parlé depuis trois mois,

je dus répondre pendant toute une journée aux interminables questions

des journalistes. Je dus aussi me prêter aux fantaisies des

photographes, et il me fallut même, alors que je n'avais pas dormi

depuis trois jours, monter plusieurs fois au haut du mât pour satisfaire

aux exigences des opérateurs cinématographistes.

[Illustration: IX.--Alain Gerbault à la barre.]

[Illustration: X.--Les premiers pas d'Alain Gerbault sur la terre

américaine.]

Je n'étais plus chez moi à bord, et mon domaine était constamment envahi

par une foule de visiteurs. Je dus de nouveau me soumettre aux tyrannies

de la vie civilisée. Entre autres choses, je me souviens qu'il me fut

très pénible de me remettre à porter des souliers.

Je passai après mon arrivée par une grande période de dépression. Le

succès me laissait complètement indifférent. J'avais vécu trop longtemps

dans un monde d'idéal et de rêve et toutes les exigences de la vie

quotidienne dans une grande ville me blessaient profondément. Je pensais

sans cesse à mes jours heureux sur l'océan: à peine arrivé, je ne

songeais plus qu'à repartir.

Et pourtant que de souvenirs charmants je conserve de mon séjour à

New-York. Je ne trouve pas de mots pour dire ce que je dois au capitaine

et Mme Snidow, une Française venue la première à bord, qui s'ingénièrent

à me rendre le séjour de Fort Totten le plus agréable possible.

Les yachtmen américains me traitèrent comme un frère. Bill Nutting,

héros d'une fameuse traversée transatlantique, devint un de mes

meilleurs amis.

Je garderai toujours un souvenir ému d'une conférence que je fis à

l'Académie militaire de West-Point, quand deux Cadets s'approchèrent de

moi et me dirent qu'ils avaient l'intention de quitter leur carrière

militaire pour parcourir le monde à deux sur un bateau.

Dès le lendemain de mon arrivée, les journaux de New-York s'étaient

emparés de mon aventure. Il m'était pénible de voir tous les incidents

de mon voyage déformés par les reporters. Chaque journal voulait avoir

la primeur d'un événement sensationnel. Je fus ainsi très surpris de

lire que j'étais resté évanoui pendant trois jours.

Je devins célèbre du jour au lendemain et les lettres et télégrammes

commencèrent à me parvenir de toutes les parties du monde en si grand

nombre que plusieurs secrétaires m'auraient été nécessaires pour

répondre.

Nombreuses étaient les lettres d'amis, amis sincères réellement joyeux

de ma réussite, amis envieux qui auraient mieux fait de ne pas m'écrire.

Plus nombreuses encore étaient les lettres d'inconnus, qui savaient que

j'allais repartir et me proposaient de m'accompagner dans un prochain

voyage, lettres d'excentriques cherchant la publicité, lettres de jeunes

gens et d'hommes mûrs attirés par le mirage de l'aventure.

Très originale cette Californienne de vingt-deux ans qui m'écrit:

«Je suis apte à faire tout ce qui sort de l'ordinaire. Au récit de votre

traversée, j'ai senti que je devais faire moi-même quelque chose. Vous

savez qu'un homme est supposé avoir plus de courage qu'une femme. Je

suis à peine femme, n'ayant que vingt ans, et je viens d'arriver ici à

pied de Los Angeles ayant couvert seule la distance de 3.600 kilomètres

et traversé un désert. Plus la nuit est sombre, plus j'aime être seule.

J'aime entendre hurler les coyotes la nuit quand je suis seule..., je ne

sais pas ce que c'est que d'avoir peur. Un jour, j'espère aller en

Afrique. Je ne sais pas ce que j'y ferai; mais je ferai tout ce que le

monde a peur de faire.»

Elle termine en me disant qu'un emploi de garçon de cabine comblerait

ses rêves les plus chers.

Une autre jeune fille américaine a certainement une conception assez

fantaisiste de mon existence à bord; car, après m'avoir longuement

démontré que je ne pouvais repartir seul, elle me dit être la personne

la plus qualifiée pour venir à bord et que n'importe quel emploi de

garçon de cabine à secrétaire mondain lui conviendrait.

Très sincère semble être la jeune fille, qui me dit avoir gâché les

vingt-cinq premières années de sa vie, regrettant d'être née une fille

et pas un garçon. Aussi, me dit-elle, je vais agir dorénavant comme si

j'étais un garçon. Etre un marin et faire voile vers les îles du

Pacifique a toujours été mon idéal. Evidemment je sais que partir seule

avec vous ne semblera pas très comme il faut; mais pourquoi ferions-nous

attention aux conventions, si nous faisons ce que nous jugeons être

bien. Si vous n'avez aucun sens de l'humour, conclut-elle, vous me

jugerez peut-être folle; si vous en avez un vous penserez peut-être de

même.

