CHAPITRE XIII

Le brouillard.--L'arrivée à New-York.

Trois jours de calme et de brouillard vinrent ensuite. Le _Firecrest_

était au milieu de la route des longs-courriers.

Toutes mes voiles de beau temps avaient été emportées. Avec son court

beaupré et sa coque incrustée d'algues, le _Firecrest_ n'avançait pas

très vite.

Je courais un réel danger enveloppé dans le brouillard dans ces parages

fréquentés par les navires. Je ne saurais décrire la lugubre et profonde

tristesse de ces jours qui ressemblaient aux nuits.

La brume était si épaisse, que de l'arrière du _Firecrest_ je ne pouvais

apercevoir le mât. Les coups de sirène des paquebots m'arrivaient

plaintifs et assourdis par le brouillard. Les appels des cornes de brume

des voiliers résonnaient comme un glas.

La plupart du temps j'étais assoupi, cherchant à retrouver les heures de

sommeil perdues, et j'attendais qu'un bruit de machines m'annonçât la

proximité dangereuse d'un paquebot pour sauter sur le pont et souffler

dans ma corne de brume.

Le troisième jour de brouillard je fus très près d'être coulé par un

paquebot. Je pouvais entendre sa sirène et le bruit de ses machines et

j'avais la sensation qu'il venait droit sur moi; mais le _Firecrest_

n'avait pas de vent dans ses voiles et je ne pouvais m'éloigner de sa

route.

Que pouvais-je faire d'autre que sonner la cloche du bord et espérer que

le vapeur m'entende? Pendant plusieurs minutes il fut fort probable que

j'allais partager le destin supposé du capitaine Slocum, le fameux

navigateur solitaire qu'on croit avoir été abordé dans la brume, mais

finalement le vapeur m'entendit et signala avec sa sirène qu'il tournait

vers tribord.

Ce jour-là, une observation me prouva que le _Firecrest_ avait fait 20

milles dans les dernières vingt-quatre heures, alors que je n'avais pas

eu le moindre vent. Certainement il y avait un courant et je devais me

rapprocher de terre.

Il y avait beaucoup de marques de l'approche de la terre, le jour

suivant, dimanche 2 septembre. La couleur de l'eau était différente, les

marsouins étaient nombreux et j'aperçus même quelques papillons morts

flottant sur l'eau.

Je savais maintenant que ma navigation était correcte. A midi une

goélette passa loin de moi.

Vers 3 heures de l'après-midi du 3 septembre, j'aperçus une quantité

innombrable de mouettes et en découvris bientôt la cause: à l'horizon, à

3 milles de distance, passait une goélette de pêche suivie par une

véritable armée de mouettes.

La brise était très légère et pendant deux heures je fis voile vers la

goélette qui était droit sur ma route vers l'ouest. A 4 heures, ses

embarcations revinrent à bord et le navire se dirigea vers le

_Firecrest_. Je hissai alors les couleurs françaises. La goélette passa

et je pus lire son nom, _Henrietta_, et son port d'attache, Boston.

Un de ses canots, un doris, comme on les appelle à Terre-Neuve, se

dirigea vers mon navire, et un pêcheur français de Saint-Pierre sauta à

bord, Je ne vous décris pas son étonnement d'apprendre que le

_Firecrest_ et moi arrivions de France et sa joie de rencontrer «un

pays».

Il me demanda de venir à bord et de partager son dîner; aussi, laissant

mon bateau se gouverner lui-même, je partis rendre visite à ces braves

gens.

Je sautai à bord de l'_Henrietta_ et tombai dans le poisson jusqu'à la

ceinture. Tout en regardant le pont et les pêcheurs travaillant au

vidage et au nettoyage du poisson, je me souvins des descriptions que

j'avais lues dans le fameux livre de Kipling, _Capitaines courageux_.

Ils m'accueillirent en souriant, et j'étais heureux d'être parmi eux et

d'entendre l'accent particulier de Boston; je me sentais beaucoup plus

chez moi avec ces pêcheurs qu'avec les Grecs. Ils étaient de vrais

marins.

Je descendis dans le poste d'équipage et, pour la première fois depuis

quatre-vingt-dix jours, pus goûter du pain frais et de la viande

fraîche; ils ont de bons cuisiniers sur ces bateaux de pêche américains.

Ils voulaient m'offrir toutes les provisions du bord, mais je refusai

presque tout et n'acceptai que du pain et quelques fruits.

Après avoir déjeuné, je remontai sur le pont et parlai quelque temps

avec le capitaine Albert Hines, qui tenait la barre, suivant le

_Firecrest_. C'était une sensation étrange de regarder de si loin mon

navire et de le voir rester tout seul sur sa route; je commençais à

craindre que le moteur de la goélette ne s'arrêtât. Au plus près, dans

une brise légère, je ne pense pas qu'elle puisse rejoindre mon bateau.

