vous faut encore une semaine ou deux avant de pouvoir faire un voyage
quelconque sans danger de rechute. Moi, je retourne en France, puisque
j'ai fini mon travail à Gênes, et que mon intention n'est pas, quant à
présent, de voir le reste de l'Italie.
--Fort bien, Thérèse, tu es libre; mais, si tu veux retourner en France,
je suis libre de le vouloir aussi. Ne peux-tu m'attendre huit jours? Je
suis sûr qu'il ne m'en faut pas davantage pour être en état de
voyager.
Il mettait tant de candeur dans l'oubli de ses torts, et il était si
enfant dans ce moment-là, que Thérèse retint une larme près de couler au
souvenir de cette adoption, autrefois si tendre, qu'elle était forcée
d'abdiquer.
Elle se remit à le tutoyer sans en avoir conscience, et lui dit, avec le
plus de douceur et de ménagement possible, qu'il fallait se quitter pour
quelque temps.
--Et pourquoi donc se quitter? s'écria Laurent, est-ce que nous ne nous
aimons plus?
--Cela serait impossible, reprit-elle; nous aurons toujours de l'amitié
l'un pour l'autre; mais nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de
peine, et ta santé n'en pourrait supporter davantage à présent. Laissons
passer le temps nécessaire pour que tout soit oublié.
--Mais j'ai oublié, moi! s'écria Laurent avec une bonne foi attendrissante
à force d'être ingénue. Je ne me souviens d'aucun mal que tu m'aies fait!
Tu as toujours été un ange pour moi, et, puisque tu es un ange, tu ne peux
pas garder de ressentiment. Il faut me pardonner tout et m'emmener,
Thérèse! Si tu me laisses ici, j'y périrai d'ennui!
Et, comme Thérèse montrait une fermeté à laquelle il ne s'attendait pas,
il prit de l'humeur et lui dit qu'elle avait tort de feindre une sévérité
que démentait toute sa conduite.
--Je comprends bien ce que tu veux, lui dit-il. Tu exiges que je me
repente, que j'expie mes torts. Eh bien, ne vois-tu pas que je les déteste,
et ne les ai-je pas assez expiés en devenant fou pendant huit ou dix
jours? Tu veux des larmes et des serments comme autrefois? A quoi bon? tu
n'y croirais plus. C'est ma conduite à venir qu'il faut juger, et tu vois
que je ne crains pas l'avenir, puisque je m'attache à toi. Voyons, ma
Thérèse, toi aussi, tu es un enfant, et tu sais bien que souvent je t'ai
appelée comme cela, quand je te voyais faire semblant de bouder. Penses-tu
pouvoir me persuader que tu ne m'aimes plus, quand tu viens de passer,
enfermée ici, un mois sur lequel tu as été vingt nuits et vingt jours sans
te coucher, et presque sans sortir de ma chambre? Ne vois-je pas, à tes
beaux yeux cerclés de bleu, que tu serais morte à la peine, s'il eût fallu
en passer davantage? On ne fait pas de pareilles choses pour un homme que
l'on n'aime plus!
Thérèse n'osait prononcer le mot fatal. Elle espérait que Palmer viendrait
rompre ce tête-à-tête, et qu'elle pourrait éviter une scène dangereuse au
convalescent. Ce fut impossible, il se mit en travers de la porte pour
l'empêcher de sortir, tomba à ses pieds et s'y roula avec désespoir.
--Mon Dieu! lui dit-elle, est-il possible que tu me croies assez cruelle,
assez fantasque pour te refuser un mot que je pourrais te dire? Mais je ne
le peux pas, ce mot ne serait plus la vérité. L'amour est fini entre
nous.
Laurent se releva avec rage. Il ne comprenait pas qu'il eût pu tuer cet
amour auquel il avait prétendu de pas croire.
