--Si j'avais à écrire l'histoire du bagne, je commencerais ainsi...
C'est Marius Gardebois, dit le Savoureux, ex-bagnard, ex-romanichel,
présentement, depuis trois semaines porteur attitré de mon parapluie,
qui a la parole:
--Je commencerais ainsi: Il y avait une fois, en Avignon, un aveugle.
Cet aveugle gagnait 20 francs, la semaine, et 25 francs le dimanche,
à cause de la porte de l'église. Il était heureux, monsieur. L'hiver,
il avait un pardessus; et toute l'année deux repas chaque jour. Le
soir, Tobie s'offrait une jeune fille pour la lecture. Passe le docteur
Pamard: «Viens à l'hôpital, mon brave, lui dit le docteur, je te
guérirai.» Huit mois après je rencontre mon aveugle au pied du château
des papes». Il voyait, mais n'avait plus ni souliers, ni pardessus. Sa
mine était défaite. Il semblait un vieil orphelin égaré.
--Eh! mon pauvre vieux, lui dis-je, que se passe-t-il?
--Malheur! Ce cochon-là _m'a réussi_!
C'était de son bienfaiteur qu'il parlait ainsi. En lui rendant la vue,
l'homme de science l'avait jeté dans la misère. C'est l'histoire du
forçat.
Quand on est forçat, on mange, fume, bricole. La fièvre vous mord-elle
au dos? Si l'on sait s'y prendre, on voit s'amener une bonne
couverture. Sans souci du lendemain ni de la colonisation on rend
grâce à Dieu de la boule de pain et des 95 grammes de bœuf. Ah! le bon
souvenir! monsieur! Le libéré passe son temps à soupirer après les
travaux forcés!
*
* *
Nous touchons à une grave erreur du bagne.
C'est la loi, mais la loi s'est trompée.
Reposons le problème. Quand un homme est condamné à cinq ou sept ans de
travaux forcés, sa peine achevée, il doit le _doublage_, c'est-à-dire
demeurer encore cinq ans ou sept ans en Guyane.
Quand un homme est condamné à huit ans et plus ce n'est pas alors pour
lui: quitte et double, mais quitte et crève. _Il doit rester toute sa
vie sur le Maroni._
Bien.
La loi a pris cette mesure pour deux motifs: 1º l'amendement du
condamné; 2º les besoins de la colonisation.
Très bien.
La loi prévoit que le transporté libéré pourra recevoir une concession.
Bravo!
Or, à ce jour, l'effectif des libérés est 2.448.
Souvenez-vous, s'il vous plaît, de ce troupeau hagard d'hommes avilis
que je vous montrais, l'autre jour, rôdant par les rues indifférentes
et cruelles de Saint-Laurent-du-Maroni.
Deux mille quatre cent quarante-huit blancs sans toit, sans
vêtement--évidemment, ils ne se promènent pas tout nus--sans vêtement
quand même, sans pâture, sans travail et sans l'espoir d'une embauche.
Tous ont faim. Ce sont des chiens sans propriétaire.
Leur peine est finie. Ils ont payé. A-t-on le droit, pour la même
faute, de condamner un homme deux fois?
Laissons la théorie. Regardons encore la réalité.
Deux mille quatre cent quarante-huit individus, moral anéanti,
physique dégradé, bêtes de somme? Pas même! bêtes galeuses qu'on
chasse. On leur a assigné un espace et dans cet espace, ils grouillent,
maudissent le jour, se révoltent tout haut, se saoulent, s'entre-tuent.
Voilà l'amendement!
Ils sont assis sur ce trottoir, sombres lazaroni. Vous passez, ils
ouvrent un œil et se rendorment. Voilà la colonisation!
Pourquoi?
Parce que les concessions _c'est de la blague_! On en compte _sept_ ou
_huit_ (2.448 libérés!)
Font-ils leurs affaires, ces sept ou huit nababs du Maroni? Ils
vivotent. Ce qui pousse ils le portent au marché dans le creux de la
main. Encore ne vendent-ils pas tout. Si petite que soit l'offre, elle
dépasse la demande en Guyane.
Un seul, Piron, ex-maire de Gentilly, menait bien sa maison. On le
trouva, l'autre matin, dans son carbet, la tête d'un côté, le corps de
l'autre. Le sabre d'abatis, instrument de cet ouvrage, gisait encore
sanglant sur le parquet. Des voisins avaient rendu visite à Piron...
