1, Soute aux voiles. 5, Panneau du poste avant.
2, Claires-voies. 6, Beaupré.
3, Descente. 7, Boussole.
4, Mât.]
Le _Firecrest_ est solidement construit en chêne et en bois de teck.
Bien qu'il ait trente-deux ans, il est en parfait état et je pourrais
m'étendre sur sa résistance. Mais il vaut mieux s'abstenir et décrire
l'intérieur de mon gîte flottant.
Il se compose de trois compartiments.
A l'arrière, ma cabine avec deux couchettes, sous lesquelles il y a deux
coffres. Un lavabo reçoit l'eau d'un réservoir de 50 litres établi sous
le pont. Les boiseries de la chambre sont en acajou et en érable
moucheté. Des deux côtés, des casiers sont pleins de livres.
En avant de la cabine et au centre du bateau, un salon aux boiseries
d'acajou et d'érable. De chaque côté, des placards renferment mes
trophées de tennis. Au centre, une table pliante.
A l'avant, le poste d'équipage avec deux couchettes pliantes et la
cuisine. C'est là que je prépare mes repas sur un poêle à pétrole
norvégien qui est suspendu à la cardan, afin de rester vertical quand le
bateau roule. De nombreux coffres sont remplis de provisions: biscuits
de mer, riz, pommes de terre. A bâbord, il y a une pompe communiquant
avec deux réservoirs d'eau douce. Comme éclairage, j'ai une lampe à
pétrole et des bougies suspendues à la cardan.
Mon bateau est ma seule résidence. J'ai à bord tous les objets familiers
que j'aime, mes prix de tennis et mes livres. Qu'importe s'il n'y a pas
de vent! Je ne suis pas pressé.
Je n'ai pas grand'place à bord, mais je puis transporter quatre mètres
de littérature, ce qui signifie environ deux cents volumes. Ma
bibliothèque est donc forcément limitée, c'est pourquoi mes livres sont
tous des livres d'aventure ou de poèmes.
Parmi eux je citerai la _Vie de Jésus_ de Renan, la plus belle aventure
qui fut jamais au monde; les poèmes d'E. A. Poe, artiste incomparable,
car il joint à la perfection du rythme la noblesse de la pensée.
Loti, Farrère, Conrad, Stevenson, Connoley, Jack London, Shakespeare et
Kipling sont largement représentés ainsi que Verhaeren, Platon, Shelley,
Villon, lord Tennyson et John Masefield.
Lorsque je veux classer mes auteurs préférés, je pense toujours à la
manière dont ils ont compris la mer. Le marin qui est en moi critique
toujours l'écrivain, et seuls me plaisent entièrement ceux qui furent à
la fois de grands marins et de grands poètes.
J'aime passionnément Jack London, le grand maître du conte et de
l'histoire courte, qui eut une vie mouvementée et belle et sut toujours
écrire avec puissance et simplicité. Bien qu'embarqué tout jeune à bord
d'un trois-mâts barque, et malgré une croisière qu'il fit dans le
Pacifique à bord de son yacht _le Snark_, Jack London ne fut jamais au
fond de l'âme un marin. Il fut cependant toute sa vie un amoureux de
l'aventure et du grand air, et c'est pourquoi je l'aime et l'admire.
Je me souviens qu'un jour, à la suite d'une tempête, je jetai par-dessus
bord tous mes livres d'Oscar Wilde dont le peu de sincérité ne pouvait
plaire au simple matelot que j'étais devenu. Je ne conservai avec moi
que la ballade de _la Geôle_ de Reading.
Stevenson était tout proche de London par son amour de la vie au grand
air et de l'aventure. Lui aussi ne fut jamais un marin dans l'âme, et si
l'on excepte son remarquable poème _Christmas at Sea_ il ne décrivit
jamais la vie et les souffrances des matelots.
Victor Hugo a souvent d'étonnantes descriptions. Celle de la tempête
dans l'_Homme qui Rit_ a produit sur moi une profonde impression.
Cependant, presque tous les termes techniques sont faux. Le cyclone
tourne dans le sens inverse de celui qu'exige la nature. Ainsi, certains
tableaux de peintres sont admirables, bien qu'ils violent toutes les
lois de la perspective.
Shakespeare et Kipling furent d'excellents peintres de la mer
connaissant à fond tous les termes maritimes. Les erreurs techniques
dans leurs oeuvres sont fort peu nombreuses. Cependant Shakespeare fait
partir les navires de ports de Bohême et Kipling commet une erreur
similaire dans son fameux poème de la route vers Mandaley. Kipling est
parfois un poète admirable; par l'opposition et le contraste entre les
vers il parvient à faire dire aux mots beaucoup plus qu'ils ne veulent
dire. Parmi ses poèmes marins je préfère _The last chantey_.
Jones Connoley sut décrire merveilleusement la vie des pêcheurs de la
côte, et ses nombreuses histoires de marins sont remarquables.
Pierre Loti est un de mes écrivains préférés. _Pêcheur d'Islande_ et
_Mon frère Yves_ sont à la place d'honneur; et pourtant Pierre Loti
considère souvent la mer en officier du haut de la passerelle d'un
navire.
Herman Melville écrivit il y a près d'un siècle de remarquables livres
sur la mer, et l'on commence seulement à le découvrir.
Conrad sut décrire en artiste les tempêtes et les typhons. Cependant,
bien que j'aime beaucoup _Jeunesse_, il n'est pas un de mes auteurs
préférés, car à mes yeux il présente tous les défauts des écrivains
slaves. La psychologie de ses héros est beaucoup trop compliquée.
Lui-même ne sut jamais écrire avec assez de simplicité pour me plaire
tout à fait.
Dans une petite ville de Californie s'est retiré un ancien marin appelé
Bill Adams. Il occupe les loisirs que lui laisse la culture de son
verger à écrire des contes maritimes et des entretiens sur l'amitié que
le divin Platon n'aurait pas désavoués. Malgré beaucoup d'imperfections
littéraires, il est à mes yeux un des plus grands écrivains de la mer.
Quelques-uns de ses contes sont de petits chefs-d'oeuvre.
Enfin dans un rayon au-dessus de ma couchette, sont quelques livres de
chevet. Ce sont tous mes livres favoris: des poèmes et des ballades. La
ballade est en effet la forme poétique la plus propre à dépeindre la vie
des marins. Et si François Villon avait été marin, il nous aurait donné
les plus beaux poèmes de la mer.
Il y a là toutes les anciennes complaintes de matelots et les vieux
chants de la marine en bois qui servaient à accompagner la manoeuvre des
voiles.
Il y a la ballade de l'ancien marinier de Samuel Taylor Coleridge qui
n'a d'égale dans la langue anglaise, pour la beauté de la composition et
la perfection du rythme, que le poème du _Corbeau_, d'Edgar Allan Poe.
Il y a enfin John Masefield, le poète que j'aime entre tous, avec ses
poèmes et ballades d'eau salée parmi lesquelles je dois citer _Fièvre
marine_ et la complainte du _Cap Horn_. Ayant longtemps vécu à bord de
voiliers, il sut mieux que tout autre décrire la mer et la vie des
marins.
Et pourtant, bien des siècles avant, Antiphile de Byzance avait déjà
écrit:
«_Oh! avoir une natte au plus mauvais coin du bateau, entendre résonner
sur ma tête les panneaux de cuir sous le choc des embruns!_...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«_Donne! Prends! Jeux et bavardages de matelots._
«_J'avais tout ce bonheur, moi qui suis de goûts simples._»