--C'est donc Palmer? s'écria-t-il en brisant une théière avec laquelle il
s'était machinalement versé de la tisane; c'est donc lui? Dites, je le
veux, je veux la vérité! J'en mourrai, je le sais, mais je ne veux pas
être trompé!
--Trompé! dit Thérèse en lui prenant les mains pour l'empêcher de se les
déchirer avec ses ongles; trompé! de quel mot vous servez-vous là? Est-ce
que je vous appartiens? est-ce que, depuis la première nuit que vous avez
passée dehors à Gênes, après m'avoir dit que j'étais votre supplice et
votre bourreau, nous n'avons pas été étrangers l'un à l'autre? est-ce
qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus? et croyez-vous que ce temps,
passé sans retour de votre part, n'ait pas suffi à me rendre maîtresse de
moi-même?
Et, comme elle vit que Laurent, au lieu de s'exaspérer de sa franchise, se
calmait et l'écoutait avec une curiosité avide, elle continua:
--Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m'a ramenée à votre lit
d'agonie et qui m'a retenue jusqu'à ce jour auprès de vous pour achever
votre guérison par des soins maternels, c'est que vous n'avez jamais rien
compris à mon coeur. Ce coeur-là, Laurent, dit-elle en frappant sa
poitrine, n'est ni si fier ni si ardent peut-être que le vôtre; mais, vous
l'avez dit vous-même souvent autrefois, il reste toujours à la même place.
Ce qu'il a aimé, il ne peut pas cesser de l'aimer; mais, ne vous y trompez
pas, ce n'est pas de l'amour comme vous l'entendez, comme vous m'en avez
inspiré, et comme vous avez la folie d'en attendre encore. Ni mes sens ni
ma tête ne vous appartiennent plus. J'ai repris ma personne et ma volonté;
ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. J'en peux
disposer pour qui les mérite, pour Palmer si bon me semble, et vous
n'auriez pas une objection à faire, vous qui avez été le trouver un matin
pour lui dire:
«--Consolez donc Thérèse, vous me rendrez service!»
--C'est vrai... c'est vrai! dit Laurent en joignant ses mains tremblantes,
j'ai dit cela! Je l'avais oublié, je me le rappelle à présent!
--Ne l'oublie donc plus, dit Thérèse, qui se remit à lui parler avec
douceur en le voyant apaisé, et sache, mon pauvre enfant, que l'amour est
une fleur trop délicate pour se relever quand on l'a foulée aux pieds. N'y
songe plus avec moi, cherche-le ailleurs, si cette triste expérience que
tu en as faite t'ouvre les yeux et modifie ton caractère. Tu le trouveras
le jour où tu en seras digne. Quant à moi, je ne pourrais plus supporter
tes caresses, j'en serais avilie; mais ma tendresse de soeur et de mère te
restera malgré toi et malgré tout. Ceci est autre chose, c'est de la pitié,
je ne te le cache pas, et je te le dis précisément pour que tu ne songes
plus à reconquérir un amour dont tu serais humilié aussi bien que
moi-même. Si tu veux que cette amitié, qui t'offense maintenant, te
redevienne douce, tu n'as qu'à la mériter. Jusqu'à présent, tu n'en as pas
eu l'occasion. Voilà qu'elle se présente: profites-en, quitte-moi sans
faiblesse et sans aigreur. Montre-moi la figure calme et attendrie d'un
homme de coeur, au lieu de cette figure d'enfant qui pleure sans savoir
pourquoi.
