Nous montons par la route du plateau. Ce coin est enchanteur.
--Vous êtes sûr que c'est le bagne, commandant? On dirait Monte-Carlo
sans les lumières...
--C'est grand comme la main et j'ai six cents hommes pour la peigner.
Ce peut être coquet.
Un bagnard descendait. On ne se promène pas la nuit, aux îles. Dès six
heures du soir, tous sont souqués. Mais ce bagnard était en service.
C'était le guetteur du sémaphore.
--Tenez! voilà notre première rencontre, vous me direz tout à l'heure
si vous en feriez de semblables à Monte-Carlo. Savez-vous ce qu'a fait
cet homme? C'est un blanc de la Martinique, un noble. Voici son nom,
mais ne le répétez pas, son fils est officier de l'armée française.
Patron d'une goélette sur la côte de Guyane, il faisait le va-et-vient
entre la Prouague, Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni. Officiellement,
il transportait du bois de rose et du tafia. Ce n'était pas un voyou de
ports, mais un armateur au petit pied. Les meilleures familles de la
colonie le recevaient. Et, si je ne n'avais pas la mémoire courte, je
pourrais ajouter qu'il venait aussi chez moi.
Un soir, on vit arriver au camp de Cayenne un forçat horriblement
blessé et qui criait comme un fou: «On nous tue tous! C'est le
massacre!»
L'homme était porté comme évadé depuis cinq jours. Et voici ce qu'il
dit:
--C'est le patron de la goélette bleue. Il s'entend avec nous pour
nous faire évader. Il demande de cinquante à cent francs. Quand on est
d'accord, cinq ou six, on prend date avec lui. Il doit nous conduire au
Brésil. Et voilà pourquoi tous les camarades qui, depuis deux ans, sont
partis avec lui, n'ont plus donné de nouvelles, voilà pourquoi!
--Eh bien! pourquoi? demande le chef.
--Il nous prend dans sa goélette, tout près de Cayenne, à la crique
de la première brousse. Une heure après, passant devant une seconde
crique, il nous dit de descendre sous prétexte de faire de l'eau. Lui
reste dans le bateau, épaule un fusil et nous abat tous. Ensuite, il
vient, nous ouvre le ventre et vole le _plan_. (Tous les évadés ont de
l'argent; le _plan_ est ce tube porte-monnaie qu'ils font remonter dans
l'intestin).
--Et toi? demanda-t-on au blessé.
--J'ai pu échapper, je n'avais que l'épaule traversée. Mais il m'a
poursuivi. Il m'a cherché deux heures dans la brousse. J'étais caché
sur un arbre. Je suis revenu pour tout vous dire. On nous tue tous!
--C'était vrai, fit le commandant. La cour d'assises de Cayenne ne l'a
pas condamné à mort, elle a sans doute pensé qu'une fois au bagne, les
forçats s'en chargeraient. Mais qui connaîtra jamais les réactions du
bagne?
Nous arrivions devant un logement.
--Voici votre maison, au revoir; à demain!
«MON» FORÇAT
Je poussai la porte de la grille. La porte grinça.
Petit, crâne énorme, un forçat pieds nus se précipita sur moi et, avec
un accent qui n'était pas de chez nous: «Bienvenue, monsieur! fit-il,
bienvenue!»
C'était l'Espagnol Gonzalez, ex-garçon au café de Bordeaux, condamné
pour intelligences avec l'ennemi.
--Vous venez, monsieur, continua Gonzalez, moitié en catalan, moitié
en bordelais, comme le Jésus qui descendit sur la terre pour sauver
les malheureux. Il y a des coupables, je ne parle pas pour eux, mais
moi--et il eut deux larmes dans les yeux--je suis innocent.
Ce n'est pas la rengaine du bagne. On ne vous dit pas souvent: «Je suis
innocent!» mais plutôt: «Moi, je suis une crapule!»
--Mais, monsieur, continua Gonzalez, sans transition, venez prendre une
douche.
Il m'apporta deux citrons en précisant:
--Pour les poux d'agouti.
C'est une des plaies des îles. L'agouti est une espèce de lièvre et ses
poux sont une espèce de poux. L'herbe en pullule. Ils pénètrent sous la
peau, aux chevilles. C'est diabolique.
Il était minuit. On n'entendait plus dehors que le bruit d'une mangue
trop mûre s'écrasant sur le sol. Silencieux sur ses pieds nus,
Gonzalez, sa tête et sa camisole de bagnard, entra dans ma chambre un
gros bâton à la main.
Mais, maintenant, je connaissais les forçats. Je n'ai pas eu peur.
C'était pour battre la moustiquaire!...