L'Atlantique.
Ce fut le 6 juin à midi que je levai l'ancre. La grande aventure
commençait seulement.
Avant de quitter la France, j'avais fait l'acquisition de cartes qui
montrent la direction et l'intensité des vents dans l'Atlantique nord.
Un bateau faisant route sud-ouest à la sortie du détroit de Gibraltar
doit rencontrer les alizés du nord-ouest et descendre sous les
tropiques. Ensuite il fera route vers l'ouest et attendra d'être au sud
des îles Bermudes avant de remonter vers New-York.
La ligne droite n'est pas sur un voilier le plus court chemin d'un point
à un autre. Un navire allant de New-York à Gibraltar rencontre des vents
d'ouest et n'aura guère à couvrir plus de 3.000 milles marins; au
contraire, de Gibraltar à New-York un voilier aura à parcourir au moins
4.500 milles.
Deux Américains, Slocum et Blackburn, traversèrent l'Atlantique
d'Amérique en Europe à des époques différentes, seuls, sur des petits
bateaux, en s'arrêtant aux Açores. Leur plus long passage sans escale
fut de 2.000 milles.
Jamais personne n'avait tenté seul la traversée de l'Atlantique nord de
l'est à l'ouest.
Slocum avait accompli un exploit jamais égalé en restant seul
soixante-douze jours en mer dans le Pacifique.
J'ai toujours eu pour ce grand navigateur la plus profonde admiration.
Je savais que ma traversée durerait probablement plus qu'aucune des
siennes et cependant je partais joyeux à la pensée des difficultés à
surmonter.
A bord d'un voilier on ne sait jamais quand on arrivera, et c'est
pourquoi je partis avec plus de quatre mois de vivres; les vents ne me
furent guère favorables et j'eus bien souvent à me louer de ma
prévoyance.
Je quittai donc Gibraltar le 6 juin à midi. Il faisait très beau.
Laissant derrière moi le port, et poussé par une brise légère, j'étais
étendu sur le pont, rêvant des jours qui allaient venir.
J'avais une confiance absolue dans mon vaillant navire et ma navigation.
J'envisageais avec joie mon passage dans les vents alizés où je
trouverais un soleil ardent et les poissons volants des mers tropicales.
Je jetai mes derniers regards à la terre, au roc de Gibraltar étincelant
de soleil.
La brise augmentait lorsque, sortant de la baie d'Algésiras, je mis le
cap sur la sortie du détroit.
Les poissons étaient si nombreux autour de moi que l'eau semblait
bouillonner. Des marsouins jouaient autour de mon bateau et les albatros
plongeaient. C'était le moment d'essayer le winchester automatique qu'un
ami m'avait offert à Gibraltar et bientôt un marsouin coulait, laissant
une trace rouge dans l'eau. J'aurais été heureux de pêcher à la traîne,
mais j'allais trop vite.
Vers le soir, la brise augmenta, et vers 10 heures c'était une véritable
tempête. Le vent hala subitement sud-ouest, et mon grand foc se déchira
en lambeaux. Puis vint une pluie torrentielle. Etant fatigué par mes
préparatifs de départ, je mis à la cape et décidai de prendre une bonne
nuit de repos. Le vent soufflait furieux, mais le _Firecrest_ se
conduisait merveilleusement, la barre attachée, dans les eaux si
heurtées du détroit, pendant qu'en bas, dans ma cabine, je dormais
confiant dans mon navire.
Le lendemain, le vent était toujours sud-ouest. Pendant tout le jour une
pluie torrentielle tomba et je continuai à tenir la cape sous une
voilure réduite.
J'avais fait réparer le rouleau de mon gui à Gibraltar, mais après
quelques jours de mauvais temps, je ne fus pas surpris de constater que
la plupart des dents du rouleau étaient brisées. Cet appareil destiné à
réduire la surface de ma grande voile m'avait été livré à Cannes
quelques jours avant mon départ. La roue avait quatre centimètres de
diamètre de moins que je ne l'avais prescrit et le métal n'était pas
l'alliage voulu de bronze et de manganèse. Ce défaut de construction, dû
à la mauvaise foi du fabricant, rendit mon voyage plus pénible, et
m'obligea à amener complètement la grand'voile chaque fois qu'un grain
m'obligeait à réduire la voilure.
