Il s'élança dans la barque, croyant que Thérèse resterait sur le rivage de

l'île, et que cette barque reviendrait la prendre quand il serait remonté

à bord du _Ferruccio_; mais elle sauta auprès de lui. Elle voulait

s'assurer, disait-elle, que le domestique qui devait accompagner Laurent,

et qui s'était embarqué avec les paquets à la Spezzia, n'avait rien oublié

de ce qui était nécessaire à son maître pour le voyage.

Elle profita donc du temps d'arrêt que faisait le petit _steamer_ devant

Porto-Venere, pour monter à bord avec Laurent. Vicentino, le domestique en

question, les y attendait. On se souvient que c'était un homme de

confiance choisi par M. Palmer. Thérèse le prit à l'écart.

--Vous avez la bourse de votre maître? lui dit-elle. Je sais qu'il vous a

chargé de veiller à tous les frais du voyage. Combien vous a-t-il confié?

--Deux cents _lire_ florentines, signora; mais je pense qu'il a sur lui

son portefeuille.

Thérèse avait examiné les poches des habits de Laurent pendant qu'il

dormait. Elle avait trouvé le portefeuille, elle le savait à peu près

vide. Laurent avait dépensé beaucoup à Florence; les frais de sa maladie

avaient été très-considérables. Il avait remis à Palmer le reste de sa

petite fortune, en le chargeant de faire ses comptes, et il ne les avait

pas regardés. En fait de dépense, Laurent était un véritable enfant, qui

ne savait encore le prix de rien à l'étranger, pas même la valeur des

monnaies des diverses provinces. Ce qu'il avait confié à Vicentino lui

paraissait devoir durer longtemps, et il n'y avait pas de quoi gagner la

frontière pour un homme qui n'avait pas la moindre notion de prévoyance.

Thérèse remit à Vicentino tout ce qu'elle possédait en ce moment en Italie,

et même sans garder ce qui lui était nécessaire pour elle-même pendant

quelques jours; car, en voyant Laurent s'approcher, elle n'eut pas le

temps de reprendre quelques pièces d'or dans le rouleau qu'elle glissa

précipitamment au domestique, en lui disant:

--Voilà ce qu'il avait dans ses poches; il est fort distrait, il aime

mieux que vous vous en chargiez.

Et elle se retourna vers l'artiste pour lui donner une dernière poignée de

main. Elle le trompait sans remords cette fois. Elle l'avait vu irrité et

désespéré lorsqu'elle avait autrefois voulu payer ses dettes; maintenant,

elle n'était plus pour lui qu'une mère, elle avait le droit d'agir comme

elle le faisait.

Laurent n'avait rien vu.

--Encore un moment, Thérèse! lui dit-il d'une voix étranglée par les

larmes. On sonnera une cloche pour avertir ceux qui ne sont pas du voyage

de descendre à leurs barques.

Elle passa son bras sous le sien et alla voir sa cabine, qui était assez

commode pour dormir, mais qui sentait le poisson d'une manière révoltante.

Thérèse chercha son flacon pour le lui laisser; mais elle l'avait perdu

sur le rocher de Palmaria.

--De quoi vous inquiétez-vous? lui dit-il, attendri de toutes ses

gâteries. Donnez-moi une de ces lavandes sauvages que nous avons cueillies

ensemble là-bas, dans les sables.

Thérèse avait mis ces fleurs dans le corsage de sa robe; c'était comme un

gage d'amour à lui laisser. Elle trouva quelque chose d'indélicat ou tout

au moins d'équivoque dans cette idée, et son instinct de femme s'y refusa;

mais, comme elle se penchait sur la bande du _steamer_, elle vit, dans une

des barques d'attente attachées à l'escale, un enfant qui présentait aux

passagers de gros bouquets de violettes. Elle chercha dans sa poche une

dernière pièce de monnaie qu'elle y trouva avec joie et qu'elle jeta au

petit marchand, pendant que celui-ci lui lançait son plus beau bouquet

par-dessus le bord; elle le reçut adroitement et le répandit dans la

cabine de Laurent, qui comprit la suprême pudeur de son amie, mais qui ne

sut jamais que ces violettes étaient payées avec la seule et dernière

obole de Thérèse.

