d'écrire. Nous avons intitulé notre récit _Elle el lui_, c'est-à-dire
Thérèse et Laurent. Nous ne dirons donc de Palmer que ce qu'il est
nécessaire d'en dire pour faire comprendre les événements auxquels il se
trouva mêlé, et nous pensons que son caractère sera suffisamment expliqué
par sa conduite. Hâtons-nous de dire seulement en trois mots que Richard
était aussi ardent que romanesque, qu'il avait beaucoup d'orgueil,
l'orgueil du bien et du beau, mais que la force de son caractère n'était
pas toujours à la hauteur de l'idée qu'il s'en était faite, et qu'en
voulant s'élever sans cesse au-dessus de la nature humaine, il caressait
un rêve généreux, mais peut-être irréalisable en amour.
Il se leva de bonne heure et se promena au bord du golfe, en proie à des
pensées de suicide, dont le détourna cependant une sorte de mépris pour
Thérèse; puis la fatigue d'une nuit d'agitations reprit ses droits et lui
donna les conseils de la raison. Thérèse était femme, et il n'eût pas dû
la soumettre à une épreuve dangereuse. Eh bien, puisqu'il en était ainsi,
puisque Thérèse, placée si haut dans son estime, avait été vaincue par une
passion déplorable après des promesses sacrées, il ne fallait plus croire
à aucune femme, et aucune femme ne méritait le sacrifice de la vie d'un
galant homme. Palmer en était là, lorsqu'il vit aborder près du lieu où il
se trouvait un élégant canot noir, monté par un officier de marine. Les
huit rameurs qui faisaient rapidement glisser la longue et mince
embarcation sur le flot tranquille relevèrent leurs rames blanches en
signe de respect avec une précision militaire; l'officier mit pied à terre
et se dirigea vers Richard, qu'il avait reconnu de loin.
C'était le capitaine Lawson, commandant la frégate américaine _l'Union_,
en station depuis un an dans le golfe. On sait que les puissances
maritimes envoient stationner, pour plusieurs mois ou plusieurs années,
des navires destinés à protéger leurs relations commerciales dans les
différents parages du globe.
Lawson était l'ami d'enfance de Palmer, qui avait donné à Thérèse une
lettre de recommandation pour lui, dans le cas où elle voudrait visiter le
navire en parcourant la rade.
Palmer pensa que Lawson allait lui parler d'elle, mais il n'en fut rien.
Il n'avait reçu aucune lettre, il n'avait vu personne venant de sa part.
Il l'emmena déjeuner à son bord et Richard se laissa faire. _L'Union_
quittait la station à la fin du printemps; Palmer caressa l'idée de
profiter de l'occasion pour retourner en Amérique. Tout lui semblait rompu
entre Thérèse et lui; pourtant il résolut de rester à la Spezzia, la vue
de la mer ayant toujours eu sur lui une influence fortifiante dans les
moments difficiles de sa vie.
Il y était depuis trois jours, habitant le navire américain beaucoup plus
que l'hôtel de _la Croix de Malte_, s'efforçant de reprendre goût aux
études sur la navigation, qui avaient rempli la majeure partie de sa vie,
lorsqu'un jeune enseigne raconta un matin à déjeuner, moitié riant, moitié
soupirant, qu'il était tombé amoureux depuis la veille, et que l'objet de
sa passion était un problème sur lequel il voudrait avoir l'avis d'un
homme du monde comme M. Palmer.
C'était une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq à trente ans. Il ne
l'avait vue qu'à une fenêtre où elle était assise, faisant de la dentelle.
La grosse dentelle de coton est l'ouvrage des femmes du peuple sur toute
la côte génoise. C'était autrefois une branche de commerce que les métiers
ont minée, mais qui sert encore d'occupation et de petit profit aux femmes
et aux filles du littoral. Donc, celle dont le jeune enseigne était épris
appartenait à la classe des artisanes, non-seulement par ce genre de
travail, mais encore par la pauvreté du gîte où il l'avait aperçue.