Ma grand'voile commence à se découdre et je dois l'amener pour la
réparer avant qu'elle ne se déchire dans toute sa largeur. Le jour
suivant était beau et je hissai ma grand'voile réparée et toutes mes
voiles de beau temps. A midi, une observation me donna ma position comme
50 milles ouest de Gibraltar.
A 14 heures, ce jour, le cap Spartel, promontoire avancé de la côte
africaine, disparut derrière l'horizon. J'étais maintenant seul entre le
ciel et l'eau.
J'eus bientôt la satisfaction de rencontrer les vents alizés, qui furent
une légère brise d'est le premier jour, et soufflèrent ensuite très
frais du nord-est. Depuis le départ, j'attendais avec impatience
l'apparition des premiers poissons volants. Aussi, je fus joyeux quand,
le 10 juin, un petit poisson éblouissant de lumière sortit de l'eau et
vola une centaine de mètres en avant de mon bateau avant de disparaître.
Vent arrière et portant toute sa voilure, mon bateau ne pouvait rester
de lui-même sur sa course. En ceci, j'étais moins heureux que le
capitaine Slocum, qui put faire de longs parcours vent arrière à bord du
_Spray_ sans toucher à la barre.
C'est pourquoi, pendant ces premiers jours de vents alizés, après avoir
tenu la barre pendant douze heures, je mis mon navire à la cape pour
pouvoir prendre du repos.
Dans la marine, les quarts sont de quatre heures. Tenir la barre pendant
douze heures de suite est très dur, surtout vent arrière, car il faut
une attention soutenue pour éviter l'empannage, aventure désagréable qui
arrive quand le bateau reçoit tout à coup le vent de l'autre bord; la
grand'voile change de bord si brusquement que le poids du gui entre les
haubans entraîne souvent la perte du mât.
Voici quelle était la routine de ma vie dans ces premiers jours de vents
alizés. Le matin, à 5 heures, je sautais de ma couchette pour cuire mon
déjeuner qui comportait invariablement du porridge, du lard, du biscuit
de mer, du beurre salé, du thé et du lait stérilisé.
Je découvris bien vite que j'avais été volé par certains fournisseurs de
Gibraltar qui m'avaient vendu un baril de boeuf salé dont la partie
supérieure contenait d'excellents morceaux, mais dont le reste n'était
qu'os et graisse. De même, j'avais commandé une marque connue de thé, et
le thé qu'on me livra était un mélange de très pauvre qualité.
Ceci, d'ailleurs, fut une bonne leçon pour moi; à l'avenir je ne me
fierai plus qu'à moi-même et inspecterai minutieusement toute la
nourriture que j'embarquerai à bord.
Je faisais la cuisine sur un réchaud Primus à pétrole dans le poste
d'équipage. Ce réchaud est suspendu à la cardan, de manière que les
casseroles restent horizontales quelle que soit la position du bateau.
En pratique, le gîte du navire était souvent si grand que la poêle à
frire tombait du réchaud, inondant mes jambes nues d'huile bouillante.
Il était, dans une tempête, souvent très difficile de faire la cuisine.
Il y avait loin de la coupe aux lèvres, et le boeuf salé couvrait
maintes fois le plancher, et dans un bateau si étroit, qu'un gros marin
ne pourrait s'y retourner qu'avec peine, il est difficile de se mouvoir
sans entrer parfois fort brutalement en contact avec les parois du
navire.
A 6 heures, j'allais sur le pont, déroulais le tour de ma grand'voile,
abandonnais la cape et reprenais ma course vent arrière.
Pendant douze heures consécutives, je tenais la barre et, dans les vents
alizés, je couvrais de 50 à 90 milles marins par jour. Cette moyenne est
excellente pour un yacht de 8 tonneaux. Avec un équipage de deux hommes
et des vents plus favorables, j'aurais certainement fait plus de 100
milles de moyenne par vingt-quatre heures.
Pendant ces douze heures de barre, dans les vents très frais, je devais
exercer une attention soutenue. Il ne m'était pas possible de lire, et
cependant, je ne m'ennuyais jamais. J'admirais la beauté de la mer et
des vagues, la tenue de mon navire, et disais tout haut les oeuvres de
mes poètes préférés: Alan Cunningham, Kipling, John Masefield, Shelley,
Verhaeren, Edgar Poe.
