Découvertes alarmantes.
Dans cette première période de vents alizés, j'avais fait d'assez bonnes
moyennes, mais le 18 juin la brise devint légère et le vent variable. Je
rencontrai une forte proportion de vents du sud-ouest, ce qui est tout à
fait exceptionnel pour cette région de l'Atlantique et cette période de
l'année.
En fait, ma carte des vents montre que mille observations ont été prises
dans cette région en juin et juillet et pas une fois un vent du
sud-ouest n'a été constaté. Or, j'eus plus de huit jours de vent debout.
Un autre fait étrange était la complète absence de toute vie. Ni
marsouins, ni dauphins, ni poissons volants. Autour de moi, de l'eau,
rien que de l'eau, et le _Firecrest_. Je suis seul, absolument seul. Les
récits de croisière qui sont dans ma bibliothèque de bord mentionnent
tous un grand nombre de poissons volants au nord de Madère. J'attends
avec impatience ces curieux échantillons de la faune marine dont la
chair est si vantée. Je suis bien au sud de Madère et, depuis le
lendemain de mon départ de Gibraltar, je n'ai pas aperçu un seul poisson
volant.
Pendant cette période de vents légers, je fis des expériences, cherchant
un équilibre pour que le _Firecrest_ puisse rester de lui-même sur sa
course vent arrière.
En réduisant la surface de ma voilure et en utilisant, au lieu de ma
grand'voile, la voile de cape, qui est une voile triangulaire, sans
corne et sans gui, je découvris que mon navire pouvait rester sur sa
course de lui-même, vent grand largue. Naturellement, sous cette voilure
réduite, la vitesse était moindre mais je n'avais plus besoin de rester
constamment à la barre et pouvais employer tout mon temps à réparer les
voiles ou faire la cuisine, et la distance couverte en vingt-quatre
heures se trouvait à peu près la même. En fait, les jours de beau temps,
j'avais même des heures libres pour relire longuement tous mes auteurs
favoris.
Ce fut dorénavant une vie moins dure, et si j'avais eu plus de chance
avec les vents, j'aurais pu faire la traversée entière dans ma cabine,
le _Firecrest_ se gouvernant de lui-même, comme fit une fois le _Spray_
du capitaine Slocum, qui resta près de quarante-deux jours de suite sans
sortir de sa cabine.
Je pris bien vite l'habitude de dormir d'un sommeil très léger. Allongé
sur ma couchette, la tête contre les parois du bateau, l'eau à quelques
centimètres de mes oreilles, je pouvais apprécier la vitesse du navire
par le bruit de l'eau contre ses flancs.
Par le mouvement du navire, la proportion de tangage ou de roulis, je
savais immédiatement que le _Firecrest_ avait changé sa position par
rapport au vent, et je venais sur le pont modifier l'angle de la barre
du gouvernail.
_22 juin._--Bonne brise N. cap. W. S. W., froid et nuageux. Suis sur les
grandes profondeurs et la Fosse de Monaco plus de 6.000 mètres. A midi,
au loch, 80 milles et demi. Position par calcul d'heure et ex-méridien.
Latitude 30° 41' N., longitude 21° 3' W., calme toute la journée et la
nuit. M'occupe tout l'après-midi à trouver les solutions des problèmes
d'échecs du journal anglais _le Field_.
_23 juin._--Légère brise nord. Cap sud-sud-ouest, _Firecrest_ se
gouverne lui-même depuis quatre jours. Voile de cape se déchire, hisse
grand'voile et en gouvernant avec le pied passe tout l'après-midi à
réparer l'avarie. Mes voiles s'usent si rapidement que je me demande si
j'aurai assez de fil, d'aiguilles et de toile pour les réparer. Mais
qu'importe!... J'utiliserai mes couvertures et je souris malgré moi en
pensant à la stupéfaction des New-Yorkais s'ils voyaient entrer dans
leur port un petit yacht français ayant, en place de voiles, des
couvertures de toutes les couleurs. Au loch, à midi, 37 milles un quart.
_24 juin._--Nuit très calme, légère brise du nord-ouest, monté en haut
du mât pour changer la poulie d'une balancine. Très occupé, ce dimanche,
par des travaux de propreté et le nettoyage du bateau; essayai les
pompes, et constatai que le _Firecrest_ n'avait pas fait d'eau depuis
mon départ. Me rasai avec de la crème sans employer d'eau ni de savon.
C'était le premier jour depuis Gibraltar, et je passai un dimanche fort
agréable, travaillant sans vêtement sur le pont, me baignant dans le
chaud soleil de juin.
_25 juin._--Légère brise du nord, route W.-S.-W. J'aperçois de
nombreuses méduses tricolores que les Anglais appellent _portuguese men
of war_. Ce sont des masses gélatineuses qui portent à leur partie
supérieure un écran en guise de voiles.
Je suis maintenant à dix-neuf jours de Gibraltar et j'ai couvert plus du
quart de la distance vers New-York.
_26 juin._--Légère brise nord-est; utilise ma trinquette-ballon comme un
spinnaker et barre toute la journée. Le soleil est presque au zénith, à
midi, et vers le soir je souffre d'un violent mal de tête, commencement
d'insolation. Au loch, à midi, 62 milles.
_27 juin._--Légère brise N.-E., je répare deux trinquettes déchirées.
