M. Rico est le pharmacien de la transportation.

C'était une vieille connaissance, nous étant rencontrés naguère, sur

les chemins d'Annam.

--Vous ne savez pas où vous dînerez ce soir?

Pas de restaurant à Saint-Laurent, alors, on rôde, entre six et sept

heures, dans l'espoir du bon Samaritain.

--Pas encore!

--Je vous emmène.

Rico avait deux «garçons de famille».

--Un couvert! commanda-t-il.

Je dérangeais visiblement les deux lascars.

Je m'assis devant une assiette.

--Pas là, monsieur, fit le plus grand.

J'allai devant l'autre assiette.

--Ah! fit Rico, et il prit sa serviette.

Tout un attirail dégringola.

--Qu'est-ce que c'est que ça?

C'était une règle en bois de lettre moucheté, un coupe-papier en bois

de rose, un porte-plume de plus en plus en bois, un cachet. Rico

regarda dessous et reconnut ses initiales. Et dans une boîte, seconde

fournée, était une pipe.

Les lascars, sous leur camisole, pieds nus, demeuraient timides et

souriants. Ils dirent: «C'est pour votre fête, monsieur.»

--C'est vrai, fit Rico, c'est ma fête.

Les coloniaux solitaires n'ont pas l'habitude de ces jours-là; alors

ils ne savent pas.

--Qui envoie ça?

--C'est nous, monsieur.

--Ah! fit Rico, dont un sourire vernit le visage.

Après vingt ans de courses à travers le monde, deux bagnards, les

premiers, avaient pensé qu'il s'appelait Paul.

--C'est nous qui avons fait ça, dit le grand, un assassin.

--Et la pipe?

--C'est moi, dit le petit, un assassin.

Bref, nous passâmes tous quatre une bonne soirée.

*

* *

Je ne préciserai pas où j'ai rencontré celui-ci, car il ne sait encore

s'il dira son histoire à la justice.

C'était un grand et vieil échalas.

--Voilà, j'ai été condamné pour un crime que je n'ai pas commis, vu

que, pendant qu'on tuait cet homme-là, je guettais, à vingt kilomètres

du lieu, un garde-chasse pour le descendre et vu que, au bout de deux

jours de guet, je descendis le garde-chasse.

--Bien.

--Seulement, pour le garde-chasse, il y aurait eu préméditation et

c'était la mort, tandis que, pour l'autre, vu que je ne l'ai jamais

connu, on n'a pu établir la préméditation et c'était seulement la

perpétuité.

--Alors?

--Laissez-moi finir. J'ai tué le garde-chasse, vu que, vingt jours

avant, il m'avait envoyé une charge de plomb dans les fesses. Les deux

crimes ont eu lieu en même temps, et comme naturellement j'avais été

absent deux jours de ma maison, on a vu en moi l'assassin de l'inconnu.

Les empreintes digitales ne collaient pas du tout, mais on passa

dessus. Et comme le juge ne pouvait trouver la moindre raison logique à

mon crime, j'ai dit que j'étais saoul.

--Bien.

--Maintenant il y a prescription pour mon vrai crime. Dois-je raconter

l'histoire, ne dois-je pas? Je me tâte, vu que j'ai soixante-deux ans,

une bonne place, _la chance d'être à perpétuité_, que je ne serai donc

jamais libéré, et que jusqu'à la fin de mes jours j'aurai à boire, à

manger et à dormir. Donnez-moi un conseil.

Au bagne · 第 74 / 126 题