Charmante, la lettre de cette jeune Française qui m'écrit d'un

restaurant et se propose pour m'accompagner, cuire mes repas et recoudre

mes voiles. Elle m'offre sa photographie et termine par un post-scriptum

d'une touchante naïveté.

D'Australie je reçois une lettre écrite par un Français capitaine au

long cours, lettre contenant une seule phrase de 5.000 mots, sur 16

pages d'une écriture très serrée avec de nombreuses additions entre les

lignes. Un médecin pourrait y découvrir tous les signes de l'aliénation

mentale. Je n'ai jamais pu lire cette lettre jusqu'au bout. Ce

malheureux dément me dit être persécuté par le consul de France et,

après m'avoir conté de nombreux épisodes de sa vie en mer, il me dit

qu'il est inadmissible que les îles de la Manche, si proches de la côte

française, ne nous appartiennent pas. Il me suggère d'écrire au roi

d'Angleterre en lui demandant de restituer ces îles à la France, et

m'affirme qu'après mon bel exploit Georges V ne pourrait refuser ma

demande. Il me propose aussi une de ses inventions pour augmenter la

course et la vélocité des navires, invention qui lui aurait été volée

par le consul de France.

Je reçois aussi de nombreux poèmes sur ma traversée, où l'intention est

en général très supérieure à l'exécution.

Invraisemblable la lettre qui m'arrive de Genève et dont je dois citer

quelques extraits:

«Je suis d'un âge mûr, mais très robuste. J'ai quarante-huit ans, j'ai

forte instruction. Je suis minéralogiste, connais toutes les lois de la

nature et j'aimerais explorer régions inconnues, Alors comme le journal

dit que vous pensez visiter les îles vierges, je serais votre homme.»

Cette lettre est signée:

Un bon Suisse!

Toutes les lettres ne sont pas des lettres de volontaires. Beaucoup

d'enfants m'envoient leurs félicitations, et ce sont ces lettres les

plus émouvantes, celles que l'on conserve précieusement et qui vous

donnent le sentiment d'avoir fait oeuvre utile, en élevant l'idéal de la

jeunesse.

Un enfant de huit ans me conseille de ne pas aller dans le Pacifique

qu'il sait très dangereux, car il a peur que je fasse naufrage.

La plus jolie est la lettre d'un écolier américain qui me dit avoir

pensé à moi en voyant un aéroplane passer au-dessus de sa fenêtre. Je

vais, me confie-t-il, travailler pour gagner beaucoup d'argent, acheter

un bateau et comme vous parcourir le monde; mais je dois vous quitter

pour apprendre mes leçons.

Un professeur de sciences transcendentales me propose de me prédire tout

ce qui m'arrivera dans mes prochaines croisières, offre que je ne puis

accepter; car en supprimant l'imprévu de l'aventure elle lui enlèverait

son principal attrait.

Un sourcier se fait fort, moyennant la remise du grand prix de

l'Académie des Sports, de m'initier aux secrets de sa science, qui me

permettra dans ma prochaine croisière de découvrir les trésors enfouis

jadis par les pirates dans les îles lointaines.

Un inventeur me décrit un moyen de propulsion par une hélice au lieu

d'une voile et espère que je l'emploierai.

Toutes ces lettres extraordinaires ne sont cependant que l'exception. La

plupart sont des lettres très sérieuses de gens tentés par l'aventure,

voulant lâcher leur situation pour courir des risques--lettres de gens

appartenant à tous les milieux, de matelots, d'artisans, de collégiens,

d'industriels et de désoeuvrés. La plupart veulent tout abandonner et ne

me demandent rien. Ce sont toutes ces offres qu'il me coûte le plus de

refuser.

Un Français lieutenant de vaisseau, commandant un aviso, veut donner sa

démission pour s'embarquer et servir sous mes ordres, offre qui me

comble de fierté, mais que je ne puis accepter.

Un ancien commandant de la marine impériale russe me demande de le

prendre à mon bord comme simple matelot.

D'une concision émouvante est la lettre de ce volontaire qui m'écrit:

«Je suis un vieux loup de mer, natif de Norvège, âgé de cinquante ans,

actif comme un jeune garçon. Je peux faire bien deux choses: mener un

bateau à voile et faire la cuisine. Pouvez-vous m'employer?»

Un volontaire que je n'aurais jamais pu accepter est l'ancien marin qui

se croit qualifié pour me joindre, car il est un grand malheureux,

désespéré de la vie et cela par sa faute. Il désire m'accompagner dans

une croisière dangereuse, espérant y rester.

