Cela est un tout petit peu trop fort.
«Cela», c'est deux camps qui s'appellent chacun: le nouveau camp. L'un
est pour la relégation, l'autre pour la transportation. Quatre cent
cinquante chiens dans le premier, quatre cent cinquante dans le second.
Au vrai, ce ne sont pas des chiens, ce sont des hommes! Mais ces
hommes ne sont plus que des animaux galeux, morveux, pelés, anxieux et
abandonnés.
Quand, figé par le spectacle, presque aussi raide qu'un cheval de bois,
on a tourné une heure dans ces deux honteux manèges, il ne vous reste
qu'un étonnement: que ces misérables ne marchent pas à quatre pattes.
Il vous en reste un second: que ces hommes vous parlent quand vous
les interrogez et n'aboient pas. Manchots, unijambistes, hernieux,
cachexiques, aveugles, tuberculeux, paralytiques, tout cela bout
ensemble dans ces deux infernaux chaudrons de sorcière.
Le bagne est un déchet. Ces deux camps sont le déchet du bagne.
--On va tous _crèver_, va! et toi aussi, si ti demeures!
C'est un Arabe. Je ne dis pas qu'il crache ses poumons, c'est fait. Il
est assis dans sa case, sur son bat-flanc: feu follet qui s'élèverait
de sa propre décomposition; ce feu follet a faim.
--Ti pourrais pas mi faire donner une pitite boîte de lait?
Il n'y a donc pas d'hôpital? Si. Il en est un grand à
Saint-Laurent-du-Maroni. Mais on ne devient pas gibier d'hôpital comme
ça, au bagne! Il ne suffit pas d'être condamné pour franchir l'heureuse
porte de cet établissement de luxe. Il faut avoir un membre à se faire
couper, ou, ce qui est aussi bon, pouvoir prouver que l'on mourra dans
les huit jours.
Alors les médecins?
Les médecins sont écœurés. Les témoins les plus violents contre
l'administration pénitentiaire se trouvent parmi eux.
Le médecin voit l'homme. L'administration voit le condamné. Pris entre
ces deux visions, le condamné voit la mort.
Mille bagnards meurent par an. Ces neuf cents mourront.
--Mais c'est long, monsieur, me dit celui-là, né à Bourges, c'est
long!... long!...
Au camp des relégués, le docteur passe chaque jeudi; au camp des
transportés, tous les dix jours.
--Nous sommes malades quand nous y allons, disent-ils. Que pouvons-nous
faire? Rien à ordonner, pas de médicaments. Notre visite médicale? une
sinistre comédie! Le cœur serré, nous avons la sensation que nous nous
moquons de ces malheureux.
Dans ces deux camps, on se croirait revenu à l'une des époques barbares
de l'humanité, au temps sans médecins, ni pharmaciens. Alors devait
s'élever sur la terre un grand mur infranchissable: d'un côté les bien
portants, de l'autre les infirmes avec ce mot d'ordre: mourir.
Rien. Rien à donner à neuf cents malades de toutes maladies.
--Tout ce que je puis, dit le médecin, et pas toujours! c'est faire
descendre quelques squelettes qui gigotent encore, pour qu'ils claquent
dans un lit.
La pharmacie centrale de Saint-Laurent vient de recevoir seulement--_en
juillet 1923_--sa commande de médicaments de _1921_. On ménage le coton
comme l'or et la teinture d'iode, ici, est une liqueur précieuse. Et
les effectifs augmentent! Le crime monte. Assassins! Si vous saviez!
Au fait, les autorités ont raison de ne pas élever de troupeaux en
Guyane. Les quelques buffles qui rêvent dans les savanes et sont
arrivés sains d'Indo-Chine tombent malades, ici. Ils mangent l'herbe
de para qu'ont souillée tous ces malheureux et les buffles attrapent
l'_ankylostomiase_. Dans ce pays les hommes contaminent les bêtes.
On s'accrochait à ma veste de toile. La phrase était la même:
«Sortez-nous d'une façon quelconque de cet effroyable enfer.»
--Tenez, me dit le docteur au camp de la transportation, en voilà un
qui me promet six pouces de fer dans le ventre chaque fois que je
viens. Il a raison! Il est malade. Il souffre. Je suis docteur, je dois
le soigner et ne le soigne pas!
Ces camps sont bien montés. Ils font un site: cases jumelles, toits
triangulaires et feuilles de bananiers en guise de chaume. Seulement il
ne faut pas s'en approcher.
Les moribonds râlent sur une planche dure. Combien, devant ce
spectacle, semble douce la mort dans un lit! Voilà dix-huit
tuberculeux, côte à côte, neuf de chaque côté, sous ce toit de
feuilles. Ça tousse! Ils ont des yeux! Des yeux qui n'ont plus de
regard, mais simplement une pensée.
L'un me parle. Mais on tousse trop. Je n'ai pas entendu.
--Que dites-vous?
--C'est dur, monsieur l'inspecteur!
Eh! oui, que savent-ils? Dans ces camps, personne, jamais, jamais ne
vient. Ce sont des carmels dans la brousse, alors pour ces hommes
cloîtrés je suis monsieur l'inspecteur, monsieur le directeur, monsieur
le délégué. De quoi? ils ignorent, mais pour que j'aie pénétré jusqu'à
eux ce doit être sûrement de quelque chose de sérieux. L'un me dit:
«Vous êtes le bon Cyrénéen du calvaire!» L'autre: «Tendez-moi la main.»
C'est déchirant.
Et Jeannin, le photographe Jeannin, vient de recruter quelques
escouades pour «faire une plaque».
--Non! Jeannin, non!
Mais ils s'amènent avec leurs béquilles. Ils collaborent de bonne
grâce. Devant l'appareil--ils s'en souviennent--il faut sourire. _Ils
sourient._
Voilà le docteur Brengues, un forçat. Condamné pour avoir tué son
beau-frère à Nice, il n'a cessé de crier son innocence, il revient de
se promener dans le camp. On dirait un vieux berger de la Camargue.
Vêtu de coutil noir, un grand bâton de bouvier à la main, sa barbe en
râpe, il va sur soixante-dix ans.
--Regardez autour de vous! mais regardez donc! Moi je subis ici une
peine que j'appellerai «la peine de l'ironie». Docteur, on m'a mis au
milieu de moribonds pour que je les regarde expirer, impuissant. Je ne
dis pas que ce soit un raffinement, mais, enfin, c'est un supplice,
alors je m'en vais, je marche, je marche...
Mais quelqu'un vient vers moi en courant, il a peur de ne pas arriver
à temps. C'est un confrère, un pauvre bougre saturé de chagrin et de
remords. Je me souviens fort bien de lui. Oh! il n'a pas tué père et
mère. C'est un maniaque, un ivrogne, il volait un colis dans une gare,
un poulet au marché; une fois, sur une banquette de café, un paquet
contenant de vieux journaux, deux bougies et un couteau. Et il rendait
toujours quelque temps après. Mais il a recommencé plus de six fois et
ce fut la relégation.
Il pleure. Son émotion le fait bégayer. Il veut se mettre à mes
genoux. Il me dit, comme Brengues:
--Regarde! Regarde!
Il me répond:
--Je ne pleure pas, c'est la joie!
Il me supplie:
--Tu diras tout! Tout! pour que ça change un peu...
Voilà les aveugles dans cette case. Ils sont assis, les mains sur les
genoux, et attendent! Il en est qui se rendent volontairement aveugles
avec des graines de panacoco. Au moins, ceux-ci ne voient plus!