LA ROUTE COLONIALE Nº... ZÉRO

Elle s'appelle, en réalité, route coloniale _Numéro Un_.

Comme elle n'existe pas nous la baptisons _Numéro Zéro_.

C'est elle qui faisait dire, dans les vieux temps, aux apaches jouant

leur va-tout: «Et si l'on est refait, on ira casser des cailloux sur la

route!»

Aujourd'hui, quand arrive à la visite un forçat bien réussi, pieds en

lambeaux, fièvre le chatouillant partout et la mort riant entre les

lèvres, le docteur lui dit:

--Tu viens de la route, toi?

--Oui, M'sieur l' major!

En tête des lits, à l'hôpital, vous lisez comme noms de maladies:

«Revient de la route».

Quelle magnifique route! Elle doit traverser toutes les Guyanes. On

n'a pas ménagé les cadavres. On y travaille depuis plus de cinquante

ans... Elle a vingt-quatre kilomètres!

Ce matin, je repris le canot automobile. Pour aller sur la route de

Cayenne, il faut d'abord monter en bateau, à Cayenne. C'est comme ça!

Cayenne n'est pas la grande terre, comme le disent, gonflés d'espoir,

ceux des roches du Salut. C'est une île aussi. Traversons donc la

rivière, et voici la pointe Marcouria; et, cette fois, c'est bien elle,

la grande terre d'Amérique du Sud, celle où, depuis un demi-siècle,

arrivèrent soixante mille blancs aux reins solides et qui n'avaient

rien à perdre, soixante mille blancs qui allaient faire voir au monde

comment nous savions faire les routes... Ah! mais!

Monsieur le gouverneur Canteau n'a beau gouverner que par intérim, il

eût visiblement préféré, ce matin, avoir à me montrer un merle blanc ou

même un pivert à trois pattes. Il aurait toujours pu dire: «Attendez,

on les cherche!» Il vient d'arriver, ce n'est pas sa faute. Il ne dit

pas non plus que ce soit la faute d'aucun: mais son embarras c'est

que, me menant voir une route, il est certain d'avance que nous n'en

trouverons pas...

Le surveillant de la pointe--il n'y a pas de route, mais pour une

pointe il y a une pointe--n'était pas là. Il avait envoyé sa

femme. Sa femme était bien pâle et en peignoir. Elle dit: «Mon mari

regrette, mais la fièvre le mange, il est dans son lit et agite toutes

ses couvertures.» On l'assura que cela ne faisait rien. Et pour

donner un conseil à cette compatriote égarée sur cette pointe, on

ajouta:--Faites-lui prendre de la quinine!

Un bagnard, derrière quatre planches, s'était installé commerçant. Je

crus d'abord qu'il vendait des mouches. Il n'en était rien. Soigneux,

il avait simplement recouvert sa marchandise avec des mouches, pour la

préserver de la poussière. De sorte que nous n'avons pu savoir ce qu'il

vendait.

C'était la pointe Marcouria.

Nous prîmes un camion automobile.

La route faisait un trou dans la brousse. Elle manquait à la forêt

comme une dent manque à une mâchoire. On pouvait tout de même passer,

en visant bien.

--Voyez le travail! dit le gouverneur.

En Guyane, il pleut sept mois de rang, les cinq autres mois, il

convient de sortir avec son parapluie. Lorsque, quittant la route, vous

tâtez l'herbe du pied, vous trouvez le marécage. Les forêts sont des

_pri-pri_, terres noyées. Quand, de temps en temps vous apercevez une

savane, n'y courez pas, c'est une savane tremblante. Au bout de cinq

kilomètres, le forçat qui était au volant céda sa place à un camarade.

Il en avait déjà plein les bras.

--C'est comme si, monsieur le gouverneur, on roulerait sur des œufs qui

faudrait pas casser!

Au bagne · 第 39 / 126 题