Calme presque plat tout l'après-midi. Le _Firecrest_ fait à peine un
noeud, mais je ne m'en soucie guère. La vie est belle, allongé sur le
pont, sous le soleil des tropiques.
_28 juin._--Légère brise E. Je remarque, pour la première fois, trois
gros poissons dans le sillage du navire. Ce sont des daurades
(_coryphoenae hippuris_ des naturalistes) que les Portugais appellent
dorado et les pêcheurs anglais improprement dolphins. J'admire leurs
couleurs éblouissantes, qui changent du bleu électrique au vert.
_1er, 2 et 3 juillet._--Forts vents du sud et sud-ouest, pluie, nombreux
grains; la mer est très dure et hachée et me rappelle le golfe du Lion.
Je fais route plein sud cherchant à retrouver les vents alizés.
Le 4 juillet fut fort mouvementé. Montant sur le pont à 2 heures du
matin pour parer à un très fort grain du sud-ouest et prendre plusieurs
ris dans ma grand'voile et ma trinquette, je découvris sur le pont deux
poissons volants mesurant une dizaine de centimètres de long. Peu après
ils sautaient dans ma poêle à frire et je pouvais apprécier leur
délicate saveur.
Toute la journée, mer très dure, forte tempête du sud-ouest; je fais
route au plus près sous voilure réduite. Des lames déferlent à bord
toute la journée. La mer est très heurtée, le _Firecrest_ tangue
fortement et plonge constamment son long beaupré dans les vagues.
La direction des vents pourrait faire croire à la mousson du sud-ouest,
mais mes instructions nautiques disent qu'on ne rencontre pas la mousson
du sud-ouest au nord du cap Vert et je suis par 29° de latitude nord.
Tout se passe décidément d'une manière anormale pendant cette traversée.
Dans l'après-midi du 5 juillet, la tempête devint moins forte et j'en
profitai pour raccourcir mon beaupré. Le lendemain, je retrouvai enfin
les vents alizés. La mer était toujours forte, je remplaçai ma
sous-barbe de beaupré qui s'était brisée dans la tempête et réparai ma
grand'voile et ma voile de cape. Je roidis aussi mes étais qui avaient
pris du mou.
De nombreuses algues flottaient tout autour de mon navire, ce qui ne me
surprit pas, car mes cartes m'apprenaient que je venais d'entrer dans la
mer des Sargasses. J'aperçus aussi un morceau de bois rongé par les vers
et incrusté de coquillages, peut-être l'épave d'un naufrage au milieu de
l'Atlantique.
Je suis heureux, le ciel est de nouveau clair, j'ai retrouvé les vents
alizés et me vois déjà près de la côte d'Amérique, quand je fais soudain
une découverte alarmante. La plus grande partie de ma réserve d'eau
douce est devenue imbuvable.
A mon départ de Gibraltar, j'emportais trois cents litres d'eau douce
contenus dans deux réservoirs en fer galvanisé et trois barils de chêne.
Ayant épuisé l'eau de mes réservoirs en fer, je découvris que l'eau de
mes deux barils de chêne avait pris une teinte rouge sombre, était
devenue saumâtre et, même bouillie et filtrée, absolument imbuvable. Ces
deux barils étaient construits en bois trop neuf et l'acide tannique du
chêne avait complètement corrompu l'eau.
Il me restait environ 50 litres d'eau et j'étais à 2.500 milles de
New-York. Si j'avais fait cette découverte trois jours plus tôt, il
pleuvait à torrents et j'aurais pu laver et remplir mes barils avec de
l'eau de pluie. J'étais maintenant presque sous les tropiques et pouvais
fort bien rester plus d'un mois sans pluie.
J'estimai le nombre maximum de jours que pouvait durer ma traversée et
décidai de ne boire dorénavant qu'un verre d'eau par jour et de faire
toute la cuisine possible à l'eau de mer.
Je possède bien un petit appareil à distiller, mais mon combustible
m'est nécessaire pour cuire mes repas. Le soleil, à midi, est presque au
zénith et ses rayons me brûlent. Tout est maintenant sec à bord, ma
gorge me fait très mal et j'ai constamment soif.
[Illustration: V.--A bord.]
[Illustration: VI.--Une goélette à trois mâts.]
Je scrute anxieusement l'horizon cherchant des nuages de pluie, mais le
ciel est clair et le baromètre très haut. Ne pleuvra-t-il jamais?
Quelques albatros suivent mon navire et les vers du fameux poème de
Coleridge hantent ma mémoire:
De l'eau, de l'eau tout autour
Et rien, rien à boire.
Le 7 juillet, je me rasai, toujours sans eau ni savon, et me coupai les
cheveux. Je réparai encore ma grand'voile dont les coutures ne tenaient
plus. Ce jour, une de mes balancines cassa dans la forte brise du
nord-est. Le lendemain, mon clinfoc part en lambeaux dans un coup de
vent. Mes écoutes cassent les unes après les autres et je dois les
changer; mes voiles s'usent de plus en plus. Ma provision de fil à voile
diminue trop vite à mesure que je répare.
Les sargasses sont de plus en plus nombreuses et s'enroulent autour de
mon loch. Les poissons volants ont complètement disparu. Il fait chaud,
trop chaud; ma soif augmente; j'ai la fièvre et ma gorge est très
enflée. Du baril de boeuf salé monte une odeur insupportable. Vais-je
aussi manquer de viande?