Cependant la coupe de sa robe noire et la distinction de ses traits lui
causaient du doute. Elle avait des cheveux ondés qui n'étaient ni bruns ni
blonds, des yeux rêveurs, un teint pâle. Elle avait très-bien vu que, de
l'auberge où il s'était réfugié contre la pluie, le jeune officier la
contemplait avec curiosité. Elle n'avait daigné ni l'encourager, ni se
soustraire à ses regards. Elle lui avait offert l'image désespérante de
l'indifférence personnifiée.
Le jeune marin raconta encore qu'il avait interrogé l'aubergiste de Porto
Venere. Celle-ci lui avait répondu que l'étrangère était là depuis trois
jours, chez une vieille femme de l'endroit qui la faisait passer pour sa
nièce et qui mentait probablement, car c'était une vieille intrigante qui
louait une mauvaise chambre au détriment de l'auberge attitrée et patentée,
et qui se mêlait d'attirer et de nourrir les voyageurs apparemment, mais
qui devait les nourrir bien mal, car elle n'avait rien, et, pour ce,
méritait le mépris des gens établis et des voyageurs qui se
respectent.
En raison de ce discours, le jeune enseigne n'avait rien eu de plus pressé
que d'aller chez la vieille et de lui demander à loger pour un de ses amis
qu'il attendait, espérant, à la faveur de cette histoire, la faire causer
et savoir quelque chose sur le compte de cette inconnue; mais la vieille
avait été impénétrable et même incorruptible.
Le portrait que le marin faisait de cette jeune inconnue éveilla
l'attention de Palmer. Ce pouvait être celui de Thérèse; mais que
faisait-elle et pourquoi se cachait-elle à Porto-Venere? Sans doute, elle
n'y était pas seule; Laurent devait être caché dans quelque autre coin.
Palmer agita en lui-même la question de savoir s'il s'en irait en Chine
pour n'être pas témoin de son malheur. Pourtant il prit le parti le plus
raisonnable, qui était de savoir à quoi s'en tenir.
Il se fit conduire aussitôt à Porto-Venere et n'eut pas de peine à y
découvrir Thérèse, logée et occupée ainsi qu'on le lui avait raconté.
L'explication fut vive et franche. Tous deux étaient trop sincères pour se
bouder; aussi tous deux s'avouèrent-ils qu'ils avaient eu beaucoup
d'humeur l'un contre l'autre, Palmer pour n'avoir pas été averti par
Thérèse du lieu de sa retraite, Thérèse pour n'avoir pas été mieux
cherchée et plus tôt retrouvée par Palmer.
--Mon amie, dit celui-ci, vous semblez me reprocher surtout de vous avoir
comme abandonnée à un danger. Ce danger, moi, je n'y croyais pas!
--Vous aviez raison, et je vous en remercie. Alors pourquoi étiez-vous
triste et comme désespéré en me voyant partir? et comment se fait-il qu'en
arrivant ici, vous n'ayez pas su découvrir où j'étais dès le premier jour?
Vous avez donc supposé que j'étais partie, et qu'il était inutile de me
chercher?
