--Le _kokobé_! le _kokobé_!
Remontant le Maroni, notre canot passait devant l'îlet Saint-Louis, le
petit Bosch à cornes (cheveux crépus que séparent des bigoudis), debout
à l'arrière de sa jonque, qui ici s'appelle canot, donna un coup de
takari de plus (godille).
Le _kokobé_, en créole bosch, c'est la lèpre.
Siretta, chercheur d'or et balatiste, montait dans les bois. Il m'avait
pris sous son _pomakari_ (toit du canot), en lapin. Il ne partait pas
pour la grande tournée. Les placers en travail sont à vingt-deux jours
d'ici, et le lapin, à l'arrivée, n'eût plus été très frais. Siretta
n'allait qu'à trente-six heures de Saint-Laurent.
--Et trente-six pour revenir, bien entendu. Ça va?
--Ça va.
Siretta partait saigner des «bali».
Bientôt, les immenses forêts de Guyane verront périr leurs derniers
arbres balata. C'était la fortune de la colonie (le balata est bien
meilleur que la gutta). Il y en avait de quoi servir le monde entier
pour l'éternité. Deux mesures auraient suffi pour conserver cette
fortune: quelques postes dans les bois et un règlement pour la saignée.
Elles furent prises... mais par les Hollandais. Alors, chez nous, pays
de liberté, tous les nègres anglais des petites Antilles s'abattirent,
de la Barbade, de Tobago, de Sainte-Lucie, de Grenade, de Saint-Martin,
de la Trinité. Il n'y avait qu'à venir, tout saccager et à s'en
retourner (en territoire anglais) fortune faite.
On ne saignait pas les arbres, on les coupait.
Si l'on coupait également, à défaut d'autre chose, la carrière
d'administrateurs aussi brillants, ce serait juste retour.
Donc, Bourillon et Siretta, jeunes Français d'audace, prévoyant l'heure
prochaine du tout dernier balata, se dirent: «Si l'on essayait du
_bali_?»
Le bali est presque le balata, mais son lait est impur. Pourtant,
si, par un procédé chimique, on pouvait extraire les impuretés de ce
lait, le bali vaudrait le balata. Et c'est pourquoi, ce matin, Siretta
m'emmenait avec lui, non que je sois chimiste, mais parce qu'il montait
dans les bois.