En relisant toutes ces lettres que je garderai toujours, je pense que
mon geste ne fut pas vain, quand tant d'hommes forts et énergiques
n'attendent qu'un mot de moi pour me suivre et m'obéir. Peut-être
rendrais-je, en les emmenant, plus de services à mon pays; mais alors ma
croisière ne serait plus mienne et je n'aurais plus la satisfaction
d'être le seul matelot de mon navire. Si je prenais quelqu'un avec moi,
ce serait pour avoir un compagnon. J'aimerais qu'il ne me rende que peu
de services et je voudrais faire moi-même tout le travail du bord.
Eu lisant certaines lettres, je reste triste et rêveur, car je devine
que leurs auteurs aiment réellement la mer. Je pense à ma tristesse
d'être à terre. Je les comprends et les aime comme des frères. Lorsque
j'ai refusé la demande de cet ancien matelot, j'ai été fort triste:
«Je regrette la mer, je voudrais parcourir encore ses flots immenses. Je
voudrais encore vivre cette vie de matelot avec ses angoisses et ses
peines; c'est pourquoi je vous supplie de m'emmener avec vous. Je
supporterai à vos côtés sans me plaindre les angoisses des tempêtes, je
voudrais être avec vous pour cette vie sans lendemain. Je ne vous
demande rien, je n'emporterai rien, je ne veux rien rapporter. Je vous
supplie de me prendre à votre service.»
Cette lettre dont je supprime certains passages trop élogieux pour moi
est une lettre admirable. Je ne peux la relire sans être ému jusqu'aux
larmes. Dans ma bibliothèque de bord elle aura sa place à côté de mes
poètes préférés, à côté des ballades de John Masefield et des contes de
Bill Adams. C'est une lettre écrite par un vrai marin qui sut décrire
simplement son amour de la mer.
L'esprit d'aventure maritime qui avait poussé les Normands nos aïeux à
la conquête du monde existe toujours. Je serais heureux si mes
prochaines croisières pouvaient faire connaître nos belles colonies à
tous ces jeunes et audacieux Français qui pourraient là mieux qu'en
France satisfaire librement à leur amour de l'aventure.