Quittant le bateau, je me postai sur le wharf.
Beau convoi! Presque tous jeunes et costauds, mais lourdauds.
Recrutement de campagne plutôt que de faubourgs. Les Arabes avaient
plus de race.
Tous saluaient, soulevant leur calotte de drap, ils ne savaient quoi,
saluaient des parapluies, des libérés débardeurs. Pour eux, dès lors,
tout ce qui bougeait était un chef.
Un vieux paysan n'avait pourtant pas perdu le nord; lui possédait trois
sacs et les serrait!
L'un avait le nez rouge. Ce nez aura le temps de blanchir.
Attentifs aux ordres, tous cherchaient à se ranger le plus vite, le
mieux possible.
Il pleuvait toujours.
La coupée présenta soudain une bête à deux dos. Un bagnard descendait
un autre bagnard. A terre le porteur posa l'homme qui s'écroula.
C'était un paralytique.
--Allons! trois hommes, cria un surveillant.
Dans la masse, une hésitation, aucun n'osait se détacher.
--N'importe lesquels. On ne choisit pas des images!
Trois transportés prirent le paralytique et le déposèrent dans un
tombereau.
--Devrait-on nous envoyer des loques pareilles? fit le commandant de
Saint-Laurent.
Le convoi débarquait sans cesse par deux échelles.
Parmi ces frustes, un homme tranchait. De la catégorie «des messieurs»
il portait lunettes bordées d'écaille. C'était un garçon de famille,
pas de ceux du bagne! Il regardait ses compagnons comme s'il ne les
avait pas encore vus. Sa pensée était transparente: «Qu'est-ce que je
fais dans ce troupeau?»
--Allons! serrez! serrez!
Il serra comme les autres.
Voilà une bonne vieille bille d'Arabe. Il vient là comme il irait
ailleurs. Il est de ceux qui ne sont pas fixés.
Cette fois, un moribond apparaît, porté sous les bras et par les pieds.
On le pose sur le wharf.
--Oh! fait le malheureux.
Il a la fièvre typhoïde.
--Mais c'est un cadavre! dit le commandant.
--Pas encore, répond l'infirmier.
--Doucement, doucement, crie un surveillant.
Et le squelette fait son entrée au bagne sur une civière.
Les rangs sont formés. On n'attend plus qu'un ataxique soutenu par deux
camarades; il marche aussi vite qu'il peut. C'est fait. Il a rejoint le
troupeau.
On avait compté le gibier au fur et à mesure.
--Six cent soixante-trois debout, cinq dans le tombereau, un sur la
civière, trois morts, ça fait le compte, dit un principal.
--Marche!
Le bataillon enfile le boulevard Malouet.
Ils vont au camp de Saint-Laurent, tout à côté. Certains essayent de
découvrir le pays, mais le trajet est court. Voici déjà, surmontée de
deux clés, armes symboliques de Guyane, la porte de fer.
Il est six heures, les anciens sont rentrés. Accrochés comme des singes
aux barreaux des locaux, ils regardent l'arrivage. Autant de pigeons,
pensent-ils, à plumer demain.
--Soixante-cinq par case, dit le principal. Grouillons!
En un tournemain les 663 «de bord» sont enfournés. Je regarde: plus
rien. Je me tourne vers un chef:
--Rien dans les mains, rien dans les poches, fait-il, vous pouvez voir.
Ce que je vois, c'est que l'on a tout mis ensemble, sans triage: les
mauvais, les pourris, les égarés, les primaires et les récidivistes, ce
qui est perdu et ce qui pourrait être sauvé, les jeunes et les vieux,
le vice et j'allais dire l'innocence, et je me comprends. Ce n'est même
pas le marché de la Villette. On ne les a ni pesés ni tâtés. Allez!
grouillons! Poussez! contaminez-vous, pourrissez-vous, dégradez-vous,
mais ne nous em...bêtez pas!
--C'est le moment des tristes réflexions, me dit le principal. Ils se
demandent maintenant comment on sort d'ici.
On m'ouvre une case. J'entre. Ils ne se demandent rien du tout. Un
baquet d'eau est entre les deux bat-flanc. Ils s'abreuvent comme des
bêtes, déjà.