... Ce soir, au cinéma, film à grand spectacle, à multiples épisodes.
Sensationnel! Admirable! Production française et brevetée! Foule
de personnages! Dramatique! Captivant! Ensorcelant! Féerique et en
couleurs!
Habitants de Saint-Laurent-du-Maroni, enfants, parents et domestiques,
honorables messieurs et honorées dames, chefs, sous-chefs, bas-chefs,
_et cætera, et cætera_, à huit heures et demie, tous en chœur et au
guichet!
Samedi. C'est un libéré qui aboie aux coins des rues. Il aura toujours
gagné vingt sous pour aller, lui-même, tout à l'heure, au cinéma.
L'affiche annonce: _L'Ame de bronze_. Un héros fort en muscles
cavalcade au milieu de canons et de munitions. Cette lithographie ne
plaît pas à Honorat Boucon, ex-forçat, directeur de l'Aide Sociale,
rédacteur en chef de l'_Effort Guyanais_ (IIIe fascicule), lauréat de
l'Académie française, et autrement nommé: la Muse du Bagne.
La Muse du Bagne pue le tafia à trois kilomètres sept cents.
--Est-ce un film à produire ici (son langage est châtié). Que viennent
faire chez nous ces instruments militaristes? Je proteste!
--Ça va, mon vieux! ça va! lui crie un colonial, de l'intérieur de la
baraque.
--Et ce citoyen venu de Paris voir le bagne, croyez-vous que cela soit
sérieux aussi?
Moins que rien, voilà ce qu'il est. J'ai l'habitude de juger les hommes
et sais ce que je dis.
J'étais dans la boutique. Les comptoirs ont peu de jour, à cause du
lourd soleil. Et l'on est bien, assis à l'ombre, sur des rouleaux de
balata.
--Un journaliste! Mais non! Un prévoyant. Il est venu retenir sa place.
Ah! les poires, qui croient à son miracle! Vous ne l'avez donc pas
regardé; quelle belle fleur... de fumier! Et dire qu'on le tolère parmi
nous!
Honorat Boucon, dans le monde bagnard, est le seul ennemi que j'aie en
Guyane.
Un matin, vers sept heures, alors que j'étais encore sous ma
moustiquaire, je vis s'amener dans ma chambre un petit homme, figure
ravagée.
--Ah! vous êtes encore couché, me dit-il. Bien. Ne vous dérangez pas.
Je suis Honorat Boucon. Vous avez entendu parler de moi, n'est-ce pas?
--Vaguement, mon vieux, vaguement. Laissez-moi dormir.
Il s'en alla.
A neuf heures, le petit homme rappliqua.
--Bonjour! dit-il. Donnez-moi une cigarette. Et maintenant, causons. Je
vais vous faire vos articles. Vous pensez si je connais le sujet, je
suis là depuis vingt ans. Vous n'aurez pas à bouger, je vous apporte
le travail tout mastiqué, sept ou huit colonnes. Vous m'en direz des
nouvelles. Je suis lauréat de l'Académie française.
Je partis prendre une douche. Tandis que l'eau tombait d'une vieille
lessiveuse perchée sur une échelle, le lauréat Boucon me criait:
--Alors, c'est entendu, n'est-ce pas? Je fais votre travail?
--La barbe! mon vieux. La barbe!
Le lendemain, Honorat Boucon fit sa troisième entrée dans mes vastes
appartements. Il était porteur d'une imposante serviette en peau de
puma.
--Dites, mon vieux, vous vous lavez la bouche avec du tafia, le matin?
--Quoi! fit-il, sentirais-je le rhum?
--Comme une distillerie.
Et, posant sa serviette:
--J'apporte le plan! D'abord...
--Assez blagué!
--Seriez-vous prévenu contre moi?
--Mais non!
--Alors, monsieur opère lui-même?
--Tenez, prenez ceci et allez-vous-en.
Le surlendemain, Honorat Boucon, pour la quatrième fois...
Alors j'appelai Ginioux, mon garçon de famille.
--Ginioux! fiche-moi le lauréat de l'Académie française à la porte!
Mon ennemi était né.
*
* *
Mais voici huit heures trente. Les libérés, vingt sous à la main
gagnent le cinéma. C'est tout ce qu'ils peuvent s'offrir de l'autre vie.
Pas de brouhaha. Aucune gaîté. Le châtiment les a bien matés.
La salle est une baraque. L'écran est plutôt gris que blanc. Mais il
en est parmi ces spectateurs qui n'ont jamais vu d'autre écran. On
compte des forçats plus vieux que le cinéma.
D'ailleurs, c'est leur chose. Les places de galeries sont bien
réservées au peuple libre, mais le peuple libre ne vient jamais.
Forçats et noirs, voilà la clientèle.
Ils sont tassés. Bancs, chaises, tabourets tiennent lieu de fauteuils.
L'orchestre est celui du bal Casséco: une clarinette, un violon, une
boîte à clous: _Hing! zinc! hing!_ L'_âme de bronze_ déroule ses
épisodes. Les spectateurs sont, sinon captivés, du moins sages. On voit
passer entre les rangs des bouteilles de tafia: un riche qui régale.
Ils boivent au goulot dans l'obscurité. Hing! zinc! hing!
L'_Ame de Bronze_ est finie.
--Ah! Ah!
C'est l'annonce d'un film d'aventures.
Un amoureux se fait bandit pour gagner le cœur de sa belle.
L'attention devient vivante.
Quand le héros s'apprête à escalader la fenêtre, de la salle une voix
le prévient.
--Regarde en arrière! Tu vas t' faire poisser!
Le faux bandit est dans la place. On l'aperçoit à travers les vitres
d'une véranda, une femme passe dans cette véranda.
--Attention!
On croirait entendre les enfants prévenir Guignol de l'arrivée du
gendarme.
Le héros du drame entre dans l'appartement et saute sur la femme qu'il
terrasse.
--Bâillonne, mais ne la tue pas!
Celui-ci doit savoir ce qu'il en coûte.
Le cambrioleur mondain continue sa ronde. Il a l'air de faire
sauter les serrures d'un coup de pouce. Il ne sait pas le public de
connaisseurs devant qui il joue, le malheureux!
La salle ne le prend plus au sérieux. Elle ricane. Et l'un des libérés
traduit le sentiment unanime:
--Du chiqué! Ce n'est pas faisable!