--Écoutez-moi, dit Palmer éludant la question, et vous verrez que j'ai eu,
depuis quelques jours, bien des amertumes qui ont pu me faire perdre la
tête. Vous comprendrez aussi pourquoi, vous ayant connue toute jeune, et
pouvant prétendre à vous épouser, j'ai passé à côté d'un bonheur dont le
regret et le rêve ne m'ont jamais quitté. J'étais dès lors l'amant d'une
femme qui s'est jouée de moi de mille manières. Je me croyais, je me suis
cru, pendant dix ans, en devoir de la relever et de la protéger. Enfin
elle a mis le comble à son ingratitude et à sa perfidie, et j'ai pu
l'abandonner, l'oublier, et disposer de moi-même. Eh bien, cette femme que
je croyais en Angleterre, je l'ai retrouvée à Florence au moment où
Laurent devait partir. Abandonnée d'un nouvel amant qui m'avait succédé,
elle voulait et comptait me reprendre: tant de fois déjà elle m'avait
trouvé généreux ou faible! Elle m'écrivait une lettre de menaces, et,
feignant une jalousie absurde, elle prétendait venir vous insulter en ma
présence. Je la savais femme à ne reculer devant aucun scandale, et je ne
voulais, pour rien au monde, que vous fussiez seulement témoin de ses
fureurs. Je ne pus la décider à ne pas se montrer, qu'en lui promettant
d'avoir une explication avec elle le jour même. Elle demeurait précisément
dans l'hôtel où nous logions auprès de notre malade, et, quand le voiturin
qui devait emmener Laurent arriva devant la porte, elle était là, résolue
à faire un esclandre. Son thème odieux et ridicule était de crier, devant
tous les gens de l'hôtel et de la rue, que je partageais ma nouvelle
maîtresse avec Laurent de Fauvel. Voilà pourquoi je vous fis partir avec
lui, et pourquoi je restai, afin d'en finir avec cette folle sans vous
compromettre, et sans vous exposer à la voir ou à l'entendre. A présent,
ne dites plus que j'ai voulu vous soumettre à une épreuve en vous laissant,
seule avec Laurent. J'ai assez souffert de cela, mon Dieu, ne m'accusez
pas! Et, quand je vous ai crue partie avec lui, toutes les furies de
l'enfer se sont mises après moi.
--Et voilà ce que je vous reproche, dit Thérèse.
--Ah! que voulez-vous! s'écria Palmer, j'ai été si odieusement trompé dans
ma vie! Cette misérable femme avait remué en moi tout un monde d'amertume
et de mépris.
--Et ce mépris a rejailli sur moi?
--Oh! ne dites pas cela, Thérèse,
--Moi aussi pourtant, reprit-elle, j'ai été bien trompée, et je croyais en
vous quand même.
--Ne parlons plus de cela, mon amie, je regrette d'avoir été forcé de vous
confier mon passé. Vous allez croire qu'il peut réagir sur mon avenir, et
que, comme Laurent, je vous ferai payer les trahisons dont j'ai été
abreuvé. Voyons, voyons, ma chère Thérèse, chassons ces tristes pensées.
Vous êtes ici dans un endroit à donner le _spleen_. La barque nous attend;
venez vous établir à la Spezzia.
--Non, dit Thérèse, je reste ici, moi.
--Comment? qu'est-ce donc? du dépit entre nous?
--Non, non, mon cher Dick, reprit-elle en lui tendant la main: avec vous,
je n’en veux jamais avoir. Oh ! faites, je vous en supplie, que notre
affection soit un idéal de sincérité, car j'y veux, quant à moi, faire
tout ce qui est possible à une âme croyante; mais je ne vous savais pas
jaloux, vous l'avez été et vous en convenez. Eh bien, sachez qu'il n'est
pas en mon pouvoir de ne pas souffrir cruellement de cette jalousie. C'est
tellement le contraire de ce que vous m'aviez promis, que je me demande où
nous allons maintenant, et pourquoi il faut qu'au sortir d'un enfer,
j'entre dans un purgatoire, moi qui n'aspirais qu'au repos et à la
solitude.
