Le départ et la traversée de la Méditerranée.
J'achetai donc le _Firecrest_ ainsi que je l'ai dit plus haut dans un
port anglais, et je conduisis mon bateau immédiatement au sud de la
France, quittant l'Angleterre au moment où Shackleton partait pour son
dernier voyage. Mon bateau supporta fort bien les tempêtes terribles du
golfe de Gascogne. Dès lors, je ne pouvais concevoir une tempête capable
d'arrêter le _Firecrest_.
Pendant plus d'une année, je fis de nombreuses croisières au sud de la
France, ayant pour tout équipage un mousse anglais; entre-temps, je
jouais les tournois de tennis de la Côte d'Azur. Le tennis avait été,
pendant longtemps, mon sport favori. Mais après avoir vécu à bord, et
fait des croisières durant plus de deux ans, les choses de la terre
prirent une importance secondaire à mes yeux. Je devins un marin et
seulement un marin.
Ce fut pour mon plaisir et pour me prouver à moi-même que je pouvais le
faire que j'entrepris mon voyage d'Amérique. Pendant plus d'un an, je
m'entraînai physiquement, croisant par tous les temps, me préparant à
manoeuvrer seul les voiles. Ce n'est que lorsque je me sentis prêt et
que je fus certain de pouvoir supporter la fatigue morale et physique,
que je partis pour la grande aventure.
Enfin, le jour du départ arriva. Le joli port de Cannes était inondé de
soleil; c'était le printemps. D'un côté la vieille ville et ses deux
grandes tours carrées qui dominent le port. De l'autre, l'arrière amarré
au quai, cinquante petits yachts aux voiles blanches.
A côté de mon _Firecrest_, se trouve _Perlette_, un petit bateau de 7
mètres de long appartenant à deux jeunes filles qui en constituent tout
l'équipage. Leur audace est très admirée de tous les pêcheurs et les
flâneurs le long du quai s'attardent à les contempler, grimpant pieds
nus dans la mâture.
[Illustration: IV.--Le _Firecrest_ dans le port de Monaco.]
Un peu plus loin, le _Lavengro_, un ketch de 120 tonneaux, se prépare à
faire voile pour Gibraltar. C'est également ma première étape. J'ai bien
peu de chances de battre un bateau dix fois plus grand que le mien et
dont l'équipage compte sept hommes, mais je ne veux pas être battu au
départ. Je réussis à lever l'ancre le premier et à prendre le vent
toutes toiles dehors; Le vent s'élève et il me faut amener la flèche
avant de passer entre les môles; c'est de là que je fis mes derniers
signes d'adieu aux deux petites «matelotes» françaises et à l'équipage
du yacht breton _Eblis_ qui agitaient leurs mouchoirs sur le quai.
Hors du port, il vente encore plus fort; il me faut changer de foc et
prendre un ris dans ma grande voile et cela rapidement, car j'aperçois
maintenant le _Lavengro_ qui quitte le port et me donne la chasse. Nous
tirons des bordées contre un fort vent debout, et, quoique moins vite,
je peux serrer le vent de plus près.
Nous nous élançons vers le large. Une fois sortis de la baie abritée,
les vagues et le vent augmentent. Le _Firecrest_ donne une forte bande,
l'écume jaillit sur le pont et je suis trempé par les embruns, mais j'ai
le coeur en joie, et comme l'étrave du _Firecrest_ fend les flots, je
chante le refrain d'une complainte de pêcheurs bretons:
La bonne sainte lui a répondu: il vente.
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Le baromètre baisse et la terre disparaît derrière l'horizon. A 4 h. 30,
je coupe le _Lavengro_ au plus près sur l'autre amure, quand un fort
grain arrive. En hâte, j'amène la grand'voile et le foc et j'aperçois le
_Lavengro_ fuyant devant la tempête dans une direction opposée.
Je suis très fatigué des efforts de la journée et décide de mettre à la
cape. Réduisant la voilure et attachant la barre de manière que mon
navire revienne de lui-même dans le vent, je descends prendre un repos
bien gagné.
Voici quelques extraits de mon journal de bord:
«_26 avril._--Deux heures, le vent hale nord-ouest et je reprends ma
route, fuyant devant la tempête sous une fortune carrée. Je fais, à ce
moment, la meilleure vitesse de mon passage. Mon loch enregistre 30
milles en trois heures. Le baromètre baisse. Le vent augmente; à 18
heures, il devient dangereux de fuir plus longtemps devant l'orage. Le
_Firecrest_ va presque à la vitesse des vagues, et quand une vague brise
à bord, l'eau reste longtemps sur le pont avant de s'écouler.
«Je dois amener la fortune carrée, opération difficile dans une mer
démontée. Mon bateau est ballotté dans le creux des vagues. La fortune a
été faite en toile trop lourde, et la manoeuvre est si difficile que je
décide de ne plus jamais utiliser cette voile. Fatigué par seize heures
consécutives à la barre, je mets mon navire à la cape.
«_27 avril._--Tempête continue, vagues brisent à bord toute la nuit.
Baromètre baisse encore. A 6 heures, je découvre que la ferrure du
rouleau du gui est brisée. Je ne suis pas surpris, car cette ferrure a
été faite plus petite que je ne l'avais demandée.
«_28 avril._--Quatre heures, reprends ma course; vers midi le vent
tombe; répare une balancine cassée.
