--Faites entrer l'accusé!
Par la porte donnant sur la cour du camp, on voit un forçat jeter à
terre son chapeau de tresse. Pieds nus, il pénètre dans le sanctuaire
rectangulaire de la justice. Le gars a l'air ému, mais c'est de la
frime.
--Vos nom, prénoms et matricule.
--Hernandez Gregorio, 43.938.
--Bien. Asseyez-vous. Et soyez attentif à ce qui va vous être lu.
Tous les six mois, siège à Saint-Laurent le tribunal maritime.
Le capitaine Maïssa, des marsouins, le préside.
--Accusé, levez-vous. Vous avez entendu l'acte d'accusation. Vous
pouvez dire tout ce que vous jugerez bon à votre défense.
--Mon capitaine, je m' suis évadé.
--Oui, mais, en outre, vous avez volé, une nuit, au marché de Cayenne,
un sac contenant des sapotilles, des mangues, des oignons, des pois
chiches, des bananes et du manioc.
--J' savais même pas qu'i contenait tout ça!
--C'est ce qui ressort des dépositions de dame Andouille Camonille,
née à la Martinique, et de dame Comestible Léonie, née également à la
Martinique.
--J' connais pas ces dames.
--Vous reconnaissez avoir volé.
--Y avait cinq jours que n' mangeais pas, ce n'était pas pour voler,
mais pour manger.
--Où étiez-vous pendant votre évasion?
--A Montabo.
--Evidemment. Qu'est-ce que vous allez tous faire à Montabo? C'est donc
si joli que ça?
--On sait même pas ce qu'on va y faire.
--Je vais vous le dire, moi. Vous allez à Montabo, parce qu'à Montabo
vous trouvez l'association des «Frères de la côte». On vous y vend de
faux papiers. On prépare des canots. Et je vais même vous fournir une
circonstance atténuante à laquelle vous ne pensez pas. Si vous avez
volé ce n'est pas pour vous, c'est pour la bande. La bande vous a dit:
«T'es le dernier arrivé, va nous chercher de la bidoche.» Et vous ne
lui rapportiez que des légumes!
--Capitaine, vous êtes trop malin!
--Bon, asseyez-vous.
La parole est à la défense.
*
* *
Le tribunal maritime ressemble à une chapelle.
A la place du chœur, le capitaine et ses assistants. En bas, au-dessous
de trois marches, bancs à droite, bancs à gauche. A droite, accusés et
témoins; à gauche, la défense. Et au fond, cinq suisses noirs: cinq
soldats de Guyane, baïonnette au canon.
Alors, un homme se soulève à peine. On le dirait en pleine crise de
rhumatismes:
--Je demande l'indulgence du tribunal pour mon client.
C'est un surveillant.
--La parole est à M. le commissaire du gouvernement.
Le commissaire du gouvernement possède également des reins nickelés. Il
dit entre ses dents:
--Qu'on rende son piston à l'oie.
Au bout de cinq jours j'ai compris qu'il voulait dire:
--Je demande l'application de la loi.
--Emmenez l'accusé!
L'accusé sort tout contrit. Sitôt dans la cour du camp, il roule une
cigarette, chausse une paire de savates et dit aux surveillants: «Ça va
bien!»
*
* *
--Curatore! Depuis dix ans que vous êtes aux travaux forcés, vous
vous êtes évadé... Attendez que je compte: une, deux, trois, quatre,
cinq, six fois. Vous vous présentez devant nous aujourd'hui pour votre
septième évasion. Qu'avez-vous à dire?
--Je m'évade parce qu'on ne veut pas adopter les nouveaux procédés de
travail à grand rendement.
--Vous n'avez rien à ajouter pour votre défense?
Curatore, dit Gallina, a le sourire.
--Je vais dire comment j'ai fait: J'étais dans le canot qui m'emmenait
chez les Incos. Le surveillant regardait les perroquets sur les
branches. Je me suis démenotté, j'ai piqué une tête dans le fleuve et
me suis barré. Le chef a bien tiré, mais on n'attrape pas les poissons
au revolver.
--C'est tout?
--J'ajoute que je regrette...
--Mais vous regrettez toutes les fois!
--Eh bien! je regrette pour la septième fois.
--Emmenez l'accusé.
*
* *
--Guidi, vous êtes accusé de meurtre sur la personne du transporté
Launay, votre codétenu à Saint-Joseph?
Guidi est une grande perche de quarante-cinq ans et ressemble à une
autruche qui aurait la tête de Guidi.