Un jeune homme dont les habits de voyage et la tournure aristocratique

contrastaient avec ceux des passagers, presque tous marchands d'huile

d'olive ou petits négociants côtiers, passa auprès de Laurent, et, l'ayant

regardé, lui dit:

--Tiens! c'est vous!

Ils se serrèrent la main avec cette parfaite froideur de geste et de

physionomie qui est le cachet des gens du bon ton. C'était pourtant un de

ces anciens compagnons de plaisir que Laurent avait appelés, en parlant

d'eux à Thérèse dans ses jours d'ennui, ses meilleurs, ses seuls amis. Il

ajoutait dans ces moments-là: «Les gens de ma classe!» car il n'avait

jamais de dépit contre Thérèse sans se rappeler qu'il était

gentilhomme.

Mais Laurent était bien amendé, et, au lieu de se réjouir de cette

rencontre, il donna intérieurement au diable ce témoin importun de son

dernier adieu à Thérèse. M. de Vérac, c'était le nom de l'ancien ami,

connaissait Thérèse pour lui avoir été présenté par Laurent à Paris, et,

l'ayant respectueusement saluée, il lui dit qu'il avait bien bonne chance

de rencontrer sur ce pauvre petit _Ferruccio_ deux compagnons de voyage

comme elle et Laurent.

--Mais je ne suis pas des vôtres, répondit-elle; je reste ici, moi.

--Comment, ici? Où? A Porto-Venere?

--En Italie.

--Bah! alors Fauvel va faire vos commissions à Gênes, et il revient

demain?

--Non! dit Laurent impatienté de cette curiosité, qui lui parut

indiscrète: je vais en Suisse, et mademoiselle Jacques n'y va pas. Cela

vous étonne? Eh bien, sachez que mademoiselle Jacques me quitte, et que

j'en ai beaucoup de chagrin. Comprenez-vous?

--Non! dit Vérac en souriant; mais je ne suis pas forcé...

--Si fait; il faut comprendre ce qui est, reprit Laurent avec une vivacité

un peu altière; j'ai mérité ce qui m'arrive, et je m'y soumets, parce que

mademoiselle Jacques, sans tenir compte de mes torts, a daigné être une

soeur et une mère pour moi dans une maladie mortelle que je viens de faire;

donc, je lui dois autant de reconnaissance que de respect et d'amitié.

Vérac fut très-surpris de ce qu'il entendait. C'était une histoire qui

pour lui ne ressemblait à rien. Il s'éloigna par discrétion, après avoir

dit à Thérèse que rien de beau ne l'étonnait de sa part; mais il observa

du coin de l'oeil les adieux des deux amis. Thérèse, debout sur l'escale,

pressée et poussée par les indigènes qui s'embrassaient tumultueusement et

bruyamment au son de la cloche du départ, donna un baiser maternel au

front de Laurent. Ils pleuraient tous deux; puis elle descendit dans la

barque, et se fit aborder à l'informe et sombre escalier de roches plates

qui donnait entrée à la bourgade de Porto-Venere.

Laurent s'étonna de la voir prendre cette direction au lieu de retourner à

la Spezzia:

--Ah! pensa-t-il en fondant en larmes, Palmer est là sans doute qui

l'attend!

Mais, au bout de dix minutes, comme _le Ferruccio_, après avoir pris la

mer avec quelque effort, tournait en face du promontoire, Laurent, en

jetant une dernière fois les yeux vers ce triste rocher, vit, sur la

plate-forme du vieux fort ruiné, une silhouette dont le soleil dorait

encore la tête et les cheveux agités par le vent: c'était la chevelure

blonde de Thérèse et sa forme adorée. Elle était seule. Laurent lui tendit

les bras avec transport; puis il joignit les mains en signe de repentir,

et ses lèvres murmurèrent deux mots que la brise emporta:

--Pardon! pardon!

