L'ENTREVUE

Ullmo apparut. Sans regarder dans la boutique, il alla s'asseoir à sa

place de travail, une table près de la fenêtre.

Il n'est pas grand. Son teint était jaune. Sa figure, un pinceau de

barbe au menton, avait quelque chose d'asiatique. Son habit de coutil

noir était déjà tout déformé.

--Je vais l'appeler, fit M. Quintry.

--Pas ici, devant les autres.

--Alors, passons derrière.

Nous allâmes derrière.

--Dans cette réserve vous serez bien.

De grosses fèves aromatiques séchaient par terre. Elles iront à Paris

par le prochain courrier. C'est le secret des parfumeurs. Elles

finiront dans de jolis flacons aux noms poétiques à l'usage des belles

dames. Peut-être même que la belle Lison en achètera un!

--Ullmo! voulez-vous venir un moment?

Il vint aussitôt.

--Je vous laisse, dit M. Quintry.

--Voici qui je suis, lui dis-je. Je viens vous voir pour rien, pour

causer. Vous pouvez peut-être avoir quelque chose à me dire?

--Oh non! je ne demande que le silence.

--Et sur vos quinze années au Diable?

--Il y a deux points de vue: celui du condamné et celui de la société.

Je comprenais fort bien celui de la société; je souffrais également

fort bien du point de vue du condamné. Voyez-vous, ce ne sont pas les

hommes, mais les textes qui sont le plus redoutables. Et plus ils

viennent de haut et de loin, plus ils s'éloignent de l'humanité. J'ai

expié. J'ai voulu expier. Je me suis fait un point d'honneur de ne pas

mériter en quinze ans une seule punition. C'était difficile. Un réflexe

qui, dans la vie libre, ne serait qu'un geste, ici devient une faute.

J'ai trahi. J'ai voulu payer proprement. Vous avez été au Diable, déjà?

--Oui.

--Ah! Cela ne fait pas mal en photographie, n'est-ce pas? Quand je suis

arrivé sur la _Loire_, en 1908, moi aussi j'ai dit: c'est coquet.

--Vous êtes resté huit ans tout seul?

--Oui, tout seul.

--Mais il n'y avait personne?

Avec un sourire amer:

--Si. Des cocotiers. Une fois le gouverneur est venu. Il demanda à

mon surveillant: «Combien de temps restez-vous au Diable?»--«Six

mois».--«Six mois! C'est effrayant! Comment pouvez-vous tenir?»

J'y étais depuis douze ans. Un grand sarcasme silencieux me traversa

l'âme. Mais j'étais un traître. J'expiais. Toujours les deux points de

vue.

--Vous logiez dans la case en haut?

--Pas tout de suite. Elle n'était pas bâtie. Je suis resté un an dans

l'ancienne case à Dreyfus, face à la mer.

--Le tintamarre infernal des lames ne vous a pas rendu sourd?

--Non. Mais je connaissais tous les requins. Je leur avais donné des

noms et je crois bien qu'ils arrivaient sans se tromper, quand je les

appelais, les jours où j'avais trop besoin de voir quelqu'un....

On m'avait dit: «Ullmo est vidé. Le châtiment fut le plus fort. Vous ne

trouverez qu'une loque.» C'était faux. Son intelligence est encore au

point.

--A-t-on parlé de mon changement de situation en France?

--Oui.

--Ah! fit-il, agacé. Je n'ai jamais compris quel ragoût avait mon

histoire pour le public. Ce n'était qu'une pauvre histoire. Oh! si

pauvre!

--Et maintenant, attendez-vous mieux?

--Que voulez-vous que j'attende? Je ne suis pas un sympathique pour que

l'on s'occupe de moi.

--Et votre famille?

--Ce que je puis faire de mieux pour ma famille est de me faire oublier

d'elle. Avoir un parent au bagne ce n'est pas gai. Ma famille, elle,

n'a rien fait.

--Vous vous êtes converti?

--Oui, j'ai reçu le baptême, il y a cinq ans.

--Je considère, reprit-il, qu'au point de vue humain, je suis sorti de

la grande misère. J'espère pouvoir gagner deux francs cinquante par

jour. Cela me suffira. A ma première paye, j'achèterai une chemise.

Je vis qu'il n'avait pas de chemise, ni de chaussettes.

--Quant à la vie intérieure, j'ai ce qu'il me faut.

--Vous ne pensez pas à la possibilité, un jour, de revenir en France?

--En France, la vie serait impossible. Qui oserait me faire gagner deux

francs cinquante par jour? Je pense me refaire une existence ici.

--Vous marier, peut-être?

--Joli cadeau à faire à une femme!

--Vous avez des projets?

--Attendre la mort, proprement.

Il n'eut pas un mot de plainte, pas un mot d'espoir. Il me dit:

--Vous avez vu la procession avant-hier? Vous feriez plaisir au Père

Fabre si vous en parliez pour montrer la grande foi qui demeure ici.

Il me dit aussi:

--Oui, je suis un traître, mais... Ce n'est pas une excuse que je

cherche, c'est une vérité que je vais dire: on a été traître, comme on

a été ivre. Je suis dégrisé, croyez-moi.

--Ullmo!

Son patron l'appelait.

Je lui tendis la main. L'émotion bouleversa ses yeux.

Je sortis par la cour, rapidement.

Au bagne · 第 35 / 126 题