Au centre, l'île Royale qui domine est le fléau. Saint-Joseph d'un
côté, le Diable de l'autre sont les plateaux. Dernière balance de la
justice, telles apparaissent les îles du Salut.
A vue d'œil, c'est ravissant. Elles forment, en pleine mer, l'un de
ces petits groupes imprévus qui charment les dames et leur font dire
au commandant d'un paquebot: «Oh! commandant! si vous étiez gentil,
vous arrêteriez là!» Des cocotiers les parent. C'est vert, bien tenu.
On vous affirmerait qu'un opulent casino orne le plateau de Royale,
que cela vous semblerait naturel. Décor pour femmes élégantes et leurs
ombrelles!
Les îles sont la terreur des forçats.
On interne aux îles les sujets à surveiller, les coupables de plusieurs
évasions, les fortes têtes, les meneurs. C'est le fin fond du bagne,
les oubliettes de la transportation.
--Nous tournons la tête à droite: de l'eau! nous la tournons à gauche:
de l'eau! De l'eau partout. Nous devenons fous, monsieur.
L'évasion, leur seul espoir, est difficile. Il y faut du courage. Aussi
les compte-t-on. Dieudonné, de la bande à Bonnot, est parti sur deux
troncs de bananiers, mer terrible et requins à la surface. Le courant
mit trois jours pour l'apporter sur la Grande Terre. Il marcha vers
le Venezuela, mais ne connaissant pas la route, tomba dans le camp
Charvein. Il se jeta lui-même dans le piège, tête baissée.
--Mais Dieudonné est un homme! fait remarquer le commandant Masse.
La fin qui les attend en épouvante plus d'un. On n'enterre pas, on
immerge, aux îles. Autrefois, on sonnait une cloche. On ne sonne
plus; les requins connaissaient ce signal et accouraient, dit-on. Ils
accourent toujours. Le cadavre ne flotte pas longtemps et, comme chante
à peu près le même Dieudonné:
Déjà les vieux requins sont là.
Ils ont senti le corps de l'homme.
L'un croque un bras comme une pomme,
L'autre le tronc... et tra-la-la!
C'est au plus vif, au plus adroit.
Adieu, bagnard! Vive le droit.
*
* *
Nous partons pour Saint-Joseph. Huit heures du matin. Les canotiers ont
revêtu leur plus belle camisole empesée.
--Tenez, fait le commandant Masse, voilà Seigle...
--Présent! commandant! dit l'un des canotiers.
--Eh bien! Seigle, qui a l'air si gentil, et rame avec tant de
conviction, est une mauvaise tête.
--Vous pouvez même dire une crapule, commandant!
--Je lui ai tendu la perche. Il était à 1.800 jours de cachot. Je l'ai
retiré du cachot. Le voilà maintenant canotier. Il m'a promis--parce
qu'on ne jure pas ici--de ne plus pécher. Nous verrons.
--Parole de Seigle! commandant. Je vole bien, par-ci par-là, une poule
à un surveillant, mais je ne vais pas plus loin.
Nous verrons.
--Avec une pioche, une boule de pain, une bonne parole, on nous ferait
traverser la Guyane; nous sommes des vauriens, mais quand on sait nous
prendre...
--Et puis, voilà Pichon. Ce n'est pas un saint non plus, Pichon.
--Commandant, demande Pichon, est-ce que le mur de la prison est un
fonctionnaire?
--Non! Pichon.
--Eh bien! jadis, j'ai passé au conseil pour voies de fait sur un
surveillant parce que j'avais démoli le mur de ma cellule. Comment
voulez-vous que je sois un saint quand je vois qu'au bagne on ne sait
même pas donner aux mots leur juste valeur?
Nous arrivions.