--Tant que la justice régna au sein du bagne, de cette justice je me
suis fait l'auxiliaire. C'est pourquoi je fus exécuteur des hautes
œuvres. Mais, du jour où j'ai compris que la justice n'existait qu'à
l'état de feu follet, j'ai déserté cette route marécageuse.
Monsieur, grâce à mes importantes fonctions, j'ai vu tant d'injustices,
tant de massacres froidement ordonnés et exécutés, que j'ai décidé de
rentrer dans la vie solitaire.
Au bagne, quand un forçat est investi de la charge de bourreau, du coup
il devient un puissant personnage, mais si, comme moi, homme de cœur et
de générosité...
--Taisez-vous donc, Hespel, vous avez passé votre temps à manger aux
deux râteliers (le bagne n'est tenu que par la délation).
--... homme de cœur et de générosité, il commet l'imprudence de
démasquer l'_ostracisme_ (!), il devient aussitôt, pour quelques
surveillants, un oiseau de mauvais augure, si bien que de sa grandeur,
il tombe dans la décadence. C'est mon histoire.
Il siffla comme un Japonais et continua:
--Je dois vous dire encore une raison qui m'avait fait accepter
l'emploi de bourreau. C'est que, d'après moi, ce haut emploi ne va pas
à l'encontre du cœur humain, et que mieux vaut un bourreau défenseur
des opprimés qu'un civil quelconque, comme Deibler, qui ne connaît même
pas ses victimes!