La relégation est un bagne.
--Faut bien que vous expliquiez ce que c'est en France. Asseyez-vous.
On va vous payer une limonade. Voulez-vous une sardine? Nous sommes des
interdits de séjour et non des forçats. Eh bien! cherchez la différence
entre un relégué et un transporté. Nous sommes habillés comme eux.
De cela, on se balance. Mais nous devons travailler! faire le stère!
On nous nourrit, c'est vrai.--Riton! va chercher la bidoche.--On va
vous montrer comment on nous engraisse. Ne goûtez pas, mais pesez. On
passerait sur le goût, c'est le poids! Tout cuit: 95 grammes de bœuf.
Nous avons l'eau qui fait bouillir ce bœuf, la boule de pain. Puis le
soir, 60 grammes de riz et fermez le ban!
--Mais, explique-lui mieux que ça. Fais-lui bien voir notre vie, dit
Riton.
--Voilà! Le travail est obligatoire. Nous devons le stère de bois par
jour, pas un stère d'un mètre, mais d'un mètre-cinquante. Il faut cinq
heures à un homme fort.
--Je sais cela. Et c'est tout? Mais les hommes libres travaillent huit
heures.
--Nous, nous gagnons quatre sous par jour, deux sous pour nous, deux
sous pour le pécule.
--Il y en a qui gagnent six et huit sous, dit Riton.
--Les ouvriers d'art, c'est vrai. Alors que fait-on après le stère: on
vole! Dans la vie libre nous ne volions que de temps en temps, ici,
c'est tous les jours; le vol est notre unique pensée.
--Pourquoi volez-vous?
--Pour manger, monsieur. Je ne sais comment votre estomac est fait,
mais le nôtre fut confectionné par papa et maman tout simplement.
Riton aimait la précision: les explications de l'orateur manquaient de
clarté à son goût, alors il dit:
--Moi je vais vous dire en deux mots et vous entendrez, parce que
vous n'êtes pas sourd. Eh bien! d'après les règlements, nous devrions
travailler, mais nous ne travaillons pas. Ce ne sont que les gourdes
qui font le stère, les autres sont tous comme nous, des _radiers_
(embusqués); le malheureux qui ici n'a pas de _placarde_ (emploi où il
n'y a rien à faire) y laisse sa peau, et c'est tant pis, il n'avait
qu'à la défendre. Ainsi moi, je suis travaux légers, je porte les morts
au cimetière. Comment ai-je pu être travaux légers? En volant. En
volant, j'ai eu de l'argent, et, avec cet argent, j'ai acheté ma place
de croque-mort. A qui? A ceux qui les donnent, pardi! Je veux dire, à
ceux qui les vendent. Ici tout se vend. Tenez, parfois je plains le
directeur et les grands chefs! S'ils savaient!
--Moi, dit un grand, depuis quatre ans, j'ai volé, j'ai volé, j'ai volé
comme jamais je n'aurais pu voler dans la belle vie libre. Je n'ai
pas fait un stère et j'ai 3.000 francs à gauche. Eh bien, si je vous
expliquais la chose, vous ne la croiriez pas!
--Ecoutez, depuis un mois que j'interroge chez vous, vous me répondez
tous: «Si on vous disait la vérité, vous ne la croiriez pas.» D'un
autre côté, vous prétendez que l'administration me cachera tout.
Comment voulez-vous que je me débrouille?
--Voilà! L'administration ne vous dira rien parce qu'elle y trouve son
compte. Nous ne vous dirons rien non plus, parce que nous y trouvons le
nôtre.
Malgré cela, je sais. Le ministre des Colonies sait aussi. Le
gouverneur, le directeur, tous savent. Cela ne peut plus durer. Par
notre laisser-aller nous avons fait du bagne une association brevetée
de malandrins. Nous fermons les yeux sur des complicités écœurantes. Il
est des cas--le tribunal maritime, qui tient ses séances en _public_,
en fait la preuve--où c'est le bagnard qui est exploité. On voit déjà
assez de saletés ici sans que nous y ajoutions de la honte.
Pour changer les idées, les pieds-de-biche m'emmenèrent au théâtre.