«Ces nouveaux tourments qui semblent se préparer, ce n'est pas pour moi
seule que je les redoute; s'il était possible qu'en amour l'un des deux
fût heureux quand l'autre souffre, la route du dévouement serait toute
tracée et facile à suivre; mais il n'en est pas ainsi, vous le voyez bien:
je ne puis avoir un instant de douleur que vous ne le ressentiez. Me voilà
donc entraînée à gâter votre vie, moi qui voulais rendre la mienne
inoffensive, et je commence à faire un malheureux! Non, Palmer, croyez-moi;
nous pensions nous connaître, et nous ne nous connaissions pas. Ce qui
m'avait charmé en vous, c'est une disposition d'esprit que vous n'avez
déjà plus, la confiance. Ne comprenez-vous pas qu'avilie comme je l'étais
il me fallait cela pour vous aimer, et rien autre chose? Si je subissais
maintenant votre affection avec des taches et des faiblesses, avec des
doutes et des orages, ne seriez-vous pas en droit de vous dire que je fais
un calcul en vous épousant? Oh! ne dites pas que cette idée ne vous
viendra jamais; elle vous viendra malgré vous. Je sais trop comment d'un
soupçon on passe à un autre, et quelle pente rapide nous emporte d'un
premier désenchantement à un dégoût injurieux! Or, moi, tenez, j'en ai
assez bu, de ce fiel! je n'en veux plus, et je ne m'en fais pas accroire,
je ne suis plus capable de subir ce que j'ai subi; je vous l'ai dit dès le
premier jour, et, si vous l'avez oublié, moi, je m'en souviens. Éloignons
donc cette idée de mariage, ajouta-t-elle, et restons amis. Je reprends
provisoirement ma parole, jusqu'à ce que je puisse compter sur votre
estime, telle que je croyais la posséder. Si vous ne voulez pas vous
soumettre à une épreuve, quittons-nous tout de suite. Quant à moi, je vous
jure que je ne veux rien vous devoir, pas même le plus léger service, dans
la position où je suis. Cette position, je veux vous la dire, car il faut
que vous compreniez ma volonté. Je me trouve ici logée et nourrie sur
parole, car je n'ai absolument rien, j'ai tout confié à Vicentino pour les
frais du voyage de Laurent; mais il se trouve que je sais faire de la
dentelle plus vite et mieux que les femmes du pays, et, en attendant que
je reçoive de Gênes l'argent qui m'est dû, je peux gagner ici, au jour le
jour, de quoi, sinon récompenser, du moins défrayer ma bonne hôtesse de la
très-frugale nourriture qu'elle me fournit. Je n'éprouve ni humiliations,
ni souffrance de cet état de choses, et il faut qu'il dure jusqu'à ce que
mon argent arrive. Je verrai alors quel parti j'ai à prendre. Jusque-là,
retournez à la Spezzia, et venez me voir quand vous voudrez; je ferai de
la dentelle, tout en causant avec vous.
Palmer dut se soumettre, et il se soumit de bonne grâce. Il espérait
regagner la confiance de Thérèse, et il sentait bien l'avoir ébranlée par
sa faute.
X
Quelques jours après, Thérèse reçut une lettre de Genève. Laurent s'y
accusait par écrit de tout ce dont il s'était accusé en paroles, comme
s'il eût voulu consacrer ainsi le témoignage de son repentir.
«Non, disait-il, je n'ai pas su te mériter. J'ai été indigne d'un amour si
généreux, si pur et si désintéressé. J'ai lassé ta patience, ô ma soeur, ô
ma mère! Les anges aussi se fussent lassés de moi! Ah! Thérèse, à mesure
que je reviens à la santé et à la vie, mes souvenirs s'éclaircissent, et
je regarde dans mon passé comme dans un miroir qui me montre le spectre
d'un homme que j'ai connu, mais que je ne comprends plus. A coup sûr, ce
malheureux était en démence; ne penses-tu pas, Thérèse, que, marchant vers
cette épouvantable maladie physique dont tu m'as sauvé par miracle, j'ai
pu, trois et quatre mois d'avance, être sous le coup d'une maladie morale
qui m'ôtait la conscience de mes paroles et de mes actions? Oh! si cela
était, n'aurais-tu pas dû me pardonner?... Mais ce que je dis là, hélas!
n'a pas le sens commun. Qu'est-ce que le mal, sinon une maladie morale?
Celui qui tue son père ne pourrait-il pas invoquer la même excuse que moi?
Le bien, le mal, voici la première fois que cette notion me tourmente.