--Laisse-moi pleurer, Thérèse, dit Laurent en se mettant à genoux,
laisse-moi laver ma faute dans mes larmes; laisse-moi adorer cette pitié
sainte qui a survécu en toi à l'amour brisé. Elle ne m'humilie pas comme
tu crois; je sens que j'en deviendrai digne. N'exige pas que je sois calme,
tu sais bien que je ne peux jamais l'être; mais crois que je peux devenir
bon. Ah! Thérèse, je t'ai connue trop tard! Pourquoi ne m'as-tu pas parlé
plus tôt comme tu viens de le faire? Pourquoi viens-tu m'accabler de ta
bonté et de ton dévouement, pauvre soeur de charité qui ne peux plus me
rendre le bonheur? Mais, tu as raison, Thérèse, je méritais ce qui
m'arrive, et tu me l'as fait enfin comprendre. La leçon me servira, je
t'en réponds, et, si je peux jamais aimer une autre femme, je saurai
comment il faut aimer. Je te devrai donc tout, ma soeur, le passé et
l'avenir!
Laurent parlait encore avec effusion lorsque Palmer rentra. Il se jeta à
son cou en l'appelant son frère et son sauveur, et il s'écria en lui
montrant Thérèse:
--Ah! mon ami! vous rappelez-vous ce que vous me disiez à l'hôtel Meurice,
la dernière fois que nous nous sommes vus à Paris? «Si vous ne croyez pas
pouvoir la rendre heureuse, brûlez-vous la cervelle ce soir plutôt que de
retourner chez elle!» J'aurais dû le faire, et je ne l'ai pas fait! Et, à
présent, regardez-la, elle est plus changée que moi, la pauvre Thérèse!
Elle a été brisée, et pourtant elle est venue m'arracher à la mort, quand
elle aurait dû me maudire et m'abandonner!
Le repentir de Laurent était véritable; Palmer en fut vivement attendri. A
mesure qu'il s'y livrait, l'artiste l'exprimait avec une éloquence
persuasive, et, quand Palmer se retrouva seul avec Thérèse, il lui dit:
--Mon amie, ne croyez pas que j'aie souffert de votre sollicitude pour
lui. J'ai bien compris! Vous vouliez guérir l'âme et le corps. Vous avez
remporté la victoire. Il est sauvé; votre pauvre enfant! A présent, que
voulez-vous faire?
--Le quitter pour toujours, répondit Thérèse, ou, du moins, ne le revoir
qu'après des années. S'il retourne en France, je reste en Italie, et, s'il
reste en Italie, je retourne en France. Ne vous ai-je pas dit que telle
était ma résolution? C'est parce qu'elle est bien arrêtée que je retardais
encore le moment des adieux. Je savais bien qu'il y aurait une crise
inévitable, et je ne voulais pas le laisser sur cette crise-là, si elle
était mauvaise.
--Y avez-vous bien songé, Thérèse? dit Palmer rêveur. Êtes-vous bien sûre
de ne pas faiblir au dernier moment?
--J'en suis sûre.
--Cet homme-là me parait irrésistible dans la douleur. Il arracherait la
pitié des entrailles d'une pierre, et pourtant, Thérèse, si vous lui cédez,
vous êtes perdue, et lui avec vous. Si vous l'aimez encore, songez que
vous ne pouvez le sauver qu'en le quittant!
--Je le sais, répondit Thérèse; mais que me dites-vous donc là, mon ami?
Êtes-vous malade, vous aussi? Avez-vous oublié que ma parole vous était
engagée?
Palmer lui baisa la main et sourit. La paix rentra dans son âme.
Laurent vint leur dire, le lendemain, qu'il voulait aller en Suisse pour
achever de se rétablir. Le climat de l'Italie ne lui convenait pas:
c'était la vérité. Les médecins lui conseillaient même de ne pas attendre
les grandes chaleurs.
De toute façon il fut décidé que l'on se séparerait à Florence. Thérèse
n'avait d'autre projet arrêté pour elle-même que d'aller où Laurent
n'irait pas; mais, en le voyant si fatigué de la crise de la veille, elle
dut lui promettre de passer à Florence encore une semaine, afin de
l'empêcher de partir sans avoir recouvré les forces nécessaires.
