Le brouillard.--L'arrivée à New-York.
Trois jours de calme et de brouillard vinrent ensuite. Le _Firecrest_
était au milieu de la route des longs-courriers.
Toutes mes voiles de beau temps avaient été emportées. Avec son court
beaupré et sa coque incrustée d'algues, le _Firecrest_ n'avançait pas
très vite.
Je courais un réel danger enveloppé dans le brouillard dans ces parages
fréquentés par les navires. Je ne saurais décrire la lugubre et profonde
tristesse de ces jours qui ressemblaient aux nuits.
La brume était si épaisse, que de l'arrière du _Firecrest_ je ne pouvais
apercevoir le mât. Les coups de sirène des paquebots m'arrivaient
plaintifs et assourdis par le brouillard. Les appels des cornes de brume
des voiliers résonnaient comme un glas.
La plupart du temps j'étais assoupi, cherchant à retrouver les heures de
sommeil perdues, et j'attendais qu'un bruit de machines m'annonçât la
proximité dangereuse d'un paquebot pour sauter sur le pont et souffler
dans ma corne de brume.
Le troisième jour de brouillard je fus très près d'être coulé par un
paquebot. Je pouvais entendre sa sirène et le bruit de ses machines et
j'avais la sensation qu'il venait droit sur moi; mais le _Firecrest_
n'avait pas de vent dans ses voiles et je ne pouvais m'éloigner de sa
route.
Que pouvais-je faire d'autre que sonner la cloche du bord et espérer que
le vapeur m'entende? Pendant plusieurs minutes il fut fort probable que
j'allais partager le destin supposé du capitaine Slocum, le fameux
navigateur solitaire qu'on croit avoir été abordé dans la brume, mais
finalement le vapeur m'entendit et signala avec sa sirène qu'il tournait
vers tribord.
Ce jour-là, une observation me prouva que le _Firecrest_ avait fait 20
milles dans les dernières vingt-quatre heures, alors que je n'avais pas
eu le moindre vent. Certainement il y avait un courant et je devais me
rapprocher de terre.
Il y avait beaucoup de marques de l'approche de la terre, le jour
suivant, dimanche 2 septembre. La couleur de l'eau était différente, les
marsouins étaient nombreux et j'aperçus même quelques papillons morts
flottant sur l'eau.
Je savais maintenant que ma navigation était correcte. A midi une
goélette passa loin de moi.
Vers 3 heures de l'après-midi du 3 septembre, j'aperçus une quantité
innombrable de mouettes et en découvris bientôt la cause: à l'horizon, à
3 milles de distance, passait une goélette de pêche suivie par une
véritable armée de mouettes.
La brise était très légère et pendant deux heures je fis voile vers la
goélette qui était droit sur ma route vers l'ouest. A 4 heures, ses
embarcations revinrent à bord et le navire se dirigea vers le
_Firecrest_. Je hissai alors les couleurs françaises. La goélette passa
et je pus lire son nom, _Henrietta_, et son port d'attache, Boston.
Un de ses canots, un doris, comme on les appelle à Terre-Neuve, se
dirigea vers mon navire, et un pêcheur français de Saint-Pierre sauta à
bord, Je ne vous décris pas son étonnement d'apprendre que le
_Firecrest_ et moi arrivions de France et sa joie de rencontrer «un
pays».
Il me demanda de venir à bord et de partager son dîner; aussi, laissant
mon bateau se gouverner lui-même, je partis rendre visite à ces braves
gens.
Je sautai à bord de l'_Henrietta_ et tombai dans le poisson jusqu'à la
ceinture. Tout en regardant le pont et les pêcheurs travaillant au
vidage et au nettoyage du poisson, je me souvins des descriptions que
j'avais lues dans le fameux livre de Kipling, _Capitaines courageux_.
Ils m'accueillirent en souriant, et j'étais heureux d'être parmi eux et
d'entendre l'accent particulier de Boston; je me sentais beaucoup plus
chez moi avec ces pêcheurs qu'avec les Grecs. Ils étaient de vrais
marins.
Je descendis dans le poste d'équipage et, pour la première fois depuis
quatre-vingt-dix jours, pus goûter du pain frais et de la viande
fraîche; ils ont de bons cuisiniers sur ces bateaux de pêche américains.
Ils voulaient m'offrir toutes les provisions du bord, mais je refusai
presque tout et n'acceptai que du pain et quelques fruits.
Après avoir déjeuné, je remontai sur le pont et parlai quelque temps
avec le capitaine Albert Hines, qui tenait la barre, suivant le
_Firecrest_. C'était une sensation étrange de regarder de si loin mon
navire et de le voir rester tout seul sur sa route; je commençais à
craindre que le moteur de la goélette ne s'arrêtât. Au plus près, dans
une brise légère, je ne pense pas qu'elle puisse rejoindre mon bateau.