Certes il avait pleine conscience de sa valeur le mécanicien de vingt

ans qui m'écrivit:

«Je n'ai peur de rien et possède un rare sang-froid. Vous pourrez

disposer de ma vie comme vous l'entendrez. Examinez bien ma proposition

car elle en vaut la peine.»

Il y avait aussi le «lycéen retraité» de dix-sept ans, qui donne de lui

une longue et complète description:

«Depuis de longues années, je m'étais senti le goût de l'aventure.

J'étais jeune encore que je rêvais de voyages et de naufrages. J'ai

laissé mes études car je ne me sens aucune disposition pour un métier

sédentaire. J'étudie donc seul l'anglais et les mathématiques en

attendant l'occasion de satisfaire mes goûts de sauvage. J'adore la mer,

les pampas, les aventures avec ce qu'elles ont d'imprévu, de

pittoresque. Voulez-vous de moi? Malheureusement je ne peux vous donner

une fortune pour votre entreprise; mais je vous apporterai mon

instruction, ma bonne volonté et mon amitié.»

Encore un ancien matelot, ce polyglotte remarquable, actuellement garçon

de café ignoré dans un restaurant Duval et qui connaît la navigation,

sait réparer les voiles et affirme parler couramment le français,

l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le norvégien, le suédois,

le danois et l'américain!

Peut-être aurait-il été un excellent compagnon l'ouvrier mouleur qui

avoue ne rien connaître aux choses de la mer, mais pratique un peu la

course à pied et beaucoup le vélo. Il met à ma disposition tout ce qu'il

possède: deux mille francs et sa santé.

Un autre volontaire avoue posséder, quand il le veut, un talent

d'écrivain, qui pourrait m'être utile dans la rédaction de mon livre.

Et bien que ma décision de ne pas accepter de volontaires soit prise, je

pense aux grandes choses que j'aurais pu faire avec cet inscrit maritime

qui navigue depuis l'âge de quinze ans sur des navires à voile, ne me

demande pas de gages et veut me suivre jusqu'à la mort.

Encore un ancien matelot, le volontaire âgé de trente ans qui a traversé

douze fois la ligne sur des trois-mâts barques. Après m'avoir fait un

tableau impressionnant des dangers du Pacifique, d'un cyclone aux îles

Tonga, des mangeurs d'hommes aux Salomon, il me dit vouloir

m'accompagner et ne me rendre responsable de rien quoi qu'il arrive.

J'ai beaucoup aimé la lettre très américaine de cet enfant de dix-sept

ans qui m'écrit:

«J'aimerais partir avec vous. J'ai été en mer à bord de vapeurs et j'ai

travaillé sur une goélette pendant deux mois. Naturellement j'ai des

papiers pour le prouver. Je suis âgé de dix-huit ans, mesure 5 pieds dix

pouces et pèse 150 livres. Je suis fort, jeune, plein de bonne volonté

et ne suis pas effrayé par le travail. Si vous avez besoin d'argent, je

pense pouvoir vous en donner, mais naturellement, à mon âge, je ne peux

pas encore être très riche.»

Quelle grande valeur dans des pays neufs que ce quartier-maître de la

marine, qui navigue à voile depuis l'âge de dix-sept ans, a doublé

quatre fois le cap Horn, a fait des traversées de 123 jours, sait faire

le point et me dit:

«Prenez-moi avec vous. Je n'ai peur de rien; je vous obéirai toujours.

Revenus plus tard en France nous pourrions enseigner aux Français à

aimer la mer. Si vous le voulez, je suis vôtre corps et âme pour une

grande oeuvre.»

Un Anglais de vingt-cinq ans, vendeur dans une grande firme

d'automobiles, voulait lâcher sa situation pour m'accompagner. Il aurait

été, j'en suis sûr, un auxiliaire précieux:

«Quoique j'aie une belle situation, je gâche ma vie quand la mer et

l'aventure m'appellent de plus en plus fort chaque jour. Pendant la

guerre, j'ai servi dans la marine croisant sur des bateaux à peine plus

gros que le vôtre le long de la côte nord de l'Ecosse. J'ai soif

d'aventures et de voir les îles où vous allez justement. Pouvez-vous

m'emmener aux conditions que vous voudrez. Je suis préparé à tout

endurer pour l'amour de l'entreprise. Si j'avais de l'argent, je vous

donnerais tout ce que je possède.»

J'ai longuement hésité à désappointer le mousse irlandais de treize ans

qui me supplie de l'emmener et me dit:

«Vous me trouverez très utile quand des choses devront être faites fort

vite. Je ne voudrais pas de gages.»

Seul, à travers l'Atlantique · 第 23 / 37 题