Le capitaine était un réel loup de mer. C'était plaisir de rencontrer un

homme comme lui, connaissant à fond la mer et son navire. Il me donna

une carte du banc Georges, le grand territoire de pêche à l'est de l'île

Nantucket, et un rouleau de fil à voile.

J'appris que ma position obtenue par mes propres observations était

absolument correcte.

A ce moment, le brouillard devenait de plus en plus dense et, par

moments, le _Firecrest_ disparaissait à ma vue. Je commençais à être

inquiet et me fis amener à bord par deux pêcheurs. Je leur donnai les

bouteilles de cognac que les officiers du vapeur m'avaient offertes. Les

pêcheurs retournèrent vers la goélette et au moment où nous échangions

des signaux d'adieu sur la corne de brume, le brouillard très épais nous

cacha l'un à l'autre.

Ma visite à l'_Henrietta_ fut un intermède plaisant dans mon voyage.

J'étais très intéressé par les pêcheurs, autant qu'ils l'étaient

eux-mêmes par le long voyage du _Firecrest_.

Avec le moindre vent, je n'aurais pas dû mettre plus de quelques jours

pour entrer dans le détroit de Long-Island, qui est seulement à 200

milles du banc Georges, mais les jours qui suivirent furent généralement

calmes avec quelques souffles de brise qui poussaient le cotre pendant

une heure ou deux pour le laisser ensuite immobile sur une mer d'huile.

La marée, très forte sur le banc, ramenait par moments le _Firecrest_ en

arrière pendant que je réparais mes voiles. La plupart du temps, j'étais

en vue de quelques bateaux de pêche.

En me servant de la carte que le capitaine m'avait donnée et en sondant

constamment, je passai au travers des bancs de sable de Nantucket.

J'aperçus un jour un couple de petites baleines à peine plus grosses que

le _Firecrest_; j'en tirai une avec mon winchester, mais une baleine a

fort peu de points vulnérables. Elles furent tellement effrayées

qu'elles se sauvèrent à une vitesse d'au moins 20 noeuds.

Ce fut le matin du 10 septembre que je découvris l'Amérique et l'île de

Nantucket; la première terre aperçue depuis la côte africaine,

quatre-vingt-douze jours auparavant. Contrairement à ce que tout le

monde pourrait croire, je me sentis un peu triste. Je comprenais que

cela annonçait la fin de ma croisière, que tous les jours heureux que

j'avais vécus sur l'océan seraient bientôt terminés et que je serais

obligé de rester à terre pendant quelques mois. Je n'allais plus être

seul maître à bord de mon petit navire, mais parmi les humains,

prisonnier de la civilisation.

Le jour suivant, je passai à travers une flotte d'innombrables petits

canots de pêche à moteur. Je remarquai aussi quelques rapides chasseurs

guettant les contrebandiers d'alcool. Mercredi 12 septembre, j'eus le

plaisir de rencontrer une partie de la flotte des Etats-Unis faisant de

grandes manoeuvres au large de Newport. C'était un spectacle merveilleux

et j'admirai beaucoup les rapides destroyers se déplaçant en ligne à une

vitesse de plus de 30 noeuds.

J'avais décidé de m'approcher de New-York par le détroit de Long-Island,

car je ne voulais pas passer à travers la rivière d'Est. Pour la

première fois depuis trois semaines, je trouvai une forte brise près des

îles Block, le 12 septembre, et, le soir, j'étais entré dans le détroit,

quittant l'océan avec regret.

Il y avait de nombreux vapeurs maintenant. Les bateaux de passagers avec

leur pont très élevé étincelant de lumières passaient toute la nuit.

Pour un solitaire voyageur, ces vapeurs possèdent une grande

fascination.

Il était impossible pour moi, maintenant, de quitter la barre comme au

large; j'étais trop près de terre et je devais suivre le chenal entre

les bouées pour ne pas échouer le _Firecrest_.

Tout près du but, j'avais maintenant peur de ne pas réussir.

Pendant deux jours, je fis voile le long de l'île Longue, admirant les

magnifiques maisons de campagne et leurs pelouses vertes.

Le détroit se rétrécissait: j'étais maintenant à l'embouchure d'East

River. A 2 heures, le matin du 15 septembre, je jetai l'ancre devant le

fort Totten; je n'avais pas quitté la barre ni dormi depuis

soixante-douze heures. La croisière du _Firecrest_ était terminée: cent

un jours auparavant j'avais quitté le port de Gibraltar.

J'avais accompli ce que je voulais accomplir.

Seul, à travers l'Atlantique · 第 22 / 37 题