L'après-midi, j'allai au camp. Il faut vous dire que nous nous
trompons en France. Quand quelqu'un--de notre connaissance parfois--est
envoyé aux travaux forcés, on dit: il va à Cayenne. Le bagne n'est plus
à Cayenne, mais à Saint-Laurent-du-Maroni d'abord et aux îles du Salut
ensuite. Je demande, en passant, que l'on débaptise ces îles. Ce n'est
pas le salut, là-bas, mais le châtiment. La loi nous permet de couper
la tête des assassins, non de nous la payer.
Cayenne est bien cependant la capitale du bagne. Si un architecte
urbaniste l'avait construite, on pourrait le féliciter, il aurait
réellement travaillé dans l'atmosphère. C'est une ville désagrégeante.
On sent qu'on serait bientôt réduit à rien si on y demeurait et qu'on
croulerait petit à petit comme une falaise sous l'action de l'eau. On
erre dans ses rues tel un veuf sincère qui revient du cimetière. Il
semble que l'on ait tout perdu.
Comme oiseaux, il n'y a que les urubus. C'est beaucoup plus gros que le
corbeau et beaucoup plus dégoûtant que le vautour. Et cela se dandine
entre vos jambes et refuse de vous céder le trottoir. Et ils vous
suivent comme si vous aviez l'habitude de laisser tomber des morceaux
de viande pourrie sur votre chemin.
Enfin, me voici au camp; là, c'est le bagne.
Le bagne n'est pas une machine à châtiment bien définie, réglée,
invariable. C'est une usine à malheur qui travaille sans plan ni
matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le
forçat. Elle les broie, c'est tout, et les morceaux vont où ils peuvent.
Matelots, garçons de famille, porte-clés, et autres combinards, ne
doivent pas faire illusion. La Guyane n'est d'ailleurs pas pour eux
la vallée des Roses. Etre condamné à laver, à servir, à vidanger--à
l'œil et avec le sourire--ne correspond probablement pas aux rêves
de jeunesse de ces messieurs. A côté, il y a les autres, les non
pistonnés, les antipathiques, les rebelles, les «pas de chance». Il y
a la discipline incertaine mais implacable. Selon l'humeur, un vilain
tour ne coûtera rien à son auteur; le lendemain, l'homme ramassera une
mangue, don de la nature au passant: ce sera le blockhaus. Un réflexe,
ici, est souvent un crime.
Il y a qu'ils ne mangent pas à leur faim; l'esprit peut se faire une
raison, l'estomac jamais. Il y a les fers, la nuit, pour beaucoup,
dans les cases! Qu'ils en aient chacun d'après son mérite, ce n'est
pas ce que nous discutons, mais qu'ils soient venus sur terre pour
dormir cloués à une planche, on ne peut dire cela. Plus de neuf mille
Français ont été rejetés sur cette côte et sont tombés dans le cercle
à tourments. Un millier a su ramper et s'est installé sur les bords,
où il fait moins chaud; les autres grouillent au fond comme des bêtes,
n'ayant plus qu'un mot à la bouche: le malheur; une idée fixe: la
liberté.