Onze heures du soir. Le ciel est noir, la mer est noire, l'horizon est
noir. Je suis arrivé. L'_Oyapok_ stoppe.
L'obscurité est trop opaque. Je ne vois pas de canot, mais une voix
rouillée demande: «Où est le passager?» Je descends. Le canot est déjà
collé à notre flanc. Un surveillant et six rameurs m'attendent.
--C'est vous? interroge un galérien. Alors, faites barre fixe sur mon
bras, n'ayez pas peur, c'est du fer.
--Paré? demande le surveillant.
--Oui, chef!
--Pousse!
Ils rament vers l'île Royale.
Une voix interrompt soudain le silence:
--_Le Petit Parisien_ a publié ma figure dans le temps...
Au bagne, c'est comme au désert, tout se sait. Mon voyage est connu.
--Bébert! rame ferme. On va parler de nous à Paname!
C'est de nouveau le silence:
--La corvée vous salue bien, au nom de tous, à l'arrivée.
Ils n'ont pas le droit de causer, mais c'est la nuit, et ce sont des
canotiers, forçats de choix.
--Barre à droite!
Voici Royale. J'entends une voix qui vient de terre:
--Eh!... le journaleux!... si t'as pas de lunettes roses, t'en verras
de noires!
Qui m'interpelle? Face au débarcadère est le poste. Ce serait une
maison pareille à d'autres, mais, au lieu de portes et fenêtres, on
voit des barres de fer. C'est une maison-cage.
Le commandant des îles est là qui m'attend.
--Le commandant, le journaleux, c'est tout de la pourriture!
--Quel est cet ami?
--Un détraqué. J'ai usé de tous les moyens: indulgence, pardon,
douceur. Hier, il réclame le médecin. Le docteur arrive, il lui crache
au visage. Je l'envoie au tribunal de Saint-Laurent par votre bateau.»
Salomon, porte-clés, noir de la Nouvelle-Orléans, ressemble, tant il
est grand et fort, à ces nègres en fer des fêtes foraines qui offrent
leur ventre aux poings des amateurs, histoire de mesurer la puissance
de leurs coups. Salomon ouvre la cage, prend le révolté dans ses bras.
Le forçat gigote. Salomon le mate et le pose dans la barque.
La barque file vers l'_Oyapok_.
Dans la nuit, nous entendons une dernière fois, venant de la mer:
--Tous de la pourriture!...