désordre, la chemise déchirée et le front ensanglanté, était si effrayant
à voir et à entendre, que Thérèse sentit tout son amour se changer en
dégoût. Elle était si désespérée de la vie en cet instant, qu'elle ne
songea pas seulement à avoir peur. Muette et immobile sur le fauteuil où
elle s'était assise, elle laissait couler ce torrent de blasphèmes, et,
tout en se disant que cet insensé était capable de la tuer, elle attendait
avec un dédain glacial et une indifférence absolue le paroxysme de son
accès.
Il se tut quand il n'eut plus la force de parler. Alors elle se leva et
sortit sans lui avoir répondu une syllabe et sans jeter sur lui un regard.
VII
Laurent valait mieux que ses paroles; il ne pensait pas un mot de tout ce
qu'il avait dit d'atroce à Thérèse durant cette affreuse nuit. Il le
pensait dans ce moment-là, ou plutôt il parlait sans en avoir conscience.
Il ne se rappela rien quand il eut dormi dessus, et, si on le lui eût
rappelé, il eût tout désavoué.
Mais il y avait une chose vraie, c'est que, pour le moment, il était las
de l'amour élevé, et aspirait de tout son être aux funestes enivrements du
passé. C'était le châtiment de la mauvaise voie qu'il avait prise en
entrant dans la vie, châtiment bien cruel sans doute, et dont on conçoit
qu'il se plaignit avec énergie, lui qui n'avait rien prémédité et qui
s'était jeté en riant dans un abîme d'où il croyait pouvoir aisément
sortir quand il voudrait. Mais l'amour est régi par un code qui semble
reposer, comme les codes sociaux, sur cette terrible formule: _Nul n'est
censé ignorer la loi!_ Tant pis pour ceux qui l'ignorent en effet! Que
l'enfant se jette dans les griffes de la panthère, croyant pouvoir la
caresser: la panthère ne tiendra compte de cette innocence; elle dévorera
l'enfant, parce qu'il ne dépend pas d'elle de l'épargner. Ainsi des
poisons, ainsi de la foudre, ainsi du vice, agents aveugles de la loi
fatale que l'homme doit _connaître_ ou _subir_.
Il ne resta dans la mémoire de Laurent, au lendemain de cette crise, que
la conscience d'avoir eu avec Thérèse une explication décisive, et le
vague souvenir de l'avoir vue résignée.
--Tout est peut-être pour le mieux, pensa-t-il en la retrouvant aussi
calme qu'il l'avait quittée.
Il fut pourtant effrayé de sa pâleur.
--Ce n'est rien, lui dit-elle tranquillement; ce rhume me fatigue beaucoup,
mais ce n'est qu'un rhume. Cela doit faire son temps.
--Eh bien, Thérèse, lui dit-il, qu'y a-t-il d'établi dans nos rapports, à
présent? Y avez-vous réfléchi? C'est vous qui déciderez. Devons-nous nous
quitter avec dépit ou rester ensemble sur le pied de l'amitié comme
_autrefois?_
--Je n'ai aucun dépit, répondit-elle; restons amis. Demeurez ici si vous
vous y plaisez. Moi, j'achève mon travail, et je retourne en France dans
quinze jours.
--Mais, d'ici à quinze jours dois-je aller demeurer dans une autre maison?
ne craignez-vous pas qu'on n'en jase?
--Faites ce que vous jugerez à propos. Nous avons ici nos appartements
indépendants l'un de l'autre; le salon seul est commun: je n'en ai aucun
besoin; je vous le cède.
--Non, c'est moi qui vous prie de le garder. Vous ne m'entendrez pas aller
et venir; je n'y mettrai jamais les pieds, si vous me le défendez.
--Je ne vous défends rien, répondit Thérèse, sinon de croire un seul
instant que votre maîtresse puisse vous pardonner. Quant à votre amie,
elle est au-dessus d'une certaine sphère de désillusions. Elle espère
encore pouvoir vous être utile, et vous la retrouverez toujours quand vous
aurez besoin d'affection.
