LES LIBÉRÉS

Saint-Laurent est la fourmilière du bagne. C'est là que les coupables

désespèrent en masse. Quelques comptoirs pour l'or et le balata, le

quartier administratif, un village chinois, des nègres bosch, nus, qui

ravitaillent les placers et rapportent les lingots, et, animant cela,

des forçats, des «garçons de famille» pressés et empressés et tout

le régiment rôdeur, inquiet, loqueteux des _quatrième-première_: les

pitoyables libérés.

C'est par ses libérés que Saint-Laurent ressort.

Là, on fait le doublage, et là demeurent à perpétuité (mais meurent

bien avant!) les forçats condamnés à huit ans et plus et qui ont achevé

leur peine.

Que font-ils? D'abord ils font pitié. Ensuite, ils ne font rien. Les

concessions? Ah! oui! «A leur libération, les transportés pourront

recevoir une concession...» Il y en a. Mais à peu près autant que de

bâtons de maréchal dans les sacs d'une brigade qui passe.

Alors, hors des prisons, dans la rue, sans un sou, portant tous sur

le front, comme au fer rouge et comme recommandation: ancien forçat;

avilis, à la fois révoltés et matés, minés par la fièvre, redressés par

le tafia, vont, râlent, invectivent, volent et jouent du couteau, les

parias blancs de Saint-Laurent-du-Maroni.

Leur formule est juste: le bagne commence à la libération. Qu'ils

travaillent! Où ça? ils ont une concurrence qu'ils ne peuvent battre:

celle des forçats en cours de peine. Exemple: Une société, la Société

forestière, vient s'installer en Guyane. C'est la première. Les libérés

voient un espoir, ils vont avoir du travail. Catastrophe! Le ministère

accorde à cette société deux cents forçats officiels à 75 centimes par

jour.

Et les libérés, le ventre creux, regardent passer les bois.

Chez les particuliers? Ils sont peu, car tel est ce pays, et si nouveau

que cela vous semble, il faut vous y faire, qu'il y a trente assassins

et voleurs contre un simple citoyen. Et puis les particuliers ont des

«assignés». Ce sont les forçats de première classe employés en ville.

Dans les comptoirs? Oui, quelques-uns travaillent dans l'importation

et l'exportation, mais quelques-uns seulement, parce qu'il n'y a que

quelques comptoirs.

Alors, que font-ils?

1º Ils déchargent deux fois par mois les cargos américains et français

qui apportent des vivres.

2º Ils mangent--je veux dire ils boivent--en un jour et une nuit les

cinquante francs guyanais qu'ils viennent de gagner.

3º Ils se prennent de querelle, et l'on entend ce cri qui ne fait même

plus tourner la tête aux passants: _Ah! Ahn! Ah! Ahn!_ C'est un libéré

qui vient de recevoir un couteau dans le ventre.

4º Ils «font» la rue Mélinon comme des bêtes de ménagerie derrière

leurs barreaux, avant l'heure du repas. Mais pour eux le repas ne vient

pas.

5º Le samedi, ils vont au cinéma. Les vingt sous du cinéma sont sacrés.

Ils mourront de faim devant ce billet, mais iront au cinéma.

6º A onze heures du soir, ils se couchent sous le marché couvert, et,

avant de s'endormir sur le bitume, sèchent les plaies de leurs pieds

avec la cendre de leur dernière cigarette.

7º A cinq heures du matin, on les réveille à coups de bottes: place aux

légumes!

Au bagne · 第 64 / 126 题