Cette semaine fut peut-être la meilleure de la vie de Laurent. Généreux,
cordial, confiant, sincère, il était entré dans un état de l'âme où il ne
s'était jamais senti, même durant les premiers huit jours de son union
avec Thérèse. La tendresse l'avait vaincu, pénétré, on peut dire envahi.
Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux
_Cascines_, aux heures où la foule n'y va pas, mangeant avec eux, se
faisant une joie d'enfant d'aller dîner dans la campagne en donnant le
bras à Thérèse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant
un peu de gymnastique avec celui-ci, accompagnant Thérèse avec lui au
théâtre, et se faisant tracer par _Dick le grand touriste_ l'itinéraire de
son voyage en Suisse. C'était une grande question de savoir s'il irait par
Milan ou par Gênes. Il se décida enfin pour cette dernière voie, en
prenant par Pise et Lucques, et en suivant ensuite le littoral par terre
ou par mer, selon qu'il se sentirait fortifié ou affaibli par les
premières journées du voyage.
Le jour du départ arriva. Laurent avait fait tous ses préparatifs avec une
gaieté mélancolique. Étincelant de plaisanteries sur son costume, sur son
bagage, sur la tournure hétéroclite qu'il allait avoir avec un certain
manteau imperméable que Palmer l'avait forcé d'accepter et qui était alors
une nouveauté dans le commerce, sur le baragouin français d'un domestique
italien que Palmer lui avait choisi et qui était le meilleur homme du
monde; acceptant avec reconnaissance et soumission toutes les prévisions
et toutes les gâteries de Thérèse, il avait des larmes plein les yeux,
tout en riant aux éclats.
La nuit qui précéda le dernier jour, il eut un léger accès de fièvre. Il
en plaisanta. Le voiturin qui devait le conduire à petites journées était
à la porte de l'hôtel. La matinée était fraîche. Thérèse s'inquiéta.
--Accompagnez-le jusqu'à la Spezzia, lui dit Palmer. C'est là qu'il doit
s'embarquer, s'il ne supporte pas bien la voiture. C'est là que je vous
rejoindrai le lendemain de son départ. Il vient de me tomber sur la tête
une affaire indispensable qui me retient ici vingt-quatre heures.
Thérèse, surprise de cette résolution et de cette proposition, refusa de
partir avec Laurent.
--Je vous en supplie, lui dit Palmer avec quelque vivacité; il m'est
impossible d'aller avec vous!
--Fort bien, mon ami, mais il n'est pas nécessaire que j'aille avec lui.
--Si fait, reprit-il, il le faut.
Thérèse crut comprendre que Palmer jugeait cette épreuve nécessaire. Elle
s'en étonna et s'en inquiéta.
--Pouvez-vous, lui dit-elle, me donner votre parole d'honneur que vous
avez effectivement une affaire importante ici?
--Oui, répondit-il, je vous la donne.
--Eh bien, je reste.
--Non, il faut que vous partiez.
--Je ne comprends pas.
--Je m'expliquerai plus tard, mon amie. Je crois en vous comme en Dieu,
vous le voyez bien; ayez confiance en moi. Partez.
Thérèse fit à la hâte un léger paquet qu'elle jeta dans le voiturin, et
elle y monta auprès de Laurent, en criant à Palmer:
--J'ai votre parole d'honneur que vous venez me rejoindre dans
vingt-quatre heures.
VIII
Palmer, forcé réellement de rester à Florence et d'en éloigner Thérèse,
fut frappé d'un coup mortel en la voyant partir. Cependant le danger qu'il
redoutait n'existait pas. La chaîne ne pouvait pas être renouée. Laurent
ne songea même pas à émouvoir les sens de Thérèse; mais, certain de
n'avoir pas perdu son coeur, il résolut de reprendre son estime. Il le
résolut, disons-nous? Non, il ne fit aucun calcul, il éprouva tout
naturellement le besoin de se relever aux yeux de cette femme qui avait
grandi dans son esprit. S'il l'eût implorée en ce moment, elle lui eût
résisté sans peine, elle l'eût peut-être méprisé. Il s'en garda bien, ou
plutôt il n'y songea pas. Il fut trop bien inspiré pour commettre une
pareille faute. Il prit de bonne foi et d'enthousiasme le rôle du coeur
brisé, de l'enfant soumis et châtié, si bien qu'au bout du voyage, Thérèse
se demandait si ce n'était pas lui la victime de ce fatal amour.