Avant de te connaître, et de te faire souffrir, ma pauvre bien-aimée, je
n'y avais jamais songé. Le mal était pour moi un monstre de bas étage, la
bête apocalyptique qui souille de ses embrassements hideux le rebut des
hommes dans les bas-fonds infects de la société; le mal! pouvait-il
approcher de moi, l'homme de la vie élégante, le beau de Paris, le noble
fils des Muses! Ah! imbécile que j'étais, je me figurais donc, parce que
j'avais la barbe parfumée et les mains bien gantées, que mes caresses
purifiaient la grande prostituée des nations, l'orgie, ma fiancée, qui
m'avait lié à elle d'une chaîne aussi noble que celle qui lie les forçats
dans les bagnes? Et je t'ai immolée, ma pauvre douce maîtresse, à mon
brutal égoïsme, et, après cela, j'ai relevé la tête en disant: «C'était
mon droit, elle m'appartenait; rien ne saurait être mal de ce que j'ai le
droit de faire!» Ah! malheureux, malheureux que je suis! j'ai été criminel;
et je ne m'en suis pas douté! Il m'a fallu, pour le comprendre, te perdre,
toi mon seul bien, le seul être qui m'eût jamais aimé et qui fût capable
d'aimer l'enfant ingrat et insensé que j'étais! C'est seulement quand j'ai
vu mon ange-gardien se voiler la face et reprendre son vol vers les cieux,
que j'ai compris que j'étais à jamais seul et abandonné sur la terre!»
Une longue partie de cette première lettre était écrite sur un ton
d'exaltation dont la sincérité se trouvait confirmée par des détails de
réalité et un brusque changement de ton, caractéristique chez Laurent.
«Croirais-tu qu'en arrivant à Genève, la première chose que j'aie faite
avant de songer à t'écrire, c'est d'aller acheter un gilet? Oui, un gilet
d'été, fort joli, ma foi, et très-bien coupé, que j'ai trouvé chez un
tailleur français, rencontre agréable pour un voyageur pressé de quitter
cette ville d'horlogers et de naturalistes? Me voilà donc courant les rues
de Genève, enchanté de mon gilet neuf, et m'arrêtant devant la boutique
d'un libraire où une certaine édition de Byron, reliée avec un grand goût,
me paraissait une tentation irrésistible. Que lire en voyage? Je ne peux
pas souffrir les livres de voyage précisément, à moins qu'ils ne parlent
de pays où je ne pourrai jamais aller. J'aime mieux les poëtes, qui vous
promènent dans le monde de leurs rêves, et je me suis payé cette édition.
Et puis j'ai suivi au hasard une très-jolie fille court vêtue qui passait
devant moi, et dont la cheville me paraissait un chef-d'oeuvre
d'emmanchement. Je l'ai suivie en pensant beaucoup plus à mon gilet qu'à
elle. Tout à coup elle a pris à droite, et moi à gauche sans m'en
apercevoir, et je me suis trouvé de retour à mon hôtel, où, en voulant
serrer mon livre de nouveau dans ma malle, j'ai retrouvé les violettes
doubles que tu avais semées dans ma cabine du _Ferruccio_ au moment de nos
adieux. Je les avais ramassées une à une avec soin, et je les gardais
comme une relique; mais voilà qu'elles m'ont fait pleurer comme une
gouttière, et, en regardant mon gilet neuf, qui avait été le principal
événement de ma matinée, je me suis dit:
«--Voilà pourtant l'enfant que cette pauvre femme a aimé!»
