Il s'appelait ben Gadour. C'était un sidi.
En sa qualité de pousseur-chef de Saint-Laurent-du-Maroni, je le
fréquentais toute la journée.
Chaque matin, à six heures, ben Gadour, appuyé sur son carrosse,
m'attendait au bout de la rue de la République.
Ce carrosse à quatre roues minuscules roulait sur rails Decauville.
C'est le pousse, car il ne roule que lorsqu'on le pousse. Tantôt
il parcourt les dix-sept kilomètres jusqu'à Saint-Jean, tantôt les
vingt-deux, jusqu'à Charvein. Saluons très bas ce véhicule. C'est, en
1923, l'unique moyen de transport en Guyane française.
Ben Gadour et ses deux aides poussaient ferme. A travers la brousse
nous allions à Charvein, chez les Incos.
--Ah! ça, Charvein! me disait un forçat, à Royale, c'est le bagne aussi!
Et presque avec une pointe d'admiration:
--Il faut être Français pour avoir trouvé ça!
Passé le camp malgache, nous entrions au camp Godebert. Nous étions en
pleine forêt vierge. Le tintamarre des roues sur les rails remplissait
les singes rouges de terreur. Ils détalaient comme des lapins, à
travers branches.
--Ti veux t'arrêter camp Godebert? demande ben Gadour.
--Oh! tu sais, ben Gadour, ces camps, c'est toujours la même chose.
--T'as bien raison, toujours _faire le stère_, toujours _crèver_.
Et ben Gadour lançait sa machine sur les rails à cinquante à l'heure.
--Tu vas me casser la figure, ben Gadour.
--Ça, jamais! je casse la figure de qui je veux; de qui je veux pas,
jamais!
A cette vitesse, on dansait dans ce carosse sans plus de sécurité que
sur une corde raide.
--Qu'est-ce que tu as fait, ben Gadour?
--Moi? Rien, absolument rien. Je n'ai pas tué un vivant seulement.
--Alors tu tuais les morts?
--Pas même, je les dévalisais.
--Où ça?
--Au cimetière de Tunis.
Et, avec un rire frais:
--J'étais vampire!...
Belle route sauvage que celle de Saint-Laurent à Charvein. Quel pays!
La brousse, des singes, des bagnards. Amateurs de situations étranges,
venez par ici. Au milieu de forêts secrètes, vous ne rencontrez que des
voleurs, assassins, bandits. Tous vous disent bonjour, vous servent,
vous aident à franchir une crique. S'ils sortent leur couteau, c'est
pour vous le prêter quand vous avez besoin d'ouvrir une boîte de
conserves. Ils pourraient vous couper en douze morceaux. Rien ne les
gêne. Ils ont le temps, le lieu s'y prête. Ils n'y pensent même pas!
Dix-huit jours, j'ai circulé dans les bois sans protection. Comme
gardes du corps: trois bagnards; un vampire, deux meurtriers. Mes
rencontres ne valaient pas mieux. Si ces compagnons avaient vu le
tonnerre tomber sur moi, ils se seraient mis en travers. On m'a volé
sur bien des routes, dans le monde; ici, non.
Est-ce bien travaux forcés que l'on devrait dire quand on parle de la
peine du bagne?
Surveillés forcés.
Maigreur forcée.
Exil forcé.
Cafard forcé.
Maladie forcée, oui.
Travaux forcés? Pas autant!
Dans tous ces camps, l'homme travaille de cinq heures à midi. Pendant
ces sept heures, il doit _faire le stère_. Après, il rentre à la case,
mange, dort, est libre jusqu'au lendemain cinq heures.
Il est libre à l'intérieur du camp. Il cultive son petit jardin et
«fait de la camelote».
Les deux mots que l'on entend le plus souvent, au bagne, sont misère et
camelote.
La camelote c'est tout: paniers, cannes, tapis, coco sculpté,
papillons. Les papillons! C'est la grande affaire, l'évasion possible:
le rouge vaut jusqu'à six francs à Saint-Laurent; le bleu cinq francs.
Les bagnards n'ont pas le droit de _faire du papillon_. Ils en font
tous! Il n'est que de partager les bénéfices avec le surveillant.