Elle lui tendit la main et s'en alla travailler.
Laurent ne la comprit pas. Tant d'empire sur elle-même était une chose
qu'il ne pouvait s'expliquer, lui qui ne connaissait pas le courage passif
et les résolutions muettes. Il crut qu'elle comptait reprendre son empire
sur lui et qu'elle voulait le ramener à l'amour par l'amitié. Il se promit
d'être invulnérable à toute faiblesse, et, pour être plus sûr de lui-même,
il résolut de prendre quelqu'un à témoin de la rupture consommée. Il alla
trouver Palmer, lui confia la malheureuse histoire de son amour et
ajouta:
--Si vous aimez Thérèse comme je le crois, mon cher ami, faites que
Thérèse vous aime. Je ne peux pas en être jaloux, bien au contraire. Comme
je l'ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle,
j'en suis certain, vous m'ôterez par là un remords que je ne tiens pas à
conserver.
Laurent fut surpris du silence de Palmer.
--Est-ce que je vous offense en vous parlant comme je fais? lui dit-il.
Telle n'est pas mon intention. J'ai de l'amitié pour vous, de l'estime, et
même du respect, si vous voulez. Si vous blâmez ma conduite dans tout ceci,
dites-le-moi; cela vaudra mieux que cet air d'indifférence ou de dédain.
--Je ne suis indifférent ni aux chagrins de Thérèse ni aux vôtres,
répondit Palmer. Seulement, je vous épargne des conseils ou des reproches
qui viendraient trop tard. Je vous ai crus faits l'un pour l'autre; je
suis persuadé, à présent, que le plus grand bonheur et le seul que vous
puissiez vous donner l'un à l'autre, c'est de vous quitter. Quant à mes
sentiments personnels pour Thérèse, je ne vous reconnais pas le droit de
m'interroger, et quant à ceux que, selon vous, je pourrais parvenir à lui
inspirer, c'est, après ce que vous venez de me dire, une supposition que
vous n'avez plus le droit d'émettre devant moi, encore moins devant elle.
--C'est juste, reprit Laurent d'un air dégagé, et j'entends fort bien ce
que parler veut dire. Je vois que, maintenant, je serai de trop ici, et je
crois que je ferai aussi bien de m'en aller pour ne gêner personne.
Il partit, en effet, après de froids adieux à Thérèse, et s'en alla tout
droit à Florence avec l'intention de se jeter dans le monde ou dans le
travail, selon son caprice. Il éprouvait une douceur souveraine à se dire:
--Je ferai ce qui me passera par la tête sans que personne en souffre ou
s'en inquiète. Le pire des supplices quand on n'est pas plus méchant que
je ne le suis, c'est d'être fatalement entraîné à voir une victime. Allons,
je suis libre enfin, et le mal que je pourrai faire ne retombera que sur
moi!
Sans doute, Thérèse eut le tort de ne pas lui laisser voir combien était
profonde la blessure qu'il lui avait faite. Elle eut trop de courage et de
fierté. Puisqu'elle avait entrepris cette cure d'un malade désespéré, elle
eût dû ne pas reculer devant les grands remèdes et les opérations
cruelles. Il eût fallu faire saigner abondamment ce coeur en délire,
l'accabler de reproches, lui rendre injure pour injure et douleur pour
douleur. En voyant le mal qu'il avait fait, Laurent se serait peut-être
rendu justice à lui-même. Peut-être la honte et le repentir eussent-ils
sauvé son âme du crime d'y tuer l'amour de sang-froid.
Mais, après trois mois d'inutiles efforts, Thérèse était rebutée.
Devait-elle donc tant de dévouement à un homme qu'elle n'avait jamais
désiré asservir, qui s'était imposé à elle malgré sa douleur et ses
tristes prévisions, qui s'était attaché à ses pas comme un enfant
abandonné pour lui crier: «Emmène-moi, garde-moi, ou je vais mourir là, au
bord du chemin?...»
