Ces têtes! Ils étaient six, six crevards autour d'un feu de bois vert
fumant. Il n'y eut pas de présentation.
--Donnez-nous à manger, dirent-ils, d'un souffle.
Et aussitôt:
--Des Français! C'est des Français!
--Je parie que vous vous supposiez déjà au Venezuela.
--Où qu'on est?
--Pour un marcheur comme Lagadou, à dix heures de Saint-Laurent.
Dire Lagadou dans le bois de Guyane, c'est clair pour tous. Lagadou
est un nègre anglais des Barbades. Il marche dans ces labyrinthes à
trente-cinq kilomètres par jour, sans jamais se perdre.
--Voilà onze jours qu'on marche. Oh! donnez-nous à manger.
Siretta leur donna une boule de pain.
Malgré leur estomac furieux, ils partagèrent en frères.
--Onze jours! Dix kilomètres!
--D'où veniez-vous?
--De Godebert.
--Mais vous serez donc toujours tous aussi gourdes! fit Siretta.
--On avait de la nourriture pour cinq jours, c'était suffisant. Mais le
radeau qu'on a fait a coulé.
--Vous aviez fait votre radeau en _pineau_, pardi! (espèce de palmier).
--Alors, quand sera-t-on au Venezuela?
Siretta haussa les épaules.
--Vous connaissez le Maroni. Vous avez au moins six fleuves comme lui
avant le Venezuela. Rentrez au camp, cela vaudra mieux.
C'étaient des jeunes, de vingt-deux à vingt-cinq ans. Ils étaient
encore avec la camisole matriculée. Barbes de quinze jours, pieds
déchiquetés, pâles comme la mort--la mort dans le bois.
--Alors par où qu'on rentre à Godebert?
--Ne tourniquez pas! puisque vous n'y connaissez rien. Suivez le
fleuve. Vous serez demain à Saint-Laurent.
--Et le malade? fit l'un.
Il paraît que l'un d'eux était plus malade que les autres. Cela ne se
voyait pas.
--Soutenez-le.
--Et lui fera de l'hôpital au moins avec l'étiquette: Retour d'évasion.
--Dire qu'on ne voit pas de maïpouri, fit Siretta.
Il se rattrapa sur un singe rouge.
La bête dégringola de l'arbre.
--Je vous la donne.
Les six spectres sautèrent dessus comme tout à l'heure sur la boule de
pain.
Pour Siretta ce n'était rien: il voit cette scène tous les jours.
--Adieu! fit-il.
ET CETTE APRÈS-MIDI
UN CONVOI ARRIVA
--M'sieur! le _Duala_ est en vue.
--Bien, Ginioux.
Le _Duala_, d'ailleurs, n'est plus le _Duala_, c'est la _Martinière_.
Ici on dit toujours le _Duala_, quand même!
C'est la barque à Caron, le cargo-cage qui, de l'île de Ré, en passant
par Alger, amène les forçats au Maroni.
La rue conduisant au wharf s'animait de surveillants militaires qui
ajustaient en marche leur revolver, sur la hanche. Le _Duala_ était
bien en vue.
Marius (qui vous sera présenté à son heure) ajusta mon parapluie à son
bras. Nous partîmes.
Devant la statue de la reine Charlotte (c'est la République. Ainsi
se nomme-t-elle en Guyane), deux Arabes, chacun un papier en main,
faisaient voir qu'ils voulaient me parler, mais qu'ils n'osaient pas.
Je pris leurs papiers.
--Mimouni Benjamine ould Mohammed, dit le plus vieux, tout doucement.
Ils savaient peu de français. Elevant ensemble un bras, ils me
montrèrent le ciel et dirent en même temps:
--Moi libre. Moi rentrer.
C'étaient des libérés, toujours.
--Moi, pas travail, moi, retourner Oran, alors. Que faire devant le lit
d'un mort?
C'est la même impuissance révoltante que l'on ressent ici toute la
journée. Je leur dis que je m'occuperais d'eux tous à la fois.
Retombant sur l'herbe, ils me regardèrent partir comme un parent.