--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
--J'ai simplement sauvé ma vie.
Ceci est une affaire de mœurs. Evasions, affaires de mœurs: rengaines
de ce tribunal.
--Comment cela s'est-il passé?
--Launay m'en voulait à mort. Il m'accusait...
--Bon! Nous savons. Passons. Toujours des combats en l'honneur de la
Belle Hélène!
--Depuis un mois, il me menaçait de me faire la peau. Alors, ce
soir-là, comme je rentrais de la corvée, Launay était derrière ses
barreaux. Il m'insulta grossièrement, me dit: «Etre infect! Ventre
putréfié!...»
--Passons!
--Alors, s'adressant au porte-clés: «Mais ouvre-moi donc la porte, que
je le crève!»
--Et ce n'est pas plus difficile que cela. Le porte-clés lui ouvrit la
porte?
--Eh oui! Et Launay se précipita sur moi comme un tigre aux yeux
rouges, son couteau à la main. Alors je l'ai tué sans m'en apercevoir.
--Faites entrer les témoins.
C'est une affaire d'être témoins, surtout quand on vient des îles,
c'est une chance d'évasion!
La Belle Hélène entra, timide et jeune.
Il confirma le récit de Guidi; le second apporta une précision.
--Depuis un mois, Launay avait juré dans la case qu'il éventrerait
Guidi. Il disait: «J'ai une réputation d'homme, je veux la garder. A
mon âge faut rien laisser passer, ou l'on est cuit.»
--La parole est à la défense.
Dans ces cas-là, l'as de la barre de Saint-Laurent, Me Lacour, qui peut
se vanter de connaître son monde, donne de la voix:
--Messieurs du tribunal, mon capitaine, regardez Guidi, ce vieux
forçat, regardez-le écroulé sous ses vieux jours...
Guidi s'affaisse.
--Est-ce après vingt ans de bonne conduite, si sa vie n'avait
réellement été en danger, qu'il aurait commis l'acte homicide? Nous
savons tous, hélas! ce qui se passe dans les cases... Guidi!...
Guidi!...
--Guidi, qu'avez-vous à ajouter pour votre défense?
Guidi va parler. Me Lacour lui fait signe qu'il va tout déranger. Guidi
s'en va, de plus en plus courbé... jusqu'à la porte.
*
* *
Massé, libéré.
--Vous reconnaissez vous être évadé?
--Oui, mon capitaine.
--Vous aviez pourtant trouvé une situation à Cayenne. Vous étiez bien
noté.
--Oui, mon capitaine, je travaillais à la ligne téléphonique. Alors,
j'avais comme toujours le récepteur à l'oreille, quand j'entends:
«Faut arrêter le libéré Massé!» Je deviens fou. On voulait m'arrêter
parce que je fais ce que tout le monde fait, que je reçois de l'argent
des familles pour le passer aux transportés. Alors, je suis parti
en courant. J'ai marché jour et nuit. Je me suis trouvé cinq jours
après devant le Maroni. J'ai traversé le Maroni. J'ai marché dans
la brousse de Hollande, tout droit, sans carte, sans boussole, sans
manger. J'étais fou. Je marchais les dents serrées. Je ne savais pas où
j'allais, ce doit être sans doute pour cela et aussi parce que j'étais
fou que j'ai trouvé. Neuf jours après le Maroni, je vis une ville.
C'était Paramaribo. Cela m'a rendu la raison comme un choc. «Qu'est-ce
que tu as fait! me dis-je, tu n'avais plus que trois ans de doublage.
Il faut que tu reviennes.» Et je suis allé me dénoncer deux heures
après. C'est moi qui ai voulu revenir, mon capitaine.
--Tout cela est vrai, fit le capitaine.
--Messieurs du tribunal, mon capitaine--c'est Me Lacour--et ce que
vous ne savez pas, je veux vous le dire. Massé se livrait à ce petit
commerce d'argent pour aider sa vieille maman restée en France, pauvre
et malheureuse. Tous les mois, Massé, un libéré, c'est-à-dire plus
misérable qu'un forçat, trouvait quarante francs pour envoyer là-bas,
dans la petite chambre sans pétrole, à Ménilmontant où...
Massé pleura.
--Emmenez l'accusé.
*
* *
Encore une affaire de mœurs.
Le défenseur est un jeune homme du peuple libre de Saint-Laurent. Il se
lève et dit:
--J'ai vingt ans. Je suis trop jeune pour me mêler de ces affaires. Je
demande le renvoi.
--Et moi, répond le forçat, je demande un seau d'eau et une botte de
foin pour le défenseur.
