Le mien s'appelait Ginioux. Il n'avait que deux pieds, mais se
balançait toujours comme un ours. S'il ne se fût montré farouche ennemi
des chats, je l'aurais bien aimé. Toutes les nuits, guettant le fauve,
il se baladait par la maison, un gros bâton à la main. Si bien qu'hier,
à deux heures du matin, dressé sous ma moustiquaire, on a pu m'entendre
crier: «Ginioux, si tu continues de casser les reins aux chats, je te
casse la figure.» Ginioux partit se coucher.
Un soir que je n'avais trouvé personne qui m'offrît à dîner, Ginioux
alla me chercher des œufs et une boîte de crabes. Comme il m'apportait
douze œufs, je lui demandai s'il ne perdait pas sa noble boule.
--C'est pour choisir, fit-il. Ce sont des œufs de Chinois.
On brisa les coquilles. Les douze œufs étaient pourris. Alors, comme il
ne me restait plus rien à faire, j'interrogeai Ginioux.
--Et toi! mon vieux Ginioux, qu'est-ce qui t'a amené ici?
Ginioux avait une tête comme une bille de billard qui aurait des yeux.
Il dansa sur ses pieds nus et commença:
--A huit ans, j'étais aveugle. Tout d'un coup, non père se rappela
que ma mère avait promis un pèlerinage à Notre-Dame des Grâces de
Pont-Saint-Esprit, et que ce pèlerinage elle n'avait pu le faire parce
qu'elle était morte avant. Il y alla. Il se mit à genoux et pria. Deux
jours après je voyais. Les médecins dirent que c'était leur pommade,
mais moi je sais bien que c'est la prière de mon père.
Je n'ai pas eu de chance, je n'ai jamais eu de chance. Mais j'étais un
bon enfant. Je n'ai reçu qu'un reproche de mon père. Ce fut après mon
affaire. Il m'écrivit: «Tu te rappelles les nuits que j'ai passées près
de toi, tu te rappelles Notre-Dame des Grâces. Tu avais oublié sans
doute tout cela, à l'heure de ta folie.» Eh bien! il est mort de mon
histoire. Il est mort à quatre-vingts-six ans. Sa dernière sortie fut
pour me voir passer aux assises. Il était sacristain, il faisait les
baptêmes, les mariages, les enterrements, tout!
La pluie descendant comme des cordes raides, Ginioux baissa les stores
de la véranda.
--Je suis ici depuis dix-sept ans. Je suis venu avec Ulbach, vous
savez Ulbach, ce monsieur très bien qui avait donné des poisons à sa
maîtresse et que sa maîtresse s'en est servie pour tuer son mari. Il
était condamné à vingt ans. Mais lui a bien tourné. Il est réhabilité,
il a pris une grande pharmacie à Cayenne et épousé la fille honorable
d'un vrai fonctionnaire. Il était venu comme moi. Il est maintenant
comme le plus honnête, voilà!
--Mais, Ginioux, qu'est-ce que tu as fait?
--J'ai tué la fille de ma patronne. J'étais domestique de ferme. Elle
ne voulait pas que je me marie avec la petite bonne. «Mademoiselle»
était une vieille bigote.
Ah! je n'ai pas eu de chance. On a dit que j'étais anarchiste, moi qui
ne lisais que la _Croix de Provence_, le _Pèlerin_, le _Nouvelliste de
Lyon_!
J'ai passé en assises, l'après-midi. Ah! pas de chance, pas de chance.
Le matin, la cour en avait acquitté un pour viol; alors, manifestation
de la foule qui cria: «A mort! A mort!» L'après-midi, j'ai tout pris.
--Comment l'as-tu tuée? D'un coup de revolver?
--Non, étranglée seulement.
Et ramenant sur sa poitrine ses dix doigts comme deux serres d'aigle:
--Etranglée sous ses couvertures, comme ça! Pas une trace, pas une
goutte de sang!
Je bus un coup de tafia.
--Mais maintenant, dit-il en se dandinant, des messieurs très bien me
parlent dans les rues de Saint-Laurent. Alors, je suis obligé de leur
répondre, n'est-ce pas?