Quand venait la nuit, j'étais mort de fatigue. Je réduisais la surface
de voilure de la grand'voile, mettant mon navire à la cape, attachant la
barre. Je préparais mon deuxième repas de la journée, qui consistait
habituellement en boeuf salé et en pommes de terre bouillies dans l'eau
de mer, dont elles prenaient une délicieuse saveur. L'air marin me
donnait un appétit féroce et naturellement, je ne pouvais me plaindre de
mon cuisinier.
Enfin, je tombais épuisé dans ma couchette et dormais durement bercé par
les vagues.
Quelques extraits de mon journal donneront une bonne idée de ma vie à
bord dans ces premiers jours de vents alizés.
«_Lundi 11 juin._--Vent très frais nord-est, nuageux, forte mer. Douze
heures 30, prends un ris dans trinquette, enroule deux tours de
grand'voile, remplace le deuxième foc par le foc de cape. A 12 heures,
distance enregistrée au loch en vingt-quatre heures, dont douze heures à
la cape: 90 milles. Fraîche brise devient une tempête environ 10
Beaufort. Dix-neuf heures trente, à la cape.
«_Mardi 12 juin._--Sept heures, cap sud-ouest, vent grand frais, nord,
distance enregistrée au loch à midi, 75 milles un quart, tempête à midi,
mer démontée, à la cape à 13 heures.
«_Mercredi 13 juin._--A la cape toute la nuit, 6 heures du matin W. S.
W. vent grand frais N. W.; dans l'après-midi, croise vapeur qui roule
fortement.
«_Jeudi 14 juin._--Vent nord plus modéré, distance au loch à midi 54
milles. Latitude par observation: 34° 21'.
«_Vendredi 15 juin._--Vent frais, ciel bleu, loch à midi, 68 milles. A
13 heures la sous-barbe se brise. La sous-barbe est une manoeuvre
dormante qui, partant de l'extrémité du beaupré, vient se raidir sur
l'étrave et sert à contre-tenir le beaupré contre les efforts de bas en
haut qui lui sont transmis par les étais.
«Pour la réparer, je dois me rendre à l'extrémité du beaupré, difficile
manoeuvre dans une forte mer. Les risques d'être enlevé par une lame
sont grands.
«J'avais à travailler avec mes mains, me cramponnant avec les jambes. De
temps en temps, le _Firecrest_ tanguait et je disparaissais entièrement
dans l'eau, mais la mer était chaude et ce bain forcé nullement
désagréable.
«Je me souviens d'avoir lu que le yacht d'un célèbre navigateur
solitaire fut trouvé après une tempête à la dérive sans personne à bord.
Le livre de bord portait cette inscription: «Je dois me rendre à
l'extrémité du beaupré. Reviendrai-je?»
«_Samedi 16 juin._--Vent très frais, loch enregistre à 12 heures: 72
milles. Quatorze heures, la bordure de la grand'voile se déchire et je
dois l'amener et hisser la voile de cape.
«_17 juin._--Vent très frais nord, cap sud-ouest; à 12 heures le vent
souffle en tempête puis se calme subitement vers dix-sept heures.
D'après mes observations, je suis à environ six cent vingt milles de
Gibraltar et quarante milles au sud-ouest de Madère, que je ne peux
apercevoir.
«La mer devient calme et le ciel se dégage. J'en profite pour faire
sécher mes vêtements et ma literie.»
Le lendemain, par une mer d'huile et calme plat, je suis occupé toute la
journée à réparer mes voiles. Après quelques jours de fort temps, il y a
toujours beaucoup de travail à bord. C'est un cordage à épisser, une
manoeuvre à changer. Le travail du matelot est beaucoup plus important
que celui du navigateur. Sans connaître la navigation, j'aurais pu très
bien traverser l'Atlantique. Si j'avais été un marin inexpérimenté,
incapable de réparer mes voiles et mes cordages, je n'aurais pu
atteindre d'autre port que celui des navires perdus; et toutes mes
connaissances astronomiques n'auraient pu me servir à rien.