«Seize heures quarante, fort coup de mistral m'oblige d'amener ma
grand'voile. En quelques minutes, une véritable tempête souffle, et la
mer est démontée. Mets à la cape et dors jusqu'à 7 heures le lendemain
matin. Effroyablement secoué toute la nuit, vagues déferlent à bord tous
les quarts d'heure.
«_29 avril._--Mer démontée; tempête nord-est halant ouest vers le soir;
très fatigué; essaie dans l'après-midi de reprendre ma route, mais dans
une mer aussi heurtée, je ne fais qu'un chemin très faible contre le
vent. Drisse de foc casse et le foc tombe à la mer. Après quelques
acrobaties sur le beaupré, j'arrive à le ramener à bord.
«_30 avril._--Fin de la tempête.»
Le baromètre remonte et pendant les vingt jours qui suivront, la brise
sera très faible.
Le 1er mai, sixième jour de mon départ de Cannes, je devais, d'après mes
observations, me trouver à proximité de la terre. Quoique ce fût loin
d'être ma première expérience, j'étais très intéressé. Après quelques
jours entre le ciel et l'eau, un atterrissage est toujours passionnant.
Il semble miraculeux que la vue de la terre vienne confirmer les calculs
et que la terre soit exactement où elle doit se trouver.
Montant au haut de la mâture, j'aperçus vers midi un petit cône, puis
plusieurs autres sortir de l'eau exactement où ils devaient apparaître.
C'était la terre. Ma navigation était correcte. Je me sentis fier, bien
que le travail du navigateur ne soit rien sur un petit navire, en
comparaison du travail du matelot. Un profane aurait pu croire que ces
cônes étaient autant d'îles différentes, mais je savais que c'étaient
des pics d'environ mille mètres de hauteur dont les bases se
rejoignaient sous l'horizon. Là, à quarante milles de distance, était
Minorque, la deuxième des îles Baléares.
Le jour suivant d'autres pics apparurent directement en avant, et, vers
le soir, l'île entière de Majorque sortit de la mer.
Le vent devint une brise très légère, et le lendemain je pus distinguer
les toits et les maisons. Pendant quelques jours, je glissai le long de
la rive nord de Majorque. Je me souviendrai toujours de la merveilleuse
vision que j'eus un jour d'un petit estuaire entre des pics de deux
mille mètres recouverts de neige. Me rapprochant de la terre, je
découvris soudain le vieux village de Port Soler au flanc d'une montagne
surplombant la rivière, et me trouvai au milieu d'une flottille de
petits bateaux de pêche qui sortaient de l'estuaire.
Les pêcheurs me faisaient de grands signes et se préparaient à
accueillir le petit yacht français, mais soudain je virai de bord,
reprenant le large, emportant avec moi la merveilleuse vision de ces
vieilles maisons au flanc de cette montagne aride. Les villages, les
villes ne sont rien de plus à nous, marins, que n'est à l'ordinaire
passant une maison entrevue au détour d'un chemin. Nous passons et
emportons avec nous le souvenir.
De nombreux jours de calme suivirent; je glissais lentement devant les
îles de Beauté: Dragonera, Iviza, Formentera, heureux de la brise légère
qui me permettait de contempler plus longuement leurs merveilles. Si
faible était le vent que je ne faisais pas plus de 15 milles par jour.
Enfin, le 15 mai, je vis, sortant de la brume, un roc monstrueux coupé
de lignes géométriques. C'était la face est de Gibraltar, qu'on ne peut
contempler de la mer sans un sentiment de stupeur, tant le travail de
l'homme a modifié la nature.
Vers midi, je doublai la pointe d'Europe et entrai dans le port comme
une bourrasque du Levant arrivait. Je jetai l'ancre près de la splendide
goélette à trois mâts _l'Atlantic_ appartenant actuellement à Vanderbilt
et gagnante en 1911 d'une course fameuse à travers l'Atlantique. J'avais
traversé la Méditerranée et terminé la première partie de ma croisière.
Presque aussitôt, la police, la santé et les autorités navales
arrivèrent à bord. Chacun semblait étonné de voir que j'étais seul et
venais de France.
Je fus surpris de ne compter que très peu de bateaux de guerre pour
représenter en ce lieu la gloire de l'Angleterre sur mer; seulement deux
destroyers et un vaisseau-dépôt portant le nom une fois célèbre de
_Cormorant_. Comme j'aurais aimé vivre au temps de Nelson, quand les
bateaux de guerre étaient de belles frégates aux voiles blanches, et les
marins de vrais gabiers!
Maintenant, le marin est plus ou moins un mécanicien conduisant un train
sur l'eau. Les voiliers de commerce font graduellement place aux
vapeurs. Seuls, quelques amoureux de la mer continuent la tradition de
manier les voiles et les cordages sur les grands océans.
Pendant les quinze jours que je passai à Gibraltar, je travaillai dur,
préparant ma longue traversée. Les autorités britanniques furent fort
obligeantes et me donnèrent la permission d'utiliser les ouvriers de
l'arsenal.
Enfin, tout fut prêt, j'étais «paré». Avant d'appareiller, j'envoyai à
quelques amis la carte postale suivante:
300 litres d'eau;
40 kilos de boeuf salé;
30 kilos de biscuit de mer;
15 kilos de beurre;
24 pots de confiture;
30 kilos de pommes de terre;
avec une petite flèche pointée vers un but mystérieux et cette vague
indication: 4.500 milles.
Je désirais qu'en cas d'insuccès ma tentative demeurât ignorée, et si
quelques amis savaient que j'étais parti pour une longue croisière, deux
intimes seuls connaissaient mon projet de tenter la traversée de
l'Atlantique sans escale.