Pendant ces trois jours de tête-à-tête, Thérèse se trouva heureuse auprès
de Laurent. Elle voyait s'ouvrir une nouvelle ère de sentiments exquis,
une route inexplorée, puisque, dans cette voie, elle avait jusque-là
marché seule. Elle savourait la douceur d'aimer sans remords, sans
inquiétude et sans combat, un être pâle et faible, qui n'était plus pour
ainsi dire qu'une âme, et qu'elle s'imaginait retrouver dès cette vie,
dans le paradis des pures essences, comme on rêve de se retrouver après la
mort.
Et puis elle avait été profondément froissée et humiliée par lui,
brouillée et irritée contre elle-même; cet amour, accepté avec tant de
vaillance et de grandeur, lui avait laissé une flétrissure, comme eût fait
un entraînement de pure galanterie. Il était venu un moment où elle
s'était méprisée de s'être laissé si grossièrement tromper. Elle se
sentait donc renaître, et elle se réconciliait avec le passé en voyant
pousser sur ce tombeau de la passion ensevelie une fleur d'amitié
enthousiaste plus belle que la passion, même dans ses meilleurs jours.
C'est le 10 mai qu'ils arrivèrent à la Spezzia, une petite ville
pittoresque à demi génoise et à demi florentine, au fond d'une rade bleue
et unie comme le plus beau ciel. Ce n'était pas encore la saison des bains
de mer. Le pays était une solitude enchantée, le temps frais et délicieux.
A la vue de cette belle eau tranquille, Laurent, que la voiture avait un
peu fatigué, se décida pour le voyage par mer. On s'informa des moyens de
transport; un petit bateau à vapeur partait pour Gênes deux fois par
semaine. Thérèse fut contente que le jour du départ ne fût pas pour le
soir même. C'étaient vingt-quatre heures de repos pour son malade. Elle
lui fit retenir une cabine sur ce bateau pour le lendemain soir.
Laurent, tout affaibli qu'il se sentait encore, ne s'était jamais si bien
porté. Il avait un sommeil et un appétit d'enfant. Cette douce langueur
des premiers jours de la complète guérison jetait son âme dans un trouble
délicieux. Le souvenir de sa vie passée s'effaçait comme un mauvais rêve.
Il se sentait et se croyait transformé radicalement pour toujours. Dans ce
renouvellement de sa vie, il n'avait plus la faculté de souffrir. Il
quittait Thérèse avec une sorte de joie triomphante au milieu de ses
larmes. Cette soumission aux arrêts de la destinée était à ses yeux une
expiation volontaire dont elle devait lui tenir compte. Il ne l'avait pas
provoquée, mais il l'acceptait au moment où il sentait le prix de ce qu'il
avait méconnu. Il poussait ce besoin de s'immoler au point de lui dire
qu'elle devait aimer Palmer, qu'il était le meilleur des amis et le plus
grand des philosophes. Puis, il s'écriait tout à coup:
--Ne me dis rien, chère Thérèse! Ne me parle pas de lui! Je ne me sens pas
encore assez fort pour t'entendre dire que tu l'aimes. Non, tais-toi! j'en
mourrais!... Mais sache que je l'aime aussi! Que puis-je te dire de
mieux?
Thérèse ne prononça pas une seule fois le nom de Palmer; et, dans les
moments où Laurent, moins héroïque, la questionnait indirectement, elle
lui répondait:
--Tais-toi. J'ai un secret que je te dirai plus tard, et qui n'est pas ce
que tu crois. Tu ne pourrais pas le deviner, ne cherche pas.
