LE CHANT DU CONDAMNÉ A MORT

Hespel s'arrêta.

Quand un transporté doit être exécuté, ses camarades, généralement, le

savent la veille. Lui, l'ignore. Alors, au cours de la nuit, par suite

d'une vieille coutume que les malheureux se transmettent de génération

en génération, un chant dont personne du peuple libre n'a encore pu se

procurer les paroles, et dont seuls les forçats sauraient répéter l'air

et le rythme, s'élève des cases proches de la case tragique. Cela veut

dire: «Tes camarades te préviennent et veillent. C'est pour ce matin.

Si tu as quelque chose à faire, fais-le.»

--Voyez, reprit Hespel, on a poussé la méchanceté jusqu'à coller cette

pancarte à la porte de ma cellule: «A surveiller étroitement.» Ce qui

signifie: homme dangereux.

Dangereux contre les fonctionnaires et agents indélicats.

Dangereux contre les menées frauduleuses.

Mais dangereux! Ah! pauvre Hespel!

Voilà, monsieur, ce que j'avais à vous dire, du haut de mes vieux jours

d'où, comme sœur Anne, je ne vois rien venir que de la misère.

Le porte-clefs repoussa la porte, qui s'appliqua comme une dalle sur un

tombeau.

Deux semaines plus tard, dans l'allée des Bambous, à

Saint-Laurent-du-Maroni, je rencontrai M. Dupé, directeur par intérim

de l'administration pénitentiaire.

--Ah! vous savez, me dit-il, votre protégé vient d'être condamné à mort

par la cour d'assises de Cayenne.

--Qui?

--Hespel.

--Alors, il n'y a plus de bourreau; qui l'exécutera?

--On trouve toujours.

--Et lui, qu'a-t-il dit?

--Il a dit qu'il n'avait aucune confiance dans son successeur quel

qu'il soit, et qu'il demandait, comme dernière faveur, de monter la

machine.

Au bagne · 第 29 / 126 题