Les aras, volant par deux, traversaient le Maroni, de la rive
hollandaise à la rive française. Des cochons sauvages en faisaient
autant, mais par bandes et à la nage. De temps en temps, une fumée
montait de la brousse, c'était un maigre feu d'évadés. Nous venions de
passer Galibi, le grand campement des Indiens.
Le _Turina_, bateau des bœufs, filait doucement sur le fleuve. Ce noble
bateau, venant du Brésil, apportait de la viande pour le bagne. Il
n'avait pas vu d'inconvénients à me prendre aussi.
Au Brésil, au Venezuela, dans les autres Guyanes on élève des bœufs.
En Guyane française, non. Les forçats pourraient les chevaucher un
jour de révolte et charger les autorités. Peut-être, plus simplement,
l'administration redoute-t-elle le mauvais exemple pour ces bestiaux:
s'ils s'évadaient?
Le Maroni est un émouvant chemin. Il conduit vers l'or, il amène au
bagne. Dans le haut, sont les placers aux noms parlants: placer Enfin,
placer Espérance, placer Merci, Seigneur, placer A Dieu-Vat. Ici
s'étalent les camps de forçats: camp des Malgaches, camp Lorrain, camp
Godebert, camp--ce nom aussi parle dans le pays--camp Charvein ou des
«Incos».
Sitôt après les îles Arouba nous vîmes sur la droite une poignée de
maisons très blanches: Albina, village hollandais, et sur la gauche
Saint-Laurent, ville française. C'était tout de suite plus sombre. Là
aussi est un gril.
*
* *
«Quand vous arriverez à Saint-Laurent, vous serez effrayé» m'avait-on
dit. Je ne fus pas du tout effrayé (en arrivant). C'est très gentil,
Saint-Laurent. Regardez ces rues! Râtissées, peignées, pomponnées. Et
ces maisons! Mais c'est tout neuf! On se sent ravigoté. On refuse net
la voiture de la «Tentiaire» qui vous attend et l'on part à pied, fier
d'être piéton et même Français. Voilà l'hôtel de ville! Mais c'est
un bel hôtel de ville! Et le palais de justice, donc! Il n'est pas
terminé. Je dois même dire que, depuis cinq ans, il est en cet état,
et qu'il s'abîme avant l'achèvement. On manque de bois! Il n'y a pas
d'air, j'étouffe; les forêts m'entourent, mais on manque de bois! C'est
tout de même un beau palais de justice!
Saint-Laurent-du-Maroni est le royaume de l'administration
pénitentiaire. C'est une royauté absolue, sans Sénat, sans Chambre,
sans même un petit bout de conseil municipal. C'est la capitale du
crime.
Le roi règne et gouverne, c'est M. Herménégilde Tell.
Son premier ministre est M. Dupé.
MM. Masse, Michel, Nairinec, Vitalien, Cordonnié, Toutblanc sont
sous-secrétaires d'Etat.
Les pages sont de jeunes et brillants assassins, les sympathiques
«garçons de famille».
D'un côté de Saint-Laurent part une route (17 kilomètres) qui va à
Saint-Jean, la ville des relégués, autrement dit «pieds-de-biche».
De l'autre côté, une autre route (22 kilomètres), qui, passant par les
camps, conduit à Charvein.
C'est tout! Après cet effort on s'est épongé le front. On a fait
avancer son fauteuil, crié: ouf! et l'on n'a plus bougé.
--Madame l'administration pénitentiaire, ce que vous avez fait là est
fort bien.
--Pas mal, monsieur.
--Vous nous avez prouvé que lorsque vous vouliez...
--Mais je ne veux plus, monsieur.
--Pourquoi?
--C'est trop difficile.
--Mais pourtant, la colonisation.
--Il fait trop chaud.
--Allons! du courage. Prenez cet éventail. Maintenant que vous avez
créé Saint-Laurent, montez plus haut, débroussez, bâtissez.
--La barbe! monsieur.
--Alors, vous ne voulez plus planter une rame?
--Non, monsieur.
--Vous ne voulez pas élever de bœufs? Vous savez que cela coûte cher à
la France d'acheter des bœufs au Brésil et au Venezuela.
--Pauvre France!
--Alors que faites-vous ici?
Madame «Tentiaire» se dressa:
--Je règne, monsieur. Je règne sur le paludisme et l'ankylostomiase.
Je règne sur la dégradation de neuf mille sept cents hommes,
transportés, libérés, relégués. Je règne sur les requins des îles et
les bambous de Cayenne et de Saint-Laurent. Je protège les arbres
balata et les mines d'or. Si je traçais des routes, s'abattraient
dans ce pays des bandes qui saigneraient ces arbres, qui violeraient
ces mines. Je régnerai longtemps, monsieur. La crapule est nombreuse.
J'ai encore reçu six cent soixante-douze sujets, hier. Mon royaume est
solide, et, comme l'a dit Louis XV, mon aïeul: «Cela durera bien autant
que moi.»