Dans le dossier, une note du commandant Masse: «Ne pas s'occuper des
écrits de Roussenq; ne pas le punir serait, d'après moi, le meilleur
moyen d'avoir raison de ses manières.»
--Eh bien! en avez-vous eu raison?
--Tenez, voici sa dernière lettre:
Ile Royale, 8 juin 1923.
«Monsieur le Commandant,
«Après quinze ans d'une lutte inégale, me sacrifiant pour une
collectivité qui, dans son ensemble, n'en vaut pas la peine, je me
rends compte que je ne puis plus continuer, mon organisme étant affecté
jusque dans son tréfonds.
«Comme le jouteur loyal qui, après un tournoi, tombe la face contre
terre, je me déclare vaincu.
«Je ne veux pas augmenter la durée de mes punitions, mais je redoute
les moments de défaillance, la disposition du quartier spécial de
Royale offrant trop de tentations.
«Je demande comme faveur d'être transféré dans un cachot de la
réclusion de Saint-Joseph, où le bavardage (seule infraction que
j'appréhende à l'avenir) est impossible. Cette impossibilité est due
à ce fait que les cachots de la réclusion ont de la résonance à cause
des voûtes.
«Ainsi s'opérerait mon relèvement, quoique tardif. Combien de fois
une minute d'aberration, sitôt déplorée, m'a causé des mois et des
années de souffrances!
«Vous-même, chef d'une grande administration, vous élevant au-dessus
des offenses d'un malheureux exacerbé par des misères sans nombre,
lui avez maintes fois ouvert une éclaircie sur l'horizon.
«C'est pourquoi, dans ma détresse, je me tourne vers vous. Je ne
puis plus avaler mon pain, les jours de pain sec. J'ai 1 m. 75 et
pèse 50 kilos. La misère physiologique se lit à travers mon corps.
J'espère, malgré tout, arriver à subir les 150 jours de cachot qui me
restent.
«Si pour une raison majeure, vous ne pouviez ordonner mon transfert,
j'ai la prescience, malgré mes bonnes résolutions, que mon amendement
serait impossible. Une parole est si vite dite!
«Faites-moi mettre en réclusion, commandant, vous serez clément.»
--Clémence sinistre, dis-je.
--Oui. Cela vous frappe davantage parce que vous n'êtes pas habitué.
Voyez-vous, le monde est fait de trois choses: le ciel, la terre et le
bagne.