PARMI LES MISÉRABLES

Il était cinq heures de l'après-midi quand j'arrivai dans la cour, les

corvées étaient rentrées, le matricule 45.903, une figure de noyé,

grelottait dans une voiture à bras. A côté de lui, le 42.708 lui

caressait doucement les doigts qu'il avait bagués de tatouages.

--Com...man...dant, gémit le 45.903 à un haut chef qui passait, je

travail...lais à Ba-duel, vous com...pre...nez. Je suis bon pour

l'hô...pi...tal, j'ai la fièvre, oh! la fièvre, pouvez-vous par

bon...té me faire donner, par bon...té, une cou...ver...ture.

--Donnez-lui une couverture.

--Mer...ci, com...man...dant, par bonté.

Et un petit chat qui voyait l'homme danser de fièvre, croyant que

c'était pour jouer, sauta sur lui.

On me conduisit dans les locaux.

D'abord je fis un pas en arrière. C'est la nouveauté du fait qui

me suffoquait. Je n'avais encore jamais vu d'hommes en cage par

cinquantaine. Nus du torse pour la plupart, car j'ai oublié de dire

que s'il ne fait pas tout à fait aussi chaud qu'en enfer, à la Guyane,

il y fait plus lourd, torses et bras étaient illustrés. Les «zéphirs»,

ceux qui proviennent des bat'-d'Af, méritaient d'être mis sous vitrine.

L'un était tatoué de la tête aux doigts de pieds. Tout le vocabulaire

de la canaille malheureuse s'étalait sur ces peaux: «Enfant de misère.»

«Pas de chance.» «Ni Dieu ni maître.» «Innocents», cela sur le front.

«Vaincu non dompté». Et des inscriptions obscènes à se croire dans une

vespasienne. Celui-là, chauve, s'était fait tatouer une perruque avec

une impeccable raie au milieu. Chez un autre c'étaient des lunettes.

C'est le premier à qui je trouvai quelque chose à dire:

--Vous étiez myope?

--Non! louftingue.

L'un avait une espèce de grand cordon de la Légion d'honneur, sauf la

couleur. Je vis aussi des signes cabalistiques. Et un homme portait un

masque. Je le regardai avec effarement. On aurait dit qu'il sortait du

bal. Il me regarda avec commisération et lui se demanda d'où je sortais.

Ils se préparaient pour leur nuit. Cela grouillait dans le local. De

cinq heures du soir à cinq heures du matin ils sont libres--dans leur

cage. Ils n'ont le droit de rien faire, ils font tout! Après huit

heures du soir, défense d'avoir de la lumière, ils en ont. Une boîte

à sardines, de l'huile, un bout d'étoffe, voilà une lampe. On fait

une rafle. Le lendemain on trouve autant de lampes. On rebiffe, ils

rebiffent.

La nuit, ils jouent aux cartes, à la «Marseillaise». Ce n'est pas pour

passer le temps, c'est pour gagner de l'argent. Ils n'ont pas le droit

d'avoir de l'argent, ils en ont. Ils le portent dans leur ventre.

Papiers et monnaies sont tassés dans un tube appelé _plan_ (planquer).

Ce tube se promène dans leurs intestins. Quand ils le veulent ils...

s'accroupissent.

Tous ont des couteaux. Il n'est pas de forçat sans plan ni couteau. Le

matin, quand on ouvre la cage, on trouve un homme le ventre ouvert.

Qui l'a tué? On ne sait jamais. C'est leur loi d'honneur de ne pas

se dénoncer. La case entière passerait à la guillotine plutôt que

d'ouvrir le bec. Pourquoi se tuent-ils? Affaire de mœurs. Ainsi finit

Soleillant, d'un coup de poignard un soir de revenez-y et de hardiesse

mal calculée. Un des quatre buts du législateur quand il inventa la

Guyane fut le relèvement moral du condamné. Voilez-vous la face,

législateur! Le bagne c'est Sodome et Gomorrhe--entre hommes.

Et une case ressemble à une autre case. Et je m'en allai.

Au bagne · 第 21 / 126 题