M. de Vérac regardait Laurent avec stupeur, et Laurent, l'homme le plus

chatouilleux de la terre à l'endroit du ridicule, ne se souciait pas du

regard de son ancien compagnon de débauche. Il mettait même une sorte

d'orgueil à le braver en ce moment.

Quand la côte eût disparu dans la brume du soir, Laurent se trouva assis

sur un banc auprès de Vérac.

--Ah çà! lui dit celui-ci, contez-moi donc cette étrange aventure! Vous

m'en avez trop dit pour me laisser en si beau chemin: tous vos amis de

Paris je pourrais dire tout Paris, puisque vous êtes un homme célèbre, va

me demander quel dénoûment a eu votre liaison avec mademoiselle Jacques,

qui est trop en vue aussi pour ne pas exciter la curiosité. Que

répondrai-je?

--Que vous m'avez vu fort triste et fort sot. Ce que je vous ai dit se

résume en trois paroles. Faut-il vous les redire?

--C'est donc vous qui l'avez abandonnée le premier? J'aime mieux cela pour

vous!

--Oui, je vous entends, c'est un ridicule que d'être trahi, c'est une

gloire que d'avoir pris les devants. C'est comme cela que je raisonnais

autrefois avec vous, c'était notre code; mais j'ai tout à fait changé de

notions sur tout cela depuis que j'ai aimé. J'ai trahi, j'ai été quitté,

j'en suis au désespoir: donc, nos anciennes théories n'avaient pas le sens

commun. Trouvez dans cette science de la vie que nous avons pratiquée

ensemble un argument qui me débarrasse de mon regret et de ma souffrance,

et je dirai que vous avez raison.

--Je ne chercherai pas d'arguments, mon cher, la souffrance ne se raisonne

pas. Je vous plains, puisque vous voilà malheureux; seulement, je me

demande s'il existe une femme qui mérite d'être tant pleurée, et si

mademoiselle Jacques n'eût pas mieux fait de vous pardonner une infidélité

que de vous renvoyer désolé comme vous voilà. Pour une mère, je la trouve

dure et vindicative!

--C'est que vous ne savez pas combien j'ai été coupable et absurde. Une

infidélité! elle me l'eût pardonnée, j'en suis sûr; mais des injures, des

reproches... pis que cela, Vérac! je lui ai dit le mot qu'une femme qui se

respecte ne peut pas oublier: _Vous m'ennuyez!_

--Oui, le mot est dur, surtout quand il est vrai. Mais s'il ne l'était

pas? si c'était un simple moment d'humeur?

--Non! c'était de la lassitude morale. Je n'aimais plus! Ou, tenez,

c'était pis; je n'ai jamais pu l'aimer quand elle était à moi. Retenez

cela, Vérac, riez si bon vous semble, mais retenez-le pour votre gouverne.

Il est fort possible qu'un beau matin vous vous réveilliez harassé de faux

plaisirs et violemment épris d'une femme honnête. Cela peut vous arriver

tout comme à moi, car je ne vous crois pas plus débauché que je ne l'ai

été. Eh bien, quand vous aurez vaincu la résistance de cette femme, il

vous arrivera probablement ce qui m'est arrivé: c'est qu'ayant pris la

funeste habitude de faire l'amour avec des femmes que l'on méprise, vous

soyez condamné à retomber dans ces besoins de liberté farouche dont

l'amour élevé a horreur. Alors vous vous sentirez comme un animal sauvage

dompté par un enfant et toujours prêt à le dévorer pour rompre sa chaîne.