Ils passèrent le dernier jour à parcourir en barque la rade de la Spezzia.
Ils se faisaient mettre à terre de temps en temps pour cueillir sur les
rives de belles plantes aromatiques qui croissent dans le sable et jusque
dans les premiers remous du flot indolent et clair. L'ombrage est rare sur
ces beaux rivages d'où s'élancent à pic des montagnes couvertes de
buissons en fleur. La chaleur se faisant sentir, dès qu'ils apercevaient
un groupe de pins, ils s'y faisaient conduire. Ils avaient apporté leur
dîner, qu'ils mangèrent ainsi sur l'herbe, au milieu des touffes de
lavande et de romarin. La journée passa comme un rêve, c'est-à-dire
qu'elle fut courte comme un instant, et qu'elle résuma pourtant les plus
douces émotions de deux existences.
Cependant le soleil baissait, et Laurent devenait triste. Il voyait de
loin la fumée du _Ferruccio_, le bateau à vapeur de la Spezzia, que l'on
chauffait pour le départ, et ce nuage noir passait sur son âme. Thérèse
vit qu'il fallait le distraire jusqu'au dernier moment, et elle demanda au
batelier ce qu'il y avait encore à voir dans la baie.
--Il y a, répondit-il, l'île Palmaria et la carrière de marbre _portor_.
Si vous voulez y aller, vous pourrez vous y embarquer. Le vapeur y passe
pour prendre la mer, car il s'arrête en face, à Porto-Venere, pour
recevoir des passagers ou des marchandises. Vous aurez tout le temps de
gagner son bord. Je réponds de tout.
Les deux amis se firent conduire à l'île Palmaria.
C'est un bloc de marbre à pic sur la mer et qui s'abaisse en pente douce
et fertile du côté du golfe: il y a de ce côté quelques habitations à
mi-côte et deux villas sur le rivage. Cette île est plantée, comme une
défense naturelle, à l'entrée du golfe; dont la passe est fort étroite
entre l'île et le petit port jadis consacré à Vénus. De là le nom de
Porto-Venere.
Rien dans l'affreuse bourgade ne justifie ce nom poétique, mais sa
situation sur les rochers nus, battus de flots agités, car ce sont les
premiers flots de la véritable mer qui s'engouffrent dans la passe, est
des plus pittoresques. On ne saurait imaginer un décor plus frappant pour
caractériser un nid de pirates. Les maisons, noires et misérables, rongées
par l'air salin, s'échelonnent, démesurément hautes, sur le roc inégal.
Pas une vitre qui ne soit brisée à ces petites fenêtres, qui semblent des
yeux inquiets occupés à guetter une proie à l'horizon. Pas un mur qui ne
soit dépouillé de son ciment, tombant en grandes plaques comme des voiles
déchirées par la tempête. Pas une ligne d'aplomb dans ces constructions
appuyées les unes contre les autres et près de crouler toutes ensemble.
Tout cela monte jusqu'à l'extrémité du promontoire, où tout cesse
brusquement, et que terminent un vieux fort tronqué et l'aiguille d'un
petit clocher planté en vigie en face de l'immensité. Derrière ce tableau,
qui forme un plan détaché sur les eaux marines, s'élèvent d'énormes
rochers d'une teinte livide, dont la base, irisée par les reflets de la
mer, semble plonger dans quelque chose d'indécis et d'impalpable comme la
couleur du vide.
C'est de la carrière de marbre de l'île Palmaria, de l'autre côté de
l'étroite passe, que Laurent et Thérèse contemplaient cet ensemble
pittoresque. Le soleil couchant jetait sur les premiers plans un ton
rougeâtre qui confondait en une seule masse, homogène d'aspect, les
rochers, les vieux murs et les ruines, à ce point que tout, l'église même,
semblait taillé dans le même bloc, tandis que les grands rochers du
dernier plan baignaient dans une lumière d'un vert glauque.
