LA VILLE ÉTRANGE

On se sent étrange à Saint-Laurent. La face de la vie est changée.

N'aurait-on pas quitté la terre pour une planète aux mœurs inédites?

Ces hommes en camisole blanche, au long numéro noir sur le cœur, ces

civils hagards et égarés; ces mots ordinaires que l'on entend: «C'est

honteux!» «Il faut pourtant que je vole ce soir, j'ai faim!» «Si

j'étrangle un homme dans la rue, j'aurai un complet tout de suite et ma

ration, je serai titulaire. Si je ne bouge pas, je resterai en loques

et le ventre creux. Car je ne suis que forçat honoraire.» Et cet autre:

«Ce qui serait une catastrophe pour un homme libre est pour nous un

bonheur. Mon ami Alfred s'est cassé une jambe. Il est à l'hôpital. Il

rit maintenant. Il a les reliefs de la table de MM. les docteurs.» Et

cette histoire d'hier: Une famille fêtait un anniversaire. Il était

onze heures du soir. Un phonographe asthmatique s'égosillait. Des

libérés dormaient au pied de la maison.

--Eh, là-haut! crièrent-ils. Finissez! Vous empêchez de dormir les

locataires du trottoir.

La fête continuant, les forçats sans abri allèrent au poste porter

plainte pour tapage nocturne!

On se croirait au milieu d'une maison de fous en vadrouille.

«Petites bourses! lit-on à la porte d'un Chinois, refaites vos forces

par le vin de Bordeaux!»

Une enseigne éclate en tête de tous les comptoirs, et dans ce pays

d'intense misère, dit aux passants:

«Ici, on achète l'or.»

On voit, montée sur roues, une caisse noire bordée de blanc. Un forçat

la tire, deux la poussent, c'est le corbillard.

Les soirs, s'élève comme un accord d'orgue. Cela ressemblerait aussi à

un chant de pèlerins hystériques: ce sont les singes rouges qui hurlent

dans la brousse.

Et tout à l'heure, à minuit, dans l'obscurité profonde, deux lanternes

vénitiennes vinrent au devant de moi. C'était une bicyclette illuminée,

vert à droite, rouge à gauche. L'homme qui la montait chantonnait.

On aurait dit une petite fête solitaire. C'était un forçat qui se

pavanait...

Au bagne · 第 65 / 126 题