*
* *
Agression nocturne à main armée dans une maison habitée.
--Faites entrer les accusés.
Ce sont deux jeunes: Reinhard et Grange.
--J'ai à dire, mon capitaine, ce que vous savez. L'accusation est
fausse. Voici la vérité. Grange premièrement n'y était pas. Moi, depuis
neuf jours, je venais d'arriver au camp Saint-Maurice. Amar ben Salah,
un libéré, rôda tout de suite autour de moi. Je suis jeune au bagne.
Avant cette affaire j'ignorais tout des mœurs épouvantables d'ici.
Viens chez moi cette nuit, me dit Amar, je te donnerai à manger. Et
nous nous entendrons pour la culture. Je pourrai te prendre comme
assigné.
A minuit je soulève une planche, sors de la case et gagne le carbet de
l'Arabe. Il me donne à manger. J'étais très content. Soudain il veut me
saisir. Je ne comprenais pas pourquoi. Je me défends, lui...
--Passons, passons, dit le capitaine, nous connaissons ça.
--Comme il se faisait plus audacieux j'empoignai un sabre d'abatis
qui se trouvait là et frappai. L'Arabe lâcha prise, je m'enfuis et
réintégrai le camp.
--Introduisez le témoin.
Amar ben Salah, œil oblique, cheveux frisés, s'amena serpentant comme
la Seine.
--J'ai à dire que moi, connaissais pas ces gens-là et qu'y sont venus à
mon carbet pour m'attaquer.
--Vous mentez Amar, fait le capitaine. Les témoins Briquet et Abdalah
vous ont vu en grande conversation avec Reinhard, la veille de
l'affaire.
Amar est de plus en plus oblique.
--Quelle tête de faux témoin! Considérez-vous heureux que je ne vous
fasse pas arrêter.
--Mon capitaine, il prétend qu'il a reçu huit coups de sabre d'abatis.
Un seul suffit à tuer un homme!
Maître Lacour se lève. Mais il voit que le tribunal est fixé. Il se
rassoit.
--Emmenez les accusés.
Le grand dégoûtant, faux témoin, demeurait à son banc.
--Voulez-vous f... le camp!
*
* *
Evasions.
C'était un vieux paysan, un de ces paysans dont on pourrait jurer
qu'ils ne vont pas une fois tous les trois ans au chef-lieu de leur
sous-préfecture. Alors il commença presque en patois:
--Après avoir traversé le fleuve Colorado...
C'était trop touchant. Sa cause était gagnée.
--Emmenez l'accusé.
*
* *
Un autre, Oé Lucien, qui avait arraché une partie du toit pour s'évader.
--Quel était votre métier?
--Démolisseur!
*
* *
Un ancien, vieux de la vieille.
--Pourquoi vous êtes-vous évadé? Vous savez bien qu'à votre âge la
brousse tue.
--Je m' suis évadé, mon jeune capitaine, parce qu'à soixante et un ans,
on ne fait plus monter un homme blanc sur un arbre pour abattre les
cocos.
*
* *
Ramasani, hindou de Pondichéry.
--Le surveillant P. J., me demande de lui prêter cent francs. Je les
lui prête. Comme je les lui réclame quatre mois après il m'accuse de
chantage.
Sur ces histoires-là, le tribunal aussi sait à quoi s'en tenir.
--Où est le surveillant?
--En congé.
--Evidemment.
--Emmenez l'accusé.
--Oui, répond le citoyen de Pondichéry mais j'aurai fait six mois de
prévention.
*
* *
Le tribunal a délibéré.
Les accusés sont dans la cour. Un porte-clés frappe de son trousseau
aux portes des cases pour obtenir silence. Voici les jugements.
--Hernandez! Six mois de prison.
--Curatore! Cinq ans de travaux forcés. (Il s'en moque. Cela ne change
rien à sa situation. N'oubliez pas la résidence perpétuelle pour ceux
qui ont plus de sept ans. Curatore s'évadera une huitième fois.)
--Guidi! (l'homme à la Belle Hélène). Six mois de réclusion.
--Massé! (le libéré bon fils). Acquitté.
--Reinhard et Grange (les deux ingénus). Acquittés.
--Carré! (l'Argonaute du Colorado). Acquitté.
--Le vieux aux noix de coco. Acquitté.
--Ramasani! (le naïf de Pondichéry). Acquitté.
--Bravo! fait-on de l'intérieur des cases.
Et tous ensemble retournent au bagne: condamnés et acquittés.