MADAME INTERVIENT

--Monsieur le directeur, dit Mme Péronnet, qui prit de suite figure de

commandant militaire de l'île, je sais ce qui nous vaut l'honneur de

votre visite. C'est pour la tapouille d'hier.

--Oui, madame, le gouverneur n'est pas content. Les tapouilles...

--Les tapouilles! les tapouilles! En voilà une histoire pour une

tapouille! Vous n'allez pas vous imaginer qu'après avoir dépensé

225.000 francs de mon argent là-dedans, je vais compromettre ma

situation pour vendre trois cochons au Brésil! J'irai le voir, le

gouverneur, moi!

--Mais elles n'ont pas le droit...

--Que voulez-vous que j'y fasse? Elles s'arrêtent ici pour prendre de

l'eau. Est-ce que je peux refuser de l'eau à des gens qui ont soif?

Me voyez-vous, sur la rive, criant à des navigateurs: «Non! vous ne

boirez pas! Allez-vous-en! le gouverneur ne veut pas que vous buviez!

la France non plus! Sur ce coin perdu du monde nous sommes la France!»

Un beau drapeau tricolore claquait à la porte de l'île.

--Et l'autre nuit? Cela vous ne l'avez pas su. Sur ce rocher-là que

vous voyez... car vous connaissez le pays. Il n'y a que rochers dans

votre pays, même dans la mer... Et moi qui habitais Paris! L'autre

nuit une goélette s'est fracassée dessus. Nous avons été réveillés par

des cris réclamant secours. Alors j'aurais dû hurler à ces malheureux:

«Noyez-vous! N'abordez pas! Ordre du directeur des douanes!» Eh bien

nous sommes allés les chercher. C'est une décoration qu'on devrait nous

donner. Ils sont restés tout un jour ici. C'étaient des Brésiliens

aussi. Ils ont retapé leur barque. Et je ne leur ai pas vendu de

cochons!

Se tournant vers moi:

--Je savais que vous étiez ici. Je sais tout. Si vous n'étiez venu,

j'aurais été vous trouver. Il ne faut pas qu'on nous fasse de la misère.

Et au directeur des douanes:

--D'ailleurs, vous allez les compter, mes cochons, et un par un.

Edmond! cria-t-elle à Duez, rassemble les cochons.

--C'est ma femme, me dit incidemment Duez, avec qui je partis

rassembler les cochons, qui dirige tout ici!

Nous marchions vers la porcherie.

--Eh bien! voilà, me dit-il, on se fait à tout. Et si je vous disais

que parfois j'ai la nostalgie de mon petit carbet de l'île Royale!

--Edmond! où es-tu?

--Je comprends cela, fis-je.

Et s'arrêtant, sans répondre à sa femme:

--Je n'ai jamais pu m'expliquer ma condamnation. Tous, juges

d'instruction, avocats, me disaient: «Laissez-nous faire.» Quand les

membres du jury entrèrent en délibération, ils firent appeler le

président. Il vint avec l'avocat général. Le président du jury dit:

«Monsieur le président, tous les coupables ne sont pas là (il avait

raison), l'instruction n'est donc pas complète. Nous ne pouvons pas

juger.»--Vous devez juger, sinon je condamne les membres du jury aux

frais du procès, répondit le président, ce qui était très juste. Puis

il s'en va. Le président se retourne alors vers l'avocat général et

dit: «C'est l'acquittement pour tout le monde!» Mon avocat, Maurice

Bernard, me crie: «C'est l'acquittement! Je téléphone pour retenir une

auto». Le jury avait à se débattre entre deux mille questions. On me

colle douze ans. Que s'est-il passé? Mystère!

Je ne dis pas que je sois innocent. J'ai commis un abus de confiance,

mais...

--Mais?...

--Mais gouvernemental.

--Edmond? où es-tu?

--On fait courir des bruits maintenant. On prétend que je publierai

des mémoires. Non! J'ai juré de ne jamais parler. J'ai l'habitude de

tenir ma parole. Je l'ai prouvé en cour d'assises. Ah! si j'avais

été méchant! Mais du moment qu'on a promis! Je ne demanderais qu'une

faveur, c'est d'être quatrième-deuxième (libre de circuler dans le

monde). Je pourrais aller au Brésil pour mes cochons.

Le second groupe arriva.

--Comptez mes porcs, monsieur le directeur. Et cette truie va en faire

sept dans huit jours. Je vois ça à vue d'œil.

--Mais avec quoi nourrissez-vous vos cochons, madame, demandai-je, ne

voyant que la grande brousse à l'horizon.

--Avec de la viande de requin!

--Et qui pêche les requins?

--Moi! pardi! et Martin aussi, le pileur de têtes de poissons. Martin,

viens montrer ta binette à ces messieurs. Vous allez voir une binette

de vieux pileur de têtes de poissons!

Un forçat centenaire, barbu, poilu et chevelu fit son apparition (dix

forçats sont assignés chez Duez comme domestiques).

--Si l'on m'avait dit que je commencerais à blanchir au milieu de dix

forçats (avec son mari, cela faisait onze)! Eh bien! il n'est pas plus

commode à mener. Je ne donnerai pas mes dix forçats pour une bonne de

Paris.

Nous aperçûmes quelques bœufs sur les pentes.

--C'est à vous, cela, aussi, madame?

--Evidemment, ce n'est pas au gouverneur. J'en ai dix à vendre. Les

achetez-vous?

--Nous en avons plus que cela, dit Duez.

--Non! ce qui est vache, je le garde pour la reproduction.

--Isabelle! as-tu pensé que ces messieurs, après cette mer, pourraient

avoir faim?

--Occupe-toi de ton jardin. Vous allez manger une omelette, messieurs,

comme n'en saurait plus faire la mère Poulard.

Un perroquet s'abattit sur son épaule. Elle embrassa le Jacquot.

--Mais je ne vous ai pas dit mon but, reprit-elle. Je veux

approvisionner Cayenne. A Cayenne, on manque de tout. Quelle capitale!

Je lui enverrai des cochons, des bœufs, des canards, des poules, des

pigeons, du charbon de bois, du poisson, des moutons.

--Tu sais bien que l'on ne peut pas faire de moutons dans ce pays.

--Je lui enverrai des moutons! dit-elle appuyant sur chaque syllabe

comme si elle frappait du pied. Maintenant, messieurs, faites-moi

l'honneur de vous mettre à table.

Une pimpante maison coloniale (œuvre de Mme Péronnet) nous ouvrit ses

portes.

On se mit à table.

--Nous sommes devenus un peu campagnards, dit-elle, manière d'excuser

le décor.

On mangea comme des tigres.

--Le pauvre! fit-elle, portant les yeux sur son mari. Depuis quinze

ans! Mais buvez, messieurs.

On but comme toute la Pologne monarchiste et républicaine.

Maintenant que ceux qui prétendent que madame Péronnet est venue en

Guyane avec de mauvaises intentions, apprennent ce que je pense d'eux:

ce sont des calomniateurs.

Au bagne · 第 38 / 126 题