Et cet enfant la maudissait d'avoir cédé à ses cris et à ses pleurs. Il
l'accusait d'avoir profité de sa faiblesse pour l'enlever aux plaisirs de
la liberté. Il s'éloignait d'elle, respirant à pleine poitrine, et disant:
«Enfin, enfin!»
--Puisqu'il est incurable, pensa-t-elle, à quoi bon le faire souffrir?
N'ai-je pas vu que je ne pouvais rien? Ne m'a-t-il pas dit et presque
prouvé, hélas! que j'étouffais son génie en voulant détruire sa fièvre?
Quand je croyais être venue à bout de le dégoûter des excès, n'ai-je pas
vu qu'il en était plus avide? Quand je lui ai dit: «Retourne au monde,» il
a craint ma jalousie, et il s'est jeté dans la débauche mystérieuse et
grossière; il est revenu ivre, avec les habits déchirés et du sang sur la
figure!
Le jour du départ de Laurent, Palmer dit à Thérèse:
--Eh bien, mon amie, que voulez-vous faire? Dois-je courir après lui?
--Non, certes! répondit-elle.
--Je le ramènerais peut-être!
--J'en serais désolée.
--Vous ne l'aimez donc plus?
--Non, plus du tout.
Il y eut un silence; après quoi, Palmer rêveur reprit:
--Thérèse, j'ai une nouvelle très-grave à vous annoncer. J'hésite, parce
que je crains de vous causer une grande émotion de plus, et vous n'êtes
guère disposée...
--Je vous demande pardon, mon ami. Je suis horriblement triste mais je
suis absolument calme et préparée à tout.
--Eh bien, Thérèse, apprenez que vous êtes libre: le comte de *** n'est
plus.
--Je le savais, répondit Thérèse. Il y a huit jours que je le sais.
--Et vous ne l'avez pas dit à Laurent?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce qu'à l'instant même il se fût fait en lui une réaction quelconque.
Vous savez comme l'imprévu le bouleverse et le passionne. De deux choses
l'une: ou il eût imaginé qu'en lui faisant part de ma nouvelle situation,
je voulais l'épouser, et l'effroi d'un lien avec moi eût exaspéré son
aversion, ou il se fût tourné, tout à coup de lui-même vers l'idée du
mariage, dans un de ces paroxysmes de dévouement qui s'emparent de lui, et
qui durent... juste un quart d'heure, pour faire place à un profond
désespoir ou à une colère insensée. Le malheureux est assez coupable
envers moi; il n'était pas nécessaire de jeter un appât nouveau à sa
fantaisie et un motif de plus à son parjure.
--Vous ne l'estimez donc plus?
--Je ne dis pas cela, mon cher Palmer. Je le plains et ne l'accuse pas.
Peut-être une autre femme le rendra-t-elle heureux et bon. Moi, je n'ai pu
faire, ni l'un ni l'autre. Il y a probablement de ma faute autant que de
la sienne. Quoi qu'il en soit, il est bien prouvé pour moi que nous ne
devions pas et que nous ne devons plus chercher à nous aimer.
--Et maintenant, Thérèse, ne songerez-vous pas à tirer avantage de la
liberté qui vous est rendue?
--Quel avantage puis-je en tirer?
--Vous pouvez vous remarier et connaître les joies de la famille.
--Mon cher Dick, j'ai aimé deux fois dans ma vie, et vous voyez où j'en
suis. Il n'est pas dans ma destinée d'être heureuse. Il est trop tard pour
chercher ce qui m'a fui. J'ai trente ans.
--C'est parce que vous avez trente ans que vous ne pouvez vous passer
d'amour. Vous venez de subir l'entraînement de la passion, et c'est
précisément l'âge où les femmes ne peuvent s'y soustraire. C'est parce que
vous avez souffert, c'est parce que vous avez été mal aimée que
l'inextinguible soif du bonheur va se réveiller en vous et vous conduire
peut-être, de déceptions en déceptions, dans des abîmes plus profonds que
celui d'où vous sortez.
