DANS LE CACHOT AVEC ROUSSENQ

L'après-midi, je fis armer le canot et repartis pour Saint-Joseph.

Quand, en arrivant, je dis au chef de camp: «Je viens voir Roussenq»,

l'effarement le cloua au sol. On ne voit pas Roussenq. C'est comme

si j'avais frappé aux portes de l'enfer, disant: «Je viens voir le

diable.» Le diable existe, mais ne reçoit pas. Roussenq non plus. Mais

l'ordre que je portais était formel.

Nous montâmes par un chemin rouge et glissant. Malgré les

avertissements, je fis, à plusieurs reprises, plusieurs mètres à quatre

pattes... la mer battait la petite île Saint-Joseph.

Le local disciplinaire. Nous y pénétrons. Nos pas réveillent la voûte.

Ces portes de cachots ont définitivement l'air de dalles verticales

de tombeaux. C'est ici qu'est Roussenq, dans cette rue de cachots

inhabités, seul, comme il l'a demandé.

On déferre la porte. Elle s'ouvre.

Roussenq se dresse sur son bat-flanc et regarde. Il regarde quelqu'un

qui n'est pas un surveillant, qui n'est pas un commandant, qui n'est

pas un porte-clés. La surprise est plus forte que lui; il dit:

--Un homme!

On me laisse seul. Je pénètre dans le cachot. Roussenq en est à la

période des dix jours de cachot demi-clair.

Il est ébloui comme si j'apportais le soleil.

--Ah! bien! fait-il; ah! oui!

--Quel âge avez-vous?

--Vingt-trois ans de vie et quinze ans d'enfer, ce qui fait trente-huit.

Et, tout de suite:

--Je vais vous montrer mon corps.

Il se mit complètement nu. Passant la main sur son ventre, il dit: «La

cachexie!»

Il est si maigre qu'on dirait qu'il grelotte.

Sur ses bras, dans son dos, sur ses jambes, sur la poitrine sont des

marques comme des cicatrices de coups de lanière.

--Ce sont des coups de couteau.

--De qui?

--De moi, pour embêter les surveillants. Ils faisaient une tête quand

ils ouvraient le cachot et me trouvaient en sang! Et puis ça leur

donnait de l'ouvrage.

--Vous touchez à la fin de vos tourments.

--C'est fini. Plus que cent cinquante jours. Maintenant je rentre dans

l'ordre.

--Vous êtes resté longtemps tout nu, mais on vous a redonné un pantalon.

--Je déchirais tous mes vêtements. J'étais un chien enragé.

Il est évident que lorsqu'un individu comme moi lacère ses effets

systématiquement, on ne saurait fournir un aliment à ses dégradations.

Mais j'ai ressenti suffisamment la souffrance du froid de cachot. Les

nuits, je me frottais l'épiderme avec une brosse. J'en suis guéri à

jamais. La douleur est le meilleur conseiller.

--Pourquoi meniez-vous cette lutte inégale contre l'administration?

--Par goût. Je m'enfonçais dans le cachot comme dans le sommeil.

Cela me plaisait diaboliquement. Quand le commandant Masse n'a plus

voulu me punir, j'ai cru que je l'étranglerais. Et puis je protestais

au nom de tous les autres. Mais tous les autres--à part trois ou

quatre--savez-vous ce que c'est? C'est de la vermine qui, plus vous

l'engraissez, plus vous dévore.

On ne me verra plus chercher des amis dans ce fumier.

Je me demande même comment je ferai quand je sortirai du cachot.

Je ne puis plus supporter la vie en commun.

--Vous vivrez à part.

--Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je

ne suis plus un homme, je suis un bagne.

Il dit:

--Je ne puis pas croire que j'aie été un petit enfant. Il doit se

passer des choses extraordinaires qui vous échappent.

Un bagnard ne peut pas avoir été un petit enfant.

«JE FINIRAI DANS UN REQUIN»

On s'assit tous les deux sur le bat-flanc.

--Enfin! j'espère que je suis très malade. J'ai peut-être bien la

tuberculose. J'ai assez avalé de cachets tuberculeux... Oui, voilà.

Quand un camarade «en tient» on le fait cracher dans des cachets. On

colle et on garde ça. Puis on se présente à la visite. On dit: «Je suis

tuberculeux.» Au bon moment on met le cachet dans sa bouche. On le

perce d'un coup de dent et on crache pour l'analyse. Les médecins ont

du travail avec nous!

Il ne voulait pas prendre le tabac que j'apportais.

--Non! Non! je ne veux plus commettre de faute.

--Pour ces paquets-là on ne vous dira rien.

Il les prit, disant:

--C'est que je veux sortir, sortir.

--Mais habillez-vous! vous grelottez.

--Non! on ne grelotte que la nuit.

Il me demanda:

--Je suis bien seul dans l'allée, n'est-ce pas?

--Seul.

--Comme ça, je sortirai. Quand je sens des camarades, près de moi,

mon cerveau chavire. Il faut que je les provoque. Je me couperai la

langue, mais je sortirai.

Il n'avait aucune commission à me confier. Il ne se rappelait plus le

monde.

Je lui dis de pauvres mots d'homme libre qui ne parvinrent pas, j'en

suis sûr, au fond de sa fosse.

Il me répondit:

--Oui. Je finirai dans un requin, mais je veux revoir le soleil!

Au bagne · 第 52 / 126 题