Et, un jour que vous aurez tué le faible gardien, vous vous enfuirez tout

seul, rugissant de joie et secouant la crinière; mais alors... alors les

bêtes du désert vous feront peur, et, pour avoir connu la cage, vous

n'aimerez plus la liberté. Si peu et si mal que votre coeur eût accepté le

lien, il le regrettera dès qu'il l'aura brisé, et il se trouvera saisi de

l'horreur de la solitude, sans pouvoir faire un choix entre l'amour et le

libertinage. C'est là un mal que vous ne connaissez pas encore. Que Dieu

vous préserve de le connaître! Et, en attendant, moquez-vous comme je

faisais, moi! Cela n'empêchera pas votre jour de venir, si la débauche n'a

pas encore fait de vous un cadavre!

M. de Vérac laissa couler en souriant ce torrent d'idéal qu'il écoutait

comme une cavatine bien chantée au Théâtre-Italien. Laurent était sincère

à coup sûr; mais peut-être son auditeur avait-il raison de ne pas attacher

trop d'importance à son désespoir.

IX

Quand Thérèse eut perdu de vue _le Ferruccio_, il faisait nuit. Elle avait

renvoyé la barque qu'elle avait prise le matin et payée d'avance à la

Spezzia. Au moment où le batelier l'avait ramenée du bateau à vapeur à

Porto-Venere, elle avait remarqué qu'il était ivre; elle avait craint de

revenir seule avec cet homme, et, comptant trouver quelque autre barque

sur cette côte, elle l'avait congédié.

Mais, quand elle songea au retour, elle s'avisa du dénûment absolu où elle

se trouvait. Rien n'était plus simple pourtant que de retourner à l'hôtel

de _la Croix de Malte_, à la Spezzia, où elle était descendue la veille

avec Laurent, d'y faire payer le bateau qui l'y conduirait, et d'attendre

là l'arrivée de Palmer; mais cette idée de n'avoir pas une obole et d'être

forcée de devoir à Palmer son déjeuner du lendemain lui causa une

répugnance, puérile peut-être, mais insurmontable, dans les termes où elle

se trouvait avec lui. A cette répugnance se joignait une inquiétude assez

vive sur les causes de sa conduite avec elle. Elle avait remarqué la

tristesse déchirante de son regard lorsqu'elle était partie de Florence.

Elle ne pouvait s'empêcher de croire qu'un obstacle à leur mariage s'était

élevé tout à coup, et elle voyait dans ce mariage tant d'inconvénients

réels pour Palmer, qu'elle jugeait ne devoir pas essayer de lutter contre

l'obstacle, de quelque part qu'il pût venir. Thérèse obéit à une solution

toute d'instinct, qui était de rester jusqu'à nouvel ordre à Porto-Venere.

Elle avait, dans le petit paquet qu'elle avait pris à tout hasard avec

elle, de quoi passer, n'importe où, quatre ou cinq jours. En fait de

bijoux, elle avait une montre et une chaîne d'or; c'était un gage qu'elle

pouvait laisser jusqu'à ce qu'elle eût reçu l'argent de son travail, qui

devait être arrivé à Gênes sous forme de mandat sur un banquier. Elle

avait chargé Vicentino de prendre ses lettres à la poste restante de Gênes

et de les lui envoyer à la Spezzia.

Il s'agissait de passer la nuit quelque part, et l'aspect de Porto-Venere

n'était pas engageant. Ces hautes maisons qui plongent, du côté de la

passe de mer, jusqu'au bord de l'eau, sont, dans l'intérieur de la ville,

tellement de niveau avec le sommet du rocher, qu'il faut se baisser en

plusieurs endroits pour passer sous l'auvent de leurs toits, projetés

jusque vers le milieu de la rue. Cette rue étroite et rapide, toute pavée

en dalles brutes, était encombrée d'enfants, de poules et de grands vases

de cuivre placés sous les angles irréguliers formés par les toits, à

l'effet de recevoir l'eau de pluie durant la nuit. Ces vases sont le

thermomètre de la localité: l'eau douce y est si rare, qu'aussitôt qu'un

nuage paraît dans la direction du vent, les ménagères s'empressent de

placer tous les récipients possibles devant leur porte, afin de ne rien

perdre du bienfait que le ciel leur envoie.