--J'espère que non.
--Oui, sans doute, vous espérez; mais vous vous trompez, Thérèse. Il faut
tout craindre de votre âge, de votre sensibilité surexcitée et du calme
trompeur où vous plonge un moment d'abattement et de lassitude. L'amour
vous cherchera, n'en doutez pas, et, à peine rendue à la liberté, vous
allez être poursuivie et obsédée. Votre isolement tenait autrefois en
respect les espérances de ceux qui vous entouraient; mais, à présent que
Laurent vous a peut-être fait descendre dans leur estime, tous ceux qui se
tenaient pour vos amis vont vouloir être vos amants. Vous inspirerez des
passions violentes, et il s'en trouvera d'assez habiles pour vous
persuader. Enfin...
--Enfin, Palmer, vous me jugez perdue parce que je suis malheureuse! Voilà
qui est fort cruel, et vous me faites vivement sentir combien je suis
déchue!
Thérèse mit ses mains sur sa figure et pleura amèrement.
Palmer la laissa pleurer; voyant que les larmes lui étaient nécessaires,
il avait provoqué à dessein ce déchirement. Quand il la vit apaisée, il se
mit à genoux devant elle.
--Thérèse, lui dit-il, je vous ai fait beaucoup de peine, mais vous devez
absoudre mon intention. Thérèse, je vous aime, je vous ai toujours aimée,
non avec une passion aveugle, mais avec toute la foi et tout le dévouement
dont je suis capable. Je vois plus que jamais en vous une noble existence
gâtée et brisée par la faute des autres. Vous êtes déchue aux yeux du
monde en effet, mais non aux miens. Au contraire, votre tendresse pour
Laurent m'a prouvé que vous étiez femme, et je vous aime mieux ainsi
qu'armée de pied en cap contre toutes les faiblesses humaines, comme je me
le persuadais auparavant. Écoutez-moi, Thérèse. Je suis un philosophe, moi,
c'est-à-dire que je consulte la raison et la tolérance plus que les
préjugés du monde et les subtilités romanesques du sentiment. Dussiez-vous
devenir la proie des plus funestes égarements, je ne cesserai pas de vous
aimer et de vous estimer, parce que vous êtes de ces femmes qui ne peuvent
être égarées que par le coeur. Mais pourquoi faut-il que vous tombiez dans
ces désastres? Il est bien certain pour moi que, si vous rencontriez dès
aujourd'hui un coeur dévoué, tranquille et fidèle, exempt de ces maladies
de l'âme qui font quelquefois les grands artistes et souvent les mauvais
époux, un père, un frère, un ami, un mari enfin, vous seriez, vous, à
jamais préservée des dangers et des malheurs de l'avenir. Eh bien, Thérèse,
j'ose dire que je suis cet homme-là. Je n'ai rien de brillant pour vous
éblouir, mais j'ai le coeur solide pour vous aimer. J'ai une confiance
absolue en vous. Du moment que vous serez heureuse, vous serez
reconnaissante, et, reconnaissante, vous serez fidèle et à jamais
réhabilitée. Dites oui, Thérèse, consentez à m'épouser, et consentez-y
tout de suite, sans effroi, sans scrupule, sans fausse délicatesse, sans
méfiance de vous-même. Je vous donne ma vie et ne vous demande que de
croire en moi. Je me sens assez fort pour ne pas souffrir des larmes que
l'ingratitude d'un autre vous a fait verser encore. Je ne vous reprocherai
jamais le passé, et je me charge de vous faire l'avenir si doux et si sûr,
que jamais le vent d'orage ne viendra vous arracher de mon sein.
Palmer parla longtemps ainsi avec une abondance de coeur que Thérèse ne
lui connaissait pas. Elle essaya de se défendre de sa confiance; mais
cette résistance était, suivant Palmer, un reste de maladie morale qu'elle
devait combattre en elle-même. Elle sentait que Palmer disait la vérité,
mais elle sentait aussi qu'il voulait assumer sur lui une tâche
effrayante.
