On dit: Monsieur Duez.
Ses anciens collègues, les forçats, disent: Monsieur Duez.
Quand il vient à Cayenne, pour affaires, le peuple libre qui le
rencontre lui dit: «Bonjour, monsieur Duez!»
Il a fini sa peine. Ses douze ans sont achevés. Mais comme il «écopa»
plus de sept années, il est astreint à la résidence perpétuelle.
Il vient à Cayenne parce qu'il n'habite pas Cayenne. Il est
concessionnaire d'une île à deux heures de là. Duez fut liquidateur,
puis bagnard; maintenant, il est éleveur. Son domaine, romantique au
milieu de ces flots hargneux, porte le nom d'Ilet-la-Mère. A côté,
est l'Ilet-le-Père. Plus loin, le rocher sinistre avec son feu rouge:
l'Enfant perdu!
Duez? Un forçat «à la noix de coco»! Telle est l'opinion de ses pairs,
qui ajoutent: «En douze ans, il n'a pas planté une rame!»
L'île Royale était son séjour. Il n'a jamais connu la case. Il habitait
seul, dans un carbet, sur la belle route brique qui monte au plateau.
Gardien de la poudrière! c'était son titre: c'est-à-dire, rentier.
Puis, il fut libéré.
Un jour, on vit débarquer du _Biskra_ à Cayenne (un seul bateau vient à
Cayenne: le _Biskra_, car pour parler comme les gens du cru, la Guyane
n'est pas un pays, c'est le cul-de-sac du monde. Encore est-ce moi qui,
pour être poli, ajoute: de sac), on vit débarquer une dame très bien.
Pendant la traversée, le bord se demanda quelle pouvait être cette dame
très bien qui allait à Cayenne. C'était Mme Péronnet.
C'était Mme Péronnet, épouse divorcée de M. Duez, venant, après douze
ans, rejoindre son ex-mari.
Alors, une légende courut la côte du châtiment.
--Ce n'est pas clair, dit-on. Ces choses-là n'arrivent jamais. Les
femmes les plus amoureuses écrivent pendant un an, deux ans, trois
ans, c'est le maximum. L'une tint cinq années, mais c'était une
excentrique! Qu'est-ce que Mme Péronnet vient faire dans cette galère?
Quand on apprit que, pendant la guerre, Mme Péronnet avait fréquenté
le «deuxième bureau», chacun se frappa le front: «J'y suis! Elle est
envoyée par la Sûreté. On a peur que Duez fasse des galipettes. Il
pourrait écrire ses mémoires, les vendre à l'étranger! s'évader! On lui
envoie la chaîne, la douce chaîne!»
Mme Péronnet débarquait avec deux cent cinquante mille francs.
Duez avait obtenu la concession, madame la mettrait en valeur.
Et secouant leurs semelles sur les cailloux de Cayenne, ils partirent
tous les deux, dans une petite barque, un lendemain matin, pour l'île
en pain de sucre, leur royaume de noces d'argent.