Ailleurs, il disait:
«Tu m'as fait promettre de soigner ma santé, en me disant: «Puisque c'est
moi qui te l'ai rendue, elle m'appartient un peu, et j'ai le droit de te
défendre de la perdre.» Hélas! ma Thérèse, que veux-tu donc que j'en fasse,
de cette maudite santé qui commence à m'enivrer comme le vin nouveau? Le
printemps fleurit, et c'est la saison d'aimer, je le veux bien; mais
dépend-il de moi d'aimer? Tu n'as pu m'inspirer le véritable amour, toi,
et tu crois que je rencontrerai une femme capable de faire le miracle que
tu n'as pas fait? Où la trouverai-je, cette magicienne? Dans le monde? Non,
certes: il n'y a là que des femmes qui ne veulent rien risquer ou rien
sacrifier. Elles ont bien raison certainement, et tu pourrais leur dire,
ma pauvre amie, que ceux à qui l'on se sacrifie ne le méritent guère; mais
moi, ce n'est pas ma faute si je ne peux pas plus me résoudre à partager
avec un mari qu'avec un amant. Aimer une demoiselle? l'épouser alors? Oh!
pour le coup, Thérèse, tu ne peux pas penser à cela sans rire... ou sans
trembler. Moi, enchaîné de par la loi, quand je ne peux pas seulement
l'être par ma propre volonté!
«J'ai eu jadis un ami qui aimait une grisette et qui se croyait heureux.
J'ai fait la cour à cette fidèle amante, et je l'ai eue pour une perruche
verte que son amant ne voulait pas lui donner. Elle disait naïvement:
«Dame! c'est sa faute, à _lui_; que ne me donnait-il cette perruche!» Et,
depuis ce jour-là, je me suis promis de ne jamais aimer une femme
entretenue, c'est-à-dire un être qui a envie de tout ce que son amant ne
lui donne pas.
«Alors, en fait de maîtresse, je ne vois plus qu'une aventurière, comme on
en rencontre sur les chemins, et qui sont toutes nées princesses, mais qui
ont eu _des malheurs_. Trop de malheurs, merci! Je ne suis pas assez riche
pour combler les abîmes de ces passés-là.--Une actrice en renom? Cela m'a
tenté souvent; mais il faudrait que ma maîtresse renonçât au public, et
c'est là un amant que je ne me sens pas la force de remplacer. Non, non,
Thérèse, je ne peux pas aimer, moi! Je demande trop, et je demande ce que
je ne sais pas rendre; donc, il faudra bien que je retourne à mon ancienne
vie. J'aime mieux cela, parce que ton image ne sera jamais souillée en moi
par une comparaison possible. Pourquoi ma vie ne s'arrangerait-elle pas
ainsi: des femmes pour les sens et une maîtresse pour mon âme? Il ne
dépend ni de toi, ni de moi, Thérèse, que tu ne sois pas cette maîtresse,
cet idéal rêvé, perdu, pleuré, et rêvé plus que jamais. Tu ne peux t'en
offenser, je ne t'en dirai jamais rien. Je t'aimerai dans le secret de ma
pensée sans que personne le sache, et sans qu'aucune autre femme puisse
jamais dire: «Je l'ai remplacée, cette Thérèse.»
»Mon amie, il faut que tu m'accordes une faveur que tu m'as refusée
pendant ces derniers jours si doux et si chers que nous avons passés
ensemble: c'est de me parler de Palmer. Tu as cru que cela me ferait
encore du mal. Eh bien, tu t'es trompée. Cela m'aurait tué lorsque pour la
première fois je t'ai questionnée avec emportement sur son compte: j'étais
encore malade et un peu fou; mais, quand la raison m'est revenue, quand tu
m'as laissé deviner le _secret_ que tu n'étais pas forcée de me confier,
j'ai senti, au milieu de ma douleur, qu'en acceptant ton bonheur je
réparais toutes mes fautes. J'ai examiné attentivement votre manière
d'être ensemble: j'ai vu qu'il t'aimait passionnément et qu'il me
témoignait pourtant la tendresse d'un père. Cela, vois-tu, Thérèse, m'a
bouleversé. Je n'avais pas l'idée de cette générosité, de cette grandeur
dans l'amour. Heureux Palmer! comme il est sûr de toi, lui! comme il te
comprend, comme il te mérite par conséquent! Cela m'a rappelé le temps où
je te disais: «Aimez Palmer, vous me ferez bien plaisir!» Ah! quel odieux
sentiment j'avais alors dans l'âme! Je voulais être délivré de ton amour,
qui m'accablait de remords, et pourtant, si alors tu m'avais répondu: «Eh
bien, je l'aime!...» je t'aurais tuée?