*
* *
Donc, pas de concessions.
Alors, qu'ils s'emploient en ville! dites-vous?
Je n'ai pas compté les comptoirs sur mes doigts, mais je crois, rien
qu'avec mes deux mains, que j'aurais eu assez de doigts. Mettons dix
maisons de commerce. Ces maisons préfèrent les «assignés», forçats en
cours de peine. Ceux-ci sont plus dociles; quand ils flanchent, on leur
dit: «Je vais te renvoyer au camp!» Et ça ne flanche plus! Et puis,
c'est beaucoup moins cher. C'est pour rien, presque. Le forçat trouve
une place, le libéré: non.
--Eh bien! s'ils ne trouvent pas de travail, qu'ils aillent plus loin!
ajoutez-vous?
--Ils ne trouvent pas d'embauche, _mais n'ont pas le droit d'aller
ailleurs_. C'est formidable! Mais n'employons pas de grands mots.
L'habitude en serait trop vite prise avec ce sujet.
Alors, ils volent.
Et si j'étais à leur place...
Et si vous étiez à la mienne...
Il faut voler ou se suicider.
Dans ce monde, on fait plutôt un geste que l'autre.
Quand il ne porte pas mon parapluie, Marius travaille chez Raquedalle.
C'est un Chinois. Ce n'est pas son nom. Marius l'appelle Raquedalle
parce que, ce qu'il raque, humecte tout juste la dalle. Parfois Marius
gagne un pain et cinq sous. Un autre jour, c'est vingt sous sans pain.
Alors, rue Mélinon je le rencontre, ses vingt sous marqués dans la
main. Il réfléchit: «Si je mange, je ne puis pas fumer; si je fume, je
ne mangerai pas.» Il se tâte et, penchant sa tête, sourit profondément.
Mais Marius est Marius. Les autres ne sont pas philosophes. Ils
vitupèrent, deviennent fous. Cette nuit, tenez, rue Mélinon (tout se
passe rue Mélinon), un libéré, à genoux sur le trottoir, un bout de
chandelle devant lui, les bras en croix, crie à tue-tête: «Donnez-moi
la ciguë, s'il vous plaît, donnez-moi la ciguë.»
Ils n'ont pas soif, cela je l'affirme. Ils noient tout dans le tafia,
et les misères physiologiques et le mépris dont on les entoure et
l'angoisse qui, à leur insu, désagrège leur âme, âme qu'ils ne sentent
peut-être pas, mais ont quand même.
Savez-vous l'homme le plus malade, à Saint-Laurent, de tout ce
scandale? C'est le pasteur.
Il arriva tout de go, un beau matin, avec ses bottes. Il venait
régénérer le bagne. Sa valise était toute petite, mais son cœur... Et
il parut rue Mélinon.
--Mais enfin, monsieur, me dit-il, qu'est-ce que c'est que cela?
--Le bagne, monsieur le pasteur.
L'homme de Dieu allait, venait, revenait.
--Mais j'ai fait la guerre, monsieur, et ce n'était pas ainsi.
--Heureusement!
Il essuyait ses lunettes, les remettait.
Et soudain, me fixant dans les pupilles:
--Mais si vous ne dites pas ces choses, monsieur, vous serez un
misérable!
Je lui ai pardonné, il était déchaîné.
*
* *
J'ai rencontré Manda. Oui, Manda _de la Bande à, de la Bande à Manda_.
Il n'est pas mort, non! L'amant de «Casque d'Or» vit encore. Il est
libéré. Quand je l'aperçus il était sur une échelle truelle en main,
faisant le maçon.
--Oui, je suis maçon, me dit-il, ça ne vous va pas?
Quand je fus mieux dans ses papiers, nous partîmes tous deux prendre un
verre, chez Pomme à Pain.
--Un mou-civet! un!
On ne mange que des mous-civet dans ces palaces!
--Et vous ne savez pas combien cette crapule de Pomme à Pain tire de
biftecks dans une tête de bœuf? Dix-neuf! Eh bien! voilà notre vie!
J'ai fait vingt ans. Pourquoi? Pour rien. Un fripouillard, Lecca, me
brûle d'un coup de revolver, je lui flanche mon couteau dans le ventre.
C'est de la défense. Il n'en est pas même mort. Le bouquet, c'est
qu'il est venu ici--pour une autre affaire.--Pendant cinq ans, nous
nous sommes cherchés--pas pour nous embrasser. Il voulait me tuer,
et prétendait ne s'être fait envoyer au bagne que dans ce but. Bah!
