Lui, les connaissait! Il avait des tendresses pour les camarades
qu'il menait à la bascule. Leur tête dans la lunette, il les prenait
par l'oreille et, une fois le couteau tombé, ne lâchait pas la tête.
Devant les transportés de troisième classe agenouillés autour de la
guillotine, et ceux de deuxième, derrière leurs barreaux, témoins
forcés du châtiment, il déposait alors doucement, dans le panier, le
chef sanglant de son vieil ami. Et pendant huit jours, se promenant
face au Rocher noir (île du Diable), il répétait au vent du large et
aux requins: «Je suis Hespel, dit Chacal.»
--Hespel! tout cela est bien, mais pourquoi êtes-vous en cellule?
pourquoi passerez-vous de nouveau en cour d'assises; il faut le dire,
fit le délégué.
--Et je vais le dire, commandant. Parce que j'ai tué un _infanticide_.
--Un _infanticide_?
--Oui, le pourceau Lanoé, qui avait tué sa mère.
--Mais ce n'est pas parce qu'il a tué sa mère que vous l'avez tué?
--Non! il voulait me tuer. Ecoutez, je vais parler.
Une première fois, sur le pénitencier des îles du Salut, à l'époque où
l'ex-caporal Deschamps, le traître à sa patrie, détenait, lui et ses
complices, un poison violent pour jeter dans les citernes, j'ai failli,
pour avoir servi la société, mourir sous les coups des conspirateurs.
Une autre fois--et M. le délégué sait bien ce que je veux dire, car
s'il est des surveillants militaires, honneur de la profession qui
travaillent au relèvement moral des malheureux, il en est d'autres...,
qui ont tenté de me tuer...
Une troisième fois--et c'était trop--Lanoé, conseillé par des autorités
que je citerai devant mes juges...
Et Hespel découvrit ses dents.
--Il a voulu me faire le coup du père François; alors...!
Le bourreau, soudain, bondit en avant et de son poing poignarda le vide.
Je reculai d'un pas.
--Alors, je lui ai répondu par le coup de Barcelone; je lui ai flanqué
Achille (son couteau) dans les boyaux!
Je vais passer en cour d'assises. Assistez-y. Je prends la liberté,
monsieur, de vous y inviter. Ce sera une affaire sans précédent. Quel
défilé curieux vous y verrez! Des témoins sournois, retors, blêmes de
crainte. Leur but ne sera pas de dire la vérité, mais de ne pas se
compromettre en la disant. Il y en aura de loquaces, ce seront les
menteurs; de muets, ceux qui savent le plus. Et les allures! ce sont
elles qui décéleront l'ignominie des témoignages. On échafaudera contre
moi plus de mauvaise foi qu'il n'y a d'arbres dans la brousse sans fin
de Guyane. Vous verrez le bagne sur son propre visage.
L'éloquence d'Hespel prenait peu à peu de l'allure:
--Ma tête est en jeu et me voici dans cette cellule où moi-même suis
venu chercher, pour les exécuter, trois condamnés à mort, à leur
dernier matin. Est-ce là le fruit de mes nombreux services à la justice
et à la surveillance? Si obscur que je sois devenu, après tant de
déceptions, aurais-je encore celle d'avoir tant souffert, pour rien?
Est-il écrit que mon sang sera versé pour satisfaire--et il regarda
férocement le porte-clefs--ceux qui, au contraire, devraient me
protéger contre la haine clandestine? Entendrai-je, une nuit prochaine,
entre mes deux petits pots, le chant du condamné à mort?