«Et lui, ce bon grand coeur, il t'aimait déjà, et il n'a pas craint de se
consacrer à toi au moment où peut-être tu m'aimais encore! Moi, en
pareille circonstance, je n'aurais jamais osé me risquer. J'avais une trop
belle dose de cet orgueil que nous portons si fièrement, nous autres
hommes du monde, et qui a été si bien inventé par les sots pour nous
empêcher de vouloir conquérir le bonheur à nos risques et périls, ou de
savoir seulement le ressaisir quand il nous échappe.
»Oui, je veux me confesser jusqu'au bout, ma pauvre amie. Quand je te
disais: _Aimez Palmer_, je croyais quelquefois que tu l'aimais déjà, et
c'est là ce qui achevait de m'éloigner de toi. Il y a eu, dans les
derniers temps, bien des heures où j'ai été prêt à me jeter à tes pieds;
j'étais arrêté par cette idée: «Il est trop tard, elle en aime un autre.
Je l'ai voulu, mais elle n'eût pas dû le vouloir. Donc, elle est indigne
de moi!»
«Voilà comme je raisonnais dans ma folie, et pourtant, j'en suis sûr à
présent, si j'étais revenu à toi sincèrement, quand même tu aurais
commencé à aimer Dick, tu me l'aurais sacrifié. Tu aurais recommencé ce
martyre que je t'imposais. Allons, j'ai bien fait, n'est-ce pas, de
m'enfuir? Je le sentais en te quittant! Oui, Thérèse, c'est là ce qui m'a
donné la force de me sauver à Florence sans te dire un seul mot. Je
sentais que je t'assassinais jour par jour, et que je n'avais plus d'autre
manière de réparer mes torts que de te laisser seule auprès d'un homme qui
t'aimait véritablement.
«C'est encore là ce qui a soutenu mon courage à la Spezzia, durant cette
journée où j'aurais encore pu tenter d'obtenir ma grâce; mais cette
détestable pensée ne m'est pas venue; je t'en fais le serment, mon amie.
Je ne sais pas si tu avais dit à ce batelier de ne pas nous perdre de vue;
mais c'était bien inutile, va! Je me serais jeté dans la mer plutôt que de
vouloir trahir la confiance que Palmer me témoignait en nous laissant
ensemble.
«Dis-le-lui donc, à lui, que je t'aime véritablement, autant que je puis
aimer. Dis-lui que c'est à lui, autant qu'à toi, que je dois de m'être
condamné et exécuté comme j'ai fait. J'ai bien souffert, mon Dieu, pour
accomplir ce suicide du vieil homme! Mais je suis fier de moi-même à
présent. Tous mes anciens amis jugeraient que j'ai été un sot ou un lâche
de ne pas tâcher de tuer mon rival en duel, sauf à abandonner ensuite, en
lui crachant au visage, la femme qui m'avait trahi! Oui, Thérèse, c'est
ainsi que, moi-même, j'eusse probablement jugé chez un autre la conduite
que j'ai pourtant tenue vis-à-vis de toi et de Palmer avec autant de
résolution que de joie. C'est que je ne suis pas une brute, Dieu merci! je
ne vaux rien; mais je comprends le peu que je vaux, et je me rends
justice. «Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j'en souffre; loin
de là, ce sera ma consolation dans mes heures de spleen. Ce sera ma force
aussi: car ton pauvre enfant est encore bien faible, et, quand il se met à
penser à ce qu'il eût pu être et à ce qu'il est maintenant pour toi, sa
tête s'égare encore. Mais dis-moi que tu es heureuse et je me dirai avec
orgueil: «J'aurais pu troubler, disputer et peut-être détruire ce bonheur:
je ne l'ai pas fait. Il est donc un peu mon ouvrage, et j'ai droit
maintenant à l'amitié de Thérèse.»