Bah! tout cela est vieux, c'est fini. J'ai payé pour le socialisme,
pour l'anarchisme, pour l'apachisme. J'ai payé. Bien. Mais c'est fini.
_Plutôt ça commence._ Quand je me regarde aujourd'hui, je me dis
que j'étais heureux au bagne. J'ai été infirmier pendant vingt ans.
Tous les docteurs me vantaient. J'avais leur confiance. Je faisais
moi-même tout seul les petites opérations. J'aidais ces messieurs dans
les grandes. Mes vingt ans s'achèvent. On me met à la porte. Pas les
docteurs. Ils ont tout fait pour me garder, mais c'était la loi: A la
porte! Et maintenant vous voyez! La maison que je bâtis sera bientôt
finie. Je serai sur le pavé, sous le marché couvert. Je ne suis pas un
fainéant, qu'on me donne du travail. Et quelle existence! Ne toucher la
main à personne. Ne pas s'asseoir. On ne vous offre jamais une chaise!
Alors on pleure. On sort de chez un Chinois pour entrer chez un autre
Chinois (les caboulots). On vient là chez Pomme à Pain. Ah! le Caveau!
l'Ange Gabriel, mais c'étaient des salons, si on compare. Les honnêtes
gens eux-mêmes auraient honte de fréquenter ici. On vous plonge tout
vivant dans la crapule. J'ai un métier. Je suis presque médecin. Si
je l'exerce on me f... dedans. Mais sortez-nous de cette ordure! Mais
faites-nous donner du travail! Pour le libéré c'est la mort certaine.
J'ai été vingt ans honnête à l'hôpital. Je ne puis pas me remettre
apache. Je ne me vois plus sur le Maroni guettant les canots d'or qui
descendent et tâchant de viser juste. Maintenant de tous les côtés
je _suis bon_ même du côté des Bambous. A Paris, dans n'importe quel
hôpital, je trouverais une place. Pourquoi, vous qui êtes les plus
forts, nous écrasez-vous? Nous avons payé... payé!
*
* *
Voici une histoire.
Un libéré «coupable d'avoir volé des légumes dans le jardin d'un
concessionnaire et de les avoir mangés sur place», est amené chez un
surveillant.
--Quoi! fait le surveillant, toi qui, au bagne, pendant dix ans, fus si
honnête! Va-t'en mais ne recommence plus.
--Mettez-moi en prison, supplie le malheureux.
--Je ne pourrai te garder qu'un jour.
--Merci!
Le lendemain, après la ration, le surveillant veut renvoyer son homme.
--Par pitié! conservez-moi encore un jour.
--Tu me promets de ne plus voler?
--Promis, chef!
Quand le lendemain, le surveillant ouvrit la case, son protégé était
pendu. Le testament écrit au mur disait: «Je vous avais promis de ne
plus voler, chef! C'est ma seule façon de tenir parole.»
*
* *
Le soir à dix heures je me promenais dans Saint-Laurent avec deux
Français, Bourillon et Lalanne, mes amis; soudain Lalanne se détache de
nous et court vers le trottoir en face.
--Qu'est-ce que vous faites là? dit-il à deux ombres.
--Mais rien, monsieur Lalanne (tout le monde se connaît ici, les
crapules et les honnêtes gens).
Ils avaient déjà forcé la serrure de la porte.
--F...tez-moi le camp!
--On préférerait bien travailler, monsieur Lalanne... Y a pas de
travail!
Voilà!...
Je rêve encore chaque nuit de ce voyage au bagne. C'est un temps
que j'ai passé hors la vie. Pendant un mois j'ai regardé les cent
spectacles de cet enfer et maintenant ce sont eux qui me regardent.
Je les revois devant mes yeux, un par un, et subitement, tous se
rassemblent et grouillent de nouveau comme un affreux nid de serpents.
Assassins, voleurs, traîtres, vous avez fait votre sort, mais votre
sort est épouvantable. Justice! tu n'étais guère jusqu'à ce jour,
pour moi, que la résonance d'un mot; tu deviens une Déesse dont je ne
soutiens plus le regard. Heureuses les âmes droites, certaines, dans
le domaine du châtiment, de donner à chacun ce qui lui appartient.
Ma conscience est moins sûre de ses lumières. Dorénavant, si l'on me
demande d'être juré je répondrai: Non!