En passant devant ces portes béantes, Thérèse avisa un intérieur qui lui

parut plus propre que les autres, et d'où s'exhalait une odeur d'huile un

peu moins acre. Il y avait sur le seuil une pauvre femme dont la figure

douce et honnête lui inspira confiance, et justement cette femme la

prévint en lui parlant italien ou quelque chose d'approchant. Thérèse put

donc s'entendre avec cette bonne femme, qui lui demandait d'un air

obligeant si elle cherchait quelqu'un. Elle entra, regarda le local, et

demanda si l'on pouvait disposer d'une chambre pour la nuit.

--Oui, certainement, d'une chambre meilleure que celle-ci, et où vous

serez plus tranquille que dans l'auberge, où vous entendriez les mariniers

chanter toute la nuit! Mais je ne suis pas aubergiste, et, si vous ne

voulez pas que j'aie des querelles, vous direz tout haut demain dans la

rue que vous me connaissiez avant de venir ici.

--Soit, dit Thérèse, montrez-moi cette chambre.

--On lui fit monter quelques marches, et elle se trouva dans une pièce

vaste et misérable d'où l'oeil embrassait un immense panorama sur la mer

et sur le golfe; elle prit cette chambre en amitié à première vue, sans

trop savoir pourquoi, si ce n'est qu'elle lui fit l'effet d'un refuge

contre des liens qu'elle ne voulait pas être forcée d'accepter. C'est de

là qu'elle écrivit le lendemain à sa mère:

«Ma chère bien-aimée, me voilà tranquille depuis douze heures et en pleine

possession de mon libre arbitre pour... je ne sais combien de jours ou

d'années! Tout a été remis en question en moi-même, et vous allez être

juge de la situation.

«Ce fatal amour qui vous effrayait tant n'est pas renoué et ne le sera

pas. Sur ce point, soyez en paix. J'ai suivi mon malade, et je l'ai

embarqué hier au soir. Si je n'ai pas sauvé sa pauvre âme, et je n'ose

guère m'en flatter, du moins je l'ai amendée, et j'y ai fait entrer pour

quelques instants la douceur de l'amitié. Si j'avais voulu l'en croire, il

était pour jamais guéri de ses orages; mais je voyais bien, à ses

contradictions et à ses retours vers moi, qu'il y avait encore en lui ce

qui fait le fond de sa nature, et ce que je ne saurais bien définir qu'en

l'appelant l'amour de ce qui n'est pas.

«Hélas! oui, cet enfant voudrait avoir pour maîtresse quelque chose comme

la Vénus de Milo, animée du souffle de ma patronne sainte Thérèse, ou

plutôt il faudrait que la même femme fut aujourd'hui Sapho et demain

Jeanne d'Arc. Malheur à moi d'avoir pu croire qu'après m'avoir ornée dans

son imagination de tous les attributs de la Divinité, il n'ouvrirait pas

les yeux le lendemain! Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine,

pour avoir pu accepter la tâche d'inspirer un culte! Mais non, je ne

l'étais pas, je vous le jure! Je ne songeais pas à moi; le jour où je me

suis laissé porter sur cet autel, je lui disais: «Puisqu'il faut

absolument que tu m'adores au lieu de m'aimer, ce qui me vaudrait bien

mieux, adore-moi, hélas! sauf à me briser demain!»

«Il m'a brisée! mais de quoi puis-je me plaindre? Je l'avais prévu, et je

m'y étais soumise d'avance.

«Pourtant j'ai été faible, indignée et infortunée, quand cet affreux

moment est venu; mais le courage a repris le dessus, et Dieu m'a permis de

guérir plus vite que je n'espérais.