Laurent fut frappé de ce spectacle, et, oubliant tout, il l'embrassa d'un
regard de peintre où Thérèse vit rayonner, comme dans un miroir, tous les
feux du ciel embrasé.
--Dieu merci! pensa-t-elle, voilà enfin l'artiste qui se réveille!
En effet, depuis sa maladie, Laurent n'avait pas eu une pensée pour son
art.
La carrière n'offrant que l'intérêt d'un moment, celui de voir de gros
blocs d'un beau marbre noir veiné de jaune d'or, Laurent voulut gravir la
pente rapide de l'île pour regarder de haut la pleine mer, et il s'avança,
sous un bois de pins assez peu praticable, jusqu'à une corniche de lichens
où il se vit tout à coup comme perdu dans l'espace. Le rocher surplombait
la mer, qui avait rongé sa base et qui s'y brisait avec un bruit
formidable. Laurent, qui ne croyait pas cette côte si escarpée, fut saisi
d'un tel vertige, que, sans Thérèse, qui l'avait suivi et qui le
contraignit de glisser tout de son long en arrière, il se serait laissé
tomber dans le gouffre.
En ce moment, elle le vit pris de terreur et l'oeil hagard, comme elle
l'avait vu dans la forêt de ***
--Qu'est-ce donc? lui dit-elle. Voyons, est-ce encore un rêve?
--Non! non! s'écria-t-il en se relevant et en s'attachant à elle comme
s'il eût cru se retenir à une force immuable; ce n'est plus le rêve, c'est
la réalité! C'est la mer, l'affreuse mer qui va m'emporter tout à l'heure!
c'est l'image de la vie où je vais retomber! c'est l'abîme qui va se
creuser entre nous! c'est le bruit monotone, infatigable, odieux que
j'allais écouter la nuit dans la rade de Gênes, et qui me hurlait le
blasphème aux oreilles! c'est cette houle brutale que je m'exerçais à
dompter dans une barque, et qui me portait fatalement vers un abîme plus
profond et plus implacable encore que celui des eaux! Thérèse, Thérèse,
sais-tu ce que tu fais en me jetant en proie à ce monstre qui est là, et
qui ouvre déjà sa gueule hideuse pour dévorer ton pauvre enfant?
--Laurent! lui dit-elle en lui secouant le bras, Laurent, m'entends-tu?
Il parut s'éveiller dans un autre monde en reconnaissant la voix de
Thérèse; car, en l'interpellant, il s'était cru seul; et il se retourna
avec surprise en voyant que l'arbre auquel il se cramponnait n'était autre
chose que le bras tremblant et fatigué de son amie.
--Pardon! pardon! lui dit-il, c'est un dernier accès, ce n'est rien.
Partons!
Et il descendit précipitamment le versant qu'il avait monté avec elle.
_Le Ferruccio_ arrivait à toute vapeur du fond de la Spezzia.
--Mon Dieu, le voilà! dit-il. Qu'il va vite! s'il pouvait sombrer avant
d'être ici!
--Laurent! reprit Thérèse d'un ton sévère.
--Oui, oui, ne crains rien, mon amie, me voilà tranquille. Ne sais-tu pas
qu'à présent il suffit d'un regard de toi pour que j'obéisse avec joie?
Allons, la barque! Allons, c'en est fait! Je suis calme, je suis content!
Donne-moi ta main, Thérèse. Tu vois, je ne t'ai pas demandé un seul baiser
depuis trois jours de tête-à-tête! Je ne te demande que cette main loyale.
Souviens-toi du jour où tu m'as dit: «N'oublie jamais qu'avant d'être ta
maîtresse, j'ai été ton amie!» Eh bien, voilà ce que tu souhaitais, je ne
te suis plus rien, mais je suis à toi pour la vie!...