AU FIL DE L'EAU

Arrivé au premier _degrad_ (village au bord du fleuve), les trois

Boschs du canot voulurent aborder.

--Marchez! tas de polygames!

Les Boschs ont épousé dans chaque _degrad_, jusqu'en haut, jusqu'aux

placers. Si l'on écoutait leur cœur, le grand voyage ne durerait pas

vingt-deux, mais quarante-quatre jours.

--Suis malade!

--Je te soignerai.

Ils continuèrent.

Les sirènes ne sont des monstres fabuleux que pour Homère qui, en

définitive, n'était pas un reporter très sérieux. C'est tout simplement

des lamentins. Il en est autant que vous voulez par ici. Cela ressemble

à des phoques qui auraient une figure de femme diabolique. De longs

cheveux, épais comme des algues, retombent sur leurs épaules. On les

voit souvent droits, la moitié du corps hors de l'eau. Quelques-uns

portent leur petit dans l'avant-nageoire et ça rit, ça rit comme un

fou. On en débite aux marchés de Cayenne, c'est très bon, ça ressemble

à du veau.

Nous croisâmes un canot de Saramacas (tribu noire qui, de Mana,

s'installa à Surinam). Ils descendaient les lingots d'or de chez

Painpain, le fameux Painpain du placer Hav-Oua.

--Savez-vous le plus sûr moyen de faire de l'or?

--En le cherchant.

--Ouais! En montant un magasin. Quand un nouveau placer donne, qu'il y

a _rush_ de nègres, on élève une boutique à côté. On vend du tafia, des

conserves, des bougies et du champagne. Alors, l'or que trouvent les

chercheurs, ils vous l'apportent contre vos bouteilles.

Là-dessus, Siretta allongea ses pieds et prit un livre. Quel était

le récit fantastique séduisant de la sorte cet aventurier? C'était

un livre de vers de Tristan Derème. En chambre, on lit des livres

d'aventures; sur la grand'route, des livres de chambre.

Tatou (tous les Boschs s'appellent Tatou) un vieux de soixante ans,

amena le canot sur le bord de la rivière.

--Qu'est-ce que tu fais, Tatou?

--Pour les feuilles.

--Tu es malade?

--Oui.

Tatou connaît sa rivière. Il sait où se trouvent les arbres qui

guérissent et quand il passe devant cueille son médicament.

--Brave Tatou! vieux compagnon! Il était avec moi, l'autre saison, à

Palofini. Savez-vous ce que veut dire Palofini? C'est tout là-haut,

près d'Inini. C'est l'endroit où, naturellement, quand on l'atteint,

chacun se tait. _Palofini_: la parole est finie.

*

* *

On passa la nuit dans un degrad.

L'hospitalité, en brousse, est acte naturel. Le Bosch, sans plus

d'étonnement, voit arriver, à la nuit, les étoiles au ciel et les

passants dans son carbet. Mais comme la nuit était sans électricité,

sans pétrole, sans chandelle, je ne vis rien d'autre que l'hospitalité.

Au matin, à six heures, Tatou, pas le jeune, pas le vieux, le moyen,

reprit son takari et nous le Maroni.

--Maintenant, il faudra les écouter, dit Siretta. S'ils vous disent de

ne pas poser le pied à un endroit, n'insistez pas. C'est qu'ils auront

vu la raie d'eau douce. Oui, elle est immobile. On la confond avec le

sable, mais elle a un piquant au bout de sa queue. Et, quand le piquant

vous pique, adieu l'homme.

--Moi ai remède, dit Tatou cadet.

--Ocre bleue et tafia. Il paraît que c'est bon. En tout cas, c'est ce

qu'ils emploient.

Pour des trucs, ils en ont. Bien avant Pasteur et Calmette, ils

trouvèrent le vaccin. Quand ils sont atteints par un serpent, ils lui

broient la tête, s'entaillent et se vaccinent avec la bouillie. C'est

radical.

--Si vous entendez des cris de putois, ne vous effrayez pas, ce sera un

Bosch en train de devenir père. Oui, quand leurs femmes accouchent, les

maris hurlent de douleurs tout le temps de l'opération. Ce sont eux qui

souffrent!

Sur l'autre rive, un poste de douane hollandais. Nous étions arrivés.

Les Boschs amarrèrent le canot. Et, par un tracé, en avant dans la

brousse!

Ce n'est pas la jungle, c'est la brousse. Ce n'est pas mieux, c'est

différent, moins touffu, plus marécageux. Les Tatous nous précédaient.

La frousse qu'ils ont du serpent grage fait d'eux des guides prudents.

--S'ils trouvent une tortue, vous rirez: ils frapperont trois fois sur

la carapace avec leur baguette. Quand on ne frappe pas trois fois sur

la carapace d'une tortue qu'on rencontre, on perd son chemin dans le

bois.

--Est-ce que vous le connaissez au moins, vous le chemin?

--Faites plutôt attention aux herbes «jambes de chien!»

--Qu'est-ce que c'est que ces «jambes de chien»?

--Des herbes qui coupent la figure comme un rasoir. Tenez votre bâton

devant vous droit comme un cierge.

Siretta est aussi chasseur.

--On va bien dégoter un maïpouri (tapir).

--C'est bon à manger?

--Goinfre!

Les Tatous nous montrent une fumée à droite.

--C'est un établissement de maraudeurs d'or et de balata.

On s'approcha.

--Blancs! crie un Tatou.

--Alors ce sont des évadés.

Au bagne · 第 86 / 126 题