«Maintenant, c'est de Palmer qu'il faut que je vous parle. Vous voulez que

je l'épouse, il le veut; et moi aussi, je l'ai voulu! le veux-je encore?

Que vous dirais-je, ma bien-aimée? Il me vient encore des scrupules et des

craintes. Il y a peut-être de sa faute. Il n'a pas pu ou il n'a pas voulu

passer avec moi les derniers moments que j'ai passés avec Laurent: il m'a

laissée seule avec lui trois jours, trois jours que je savais être et qui

ont été sans danger pour moi; mais lui, Palmer, le savait-il et pouvait-il

en répondre? ou, ce qui serait pis, s'est-il dit qu'il fallait savoir à

quoi s'en tenir? Il y a eu là, de sa part, je ne sais quel

désintéressement romanesque ou quelle discrétion exagérée qui ne peut

partir que d'un bon sentiment chez un tel homme, mais qui m'a cependant

donné à réfléchir.

«Je vous ai écrit ce qui se passait entre nous; il semblait qu'il se fût

fait un devoir sacré de me réhabiliter, par le mariage, des affronts que

je venais de subir. J'ai senti, moi, l'enthousiasme de la reconnaissance

et les attendrissements de l'admiration. J'ai dit oui, j'ai promis d'être

sa femme, et encore aujourd'hui je sens que je l'aime autant que je puis

désormais aimer.

«Cependant aujourd'hui j'hésite, parce qu'il me semble qu'il se repent.

Est-ce que je rêve? Je n'en sais rien; mais pourquoi n'a-t-il pas pu me

suivre ici? Quand j'ai appris la terrible maladie de mon pauvre Laurent,

il n'a pas attendu que je lui dise: «Je pars pour Florence;» il m'a dit:

«Nous partons!» Les vingt nuits que j'ai passées au chevet de Laurent, il

les a passées dans la chambre voisine, et il ne m'a jamais dit: «Vous vous

tuez!» mais seulement: «Reposez-vous un peu afin de pouvoir continuer.»

Jamais je n'ai vu en lui l'ombre de la jalousie. Il semblait qu'à ses yeux

je n'en pusse jamais trop faire pour sauver ce fils ingrat que nous avions

comme adopté à nous deux. Il sentait bien, ce noble coeur, que sa

confiance et sa générosité augmentaient mon amour pour lui, et je lui

savais un gré infini de le comprendre. Par là, il me relevait à mes

propres yeux, et il me rendait fière de lui appartenir.

«Eh bien donc, pourquoi ce caprice ou cette impossibilité au dernier

moment? Un obstacle imprévu? Avec la volonté dont je le sais doué, je ne

crois guère aux obstacles; il semble plutôt qu'il ait voulu m'éprouver.

Cela m'humilie, je l'avoue. Hélas! je suis devenue affreusement

susceptible depuis que je suis déchue! N'est-ce pas dans l'ordre? lui qui

comprenait tout, pourquoi n'a-t-il pas compris cela?

«Ou bien peut-être a-t-il fait un retour sur lui-même et s'est-il dit

enfin tout ce que je lui disais dans le principe pour l'empêcher de songer

à moi: qu'y aurait-il là d'étonnant? J'avais toujours connu Palmer pour un

homme prudent et raisonnable. En découvrant en lui des trésors

d'enthousiasme et de foi, j'ai été bien surprise. Ne pourrait-il pas être

un de ces caractères qui s'exaltent en voyant souffrir, et qui se mettent

à aimer passionnément les victimes? C'est un instinct naturel aux gens

forts, c'est la sublime pitié des coeurs heureux et purs! Il y a eu des

moments où je me disais cela pour me réconcilier avec moi-même, quand

j'aimais Laurent, puisque c'est sa souffrance, avant tout et plus que tout,

qui m'avait attachée à lui!