Le capitaine était un réel loup de mer. C'était plaisir de rencontrer un
homme comme lui, connaissant à fond la mer et son navire. Il me donna
une carte du banc Georges, le grand territoire de pêche à l'est de l'île
Nantucket, et un rouleau de fil à voile.
J'appris que ma position obtenue par mes propres observations était
absolument correcte.
A ce moment, le brouillard devenait de plus en plus dense et, par
moments, le _Firecrest_ disparaissait à ma vue. Je commençais à être
inquiet et me fis amener à bord par deux pêcheurs. Je leur donnai les
bouteilles de cognac que les officiers du vapeur m'avaient offertes. Les
pêcheurs retournèrent vers la goélette et au moment où nous échangions
des signaux d'adieu sur la corne de brume, le brouillard très épais nous
cacha l'un à l'autre.
Ma visite à l'_Henrietta_ fut un intermède plaisant dans mon voyage.
J'étais très intéressé par les pêcheurs, autant qu'ils l'étaient
eux-mêmes par le long voyage du _Firecrest_.
Avec le moindre vent, je n'aurais pas dû mettre plus de quelques jours
pour entrer dans le détroit de Long-Island, qui est seulement à 200
milles du banc Georges, mais les jours qui suivirent furent généralement
calmes avec quelques souffles de brise qui poussaient le cotre pendant
une heure ou deux pour le laisser ensuite immobile sur une mer d'huile.
La marée, très forte sur le banc, ramenait par moments le _Firecrest_ en
arrière pendant que je réparais mes voiles. La plupart du temps, j'étais
en vue de quelques bateaux de pêche.
En me servant de la carte que le capitaine m'avait donnée et en sondant
constamment, je passai au travers des bancs de sable de Nantucket.
J'aperçus un jour un couple de petites baleines à peine plus grosses que
le _Firecrest_; j'en tirai une avec mon winchester, mais une baleine a
fort peu de points vulnérables. Elles furent tellement effrayées
qu'elles se sauvèrent à une vitesse d'au moins 20 noeuds.
Ce fut le matin du 10 septembre que je découvris l'Amérique et l'île de
Nantucket; la première terre aperçue depuis la côte africaine,
quatre-vingt-douze jours auparavant. Contrairement à ce que tout le
monde pourrait croire, je me sentis un peu triste. Je comprenais que
cela annonçait la fin de ma croisière, que tous les jours heureux que
j'avais vécus sur l'océan seraient bientôt terminés et que je serais
obligé de rester à terre pendant quelques mois. Je n'allais plus être
seul maître à bord de mon petit navire, mais parmi les humains,
prisonnier de la civilisation.
Le jour suivant, je passai à travers une flotte d'innombrables petits
canots de pêche à moteur. Je remarquai aussi quelques rapides chasseurs
guettant les contrebandiers d'alcool. Mercredi 12 septembre, j'eus le
plaisir de rencontrer une partie de la flotte des Etats-Unis faisant de
grandes manoeuvres au large de Newport. C'était un spectacle merveilleux
et j'admirai beaucoup les rapides destroyers se déplaçant en ligne à une
vitesse de plus de 30 noeuds.
J'avais décidé de m'approcher de New-York par le détroit de Long-Island,
car je ne voulais pas passer à travers la rivière d'Est. Pour la
première fois depuis trois semaines, je trouvai une forte brise près des
îles Block, le 12 septembre, et, le soir, j'étais entré dans le détroit,
quittant l'océan avec regret.
Il y avait de nombreux vapeurs maintenant. Les bateaux de passagers avec
leur pont très élevé étincelant de lumières passaient toute la nuit.
Pour un solitaire voyageur, ces vapeurs possèdent une grande
fascination.
Il était impossible pour moi, maintenant, de quitter la barre comme au
large; j'étais trop près de terre et je devais suivre le chenal entre
les bouées pour ne pas échouer le _Firecrest_.
Tout près du but, j'avais maintenant peur de ne pas réussir.
Pendant deux jours, je fis voile le long de l'île Longue, admirant les
magnifiques maisons de campagne et leurs pelouses vertes.
Le détroit se rétrécissait: j'étais maintenant à l'embouchure d'East
River. A 2 heures, le matin du 15 septembre, je jetai l'ancre devant le
fort Totten; je n'avais pas quitté la barre ni dormi depuis
soixante-douze heures. La croisière du _Firecrest_ était terminée: cent
un jours auparavant j'avais quitté le port de Gibraltar.
J'avais accompli ce que je voulais accomplir.