«Tout ce que je vous dis là, chère bien-aimée, je n'oserais pourtant le

dire à Richard Palmer, s'il était là! Je craindrais que mes doutes ne lui

fissent un chagrin affreux, et me voilà bien embarrassée, car ces doutes,

je les ai malgré moi, et j'ai peur, sinon pour aujourd'hui, du moins pour

demain. Ne va-t-il pas se couvrir de ridicule en épousant une femme qu'il

aime, dit-il, depuis dix ans, à qui il n'en a jamais dit le premier mot,

et qu'il se décide à attaquer le jour où il la trouve sanglante et brisée

sous les pieds d'un autre homme?

«Je suis ici dans un affreux et magnifique petit port de mer où j'attends

assez passivement le mot de ma destinée. Peut-être Palmer est-il à la

Spezzia, à trois lieues d'ici. C'est là que nous nous étions donné

rendez-vous. Et moi, comme une boudeuse, ou plutôt comme une peureuse, je

ne peux pas me décider à aller lui dire: «Me voilà!» Non, non! s'il doute

de moi, rien n'est plus possible entre nous! J'ai pardonné à l'autre cinq

ou six outrages par jour. À celui-ci je ne pourrais passer l'ombre d'un

soupçon. Est-ce de l'injustice? Non! il me faut désormais un amour sublime

ou rien! Ai-je donc cherché le sien? Il me l'a imposé en me disant: «Ce

sera le ciel!» _L'autre_ m'avait bien dit que ce serait peut-être l'enfer

qu'il m'apportait! Il ne m'a pas trompée. Eh bien, il ne faut pas que

Palmer me trompe en se trompant lui-même; car, après cette nouvelle erreur,

il ne me resterait plus qu'à nier tout, à me dire que, comme Laurent,

j'ai à jamais perdu par ma faute le droit de croire, et je ne sais pas si

avec cette certitude-là je supporterais la vie, moi!

«Pardon, ma bien-aimée, mes agitations vous font du mal, j'en suis sûre,

bien que vous disiez qu'il vous les faut! N'ayez du moins pas d'inquiétude

pour ma santé; je me porte à merveille, j'ai sous les yeux la plus belle

mer, et sur la tête le plus beau ciel qui se puissent imaginer. Je ne

manque de rien, je suis chez de braves gens, et peut-être demain vous

écrirai-je que mes incertitudes sont évanouies. Aimez toujours votre

Thérèse, qui vous adore.»

Palmer était, en effet, à la Spezzia depuis la veille. Il était arrivé à

dessein juste une heure après le départ du _Ferruccio_. Ne trouvant pas

Thérèse à _la Croix de Malte_, et apprenant qu'elle avait dû embarquer

Laurent à l'entrée du golfe, il attendit son retour. Il vit revenir seul à

neuf heures le batelier qu'elle avait pris le matin, et qui appartenait à

l'hôtel. Le brave garçon n'était pas sujet à s'enivrer. Il avait été

_surpris_ par une bouteille de Chypre que Laurent, après avoir dîné sur

l'herbe avec Thérèse, lui avait donnée, et qu'il avait bue pendant la

station des deux amis à l'île de Palmaria, si bien qu'il se souvenait

assez bien d'avoir conduit le _signore_ et la _signora_ à bord du

_Ferruccio_, mais nullement d'avoir conduit ensuite la _signora_ à

Porto-Venere.

Si Palmer l'eût interrogé avec calme, il eût bientôt découvert que les

idées du barcarolle n'étaient pas très-nettes sur le dernier point; mais

Palmer, avec son air grave et impassible, était très-irritable et

très-passionné. Il crut que Thérèse était partie avec Laurent, partie en

rougissant, et sans oser ou sans vouloir lui faire l'aveu de la vérité. Il

se le tint pour dit, et rentra à l'hôtel, où il passa une nuit terrible.

Elle et lui · 第 9 / 15 段