--Non, lui disait-elle, ce n'est pas moi-même que je crains. Je ne peux
plus aimer Laurent et je ne l'aime plus; mais le monde, mais votre mère,
votre patrie, votre considération, l'honneur de votre nom? Je suis déchue,
vous l'avez dit, et je le sens. Ah! Palmer, ne me pressez pas ainsi! Je
suis trop épouvantée de ce que vous voulez affronter pour moi!
Le lendemain et les jours suivants, Palmer insista, avec énergie. Il ne
laissa pas respirer Thérèse. Du matin au soir, seul avec elle, il
multiplia les forces de sa volonté pour la convaincre. Palmer était un
homme de coeur et de premier mouvement; nous verrons plus tard si Thérèse
eut raison d'hésiter. Ce qui l'inquiétait, c'était la précipitation avec
laquelle Palmer agissait et voulait la forcer d'agir en s'engageant à lui
par une promesse.
--Vous craignez mes réflexions, lui disait-elle: vous n'avez donc pas en
moi la confiance dont vous vous vantez.
--Je crois en votre parole, répondait-il. La preuve c'est que je vous la
demande; mais je ne suis pas forcé de croire que vous m'aimez, puisque
vous ne répondez pas sur ce fait, et vous avez raison. Vous ne savez pas
encore quel nom donner à votre amitié. Quant à moi, je sais que c'est de
l'amour que j'éprouve, et je ne suis pas de ceux qui hésitent à voir clair
en eux-mêmes? L'amour est en moi très-logique. Il veut fortement. Il
s'oppose donc aux mauvaises chances que vous pouvez lui faire courir en
vous jetant dans des réflexions et des rêveries où, malade comme vous
voilà, vous ne verrez peut-être pas bien vos véritables
intérêts.
Thérèse se sentait presque blessée quand Palmer lui parlait de ses
intérêts à elle. Elle voyait trop d'abnégation chez Palmer, et ne pouvait
souffrir qu'il la crût capable de l'accepter sans vouloir y répondre. Tout
à coup, elle eut honte d'elle-même dans ce combat de générosité, où Palmer
se livrait tout entier sans exiger autre chose que de faire accepter son
nom, sa fortune, sa protection et l'affection de sa vie entière. Il
donnait tout, et, pour toute récompense, il la priait de songer à
elle-même.
L'espoir revint donc au coeur de Thérèse, Cet homme qu'elle avait toujours
cru positif, et qui affectait encore naïvement de l'être, se révélait à
elle sous un aspect si imprévu, que son esprit en était frappé et comme
ranimé au milieu de son agonie. C'était comme un rayon de soleil au sein
d'une nuit qu'elle avait jugé devoir être éternelle. Au moment où, injuste
et désespérée, elle allait maudire l'amour, il la forçait de croire à
l'amour et de regarder son désastre comme un accident dont le ciel voulait
la dédommager. Palmer, d'une beauté froide et régulière, se transfigurait
à chaque instant sous le regard étonné, incertain et attendri de la femme
aimée. Sa timidité, qui donnait à ses premières ouvertures quelque chose
de rude, faisait place à l'expansion, et, pour s'exprimer avec moins de
poésie que Laurent, il n'en arrivait que mieux à la persuasion.
Thérèse découvrit l'enthousiasme sous cette écorce un peu âpre de
l'obstination, et elle ne put s'empêcher de sourire avec attendrissement
en voyant la passion avec laquelle il prétendait poursuivre froidement le
dessein de la sauver. Elle se sentit touchée et se laissa arracher la
promesse qu'il exigeait.
Tout à coup, elle reçut une lettre d'une écriture inconnue, tant elle
était altérée. Elle eut même peine à déchiffrer la signature. Elle parvint
cependant, avec l'aide de Palmer, à lire ces mots:
«J'ai joué, j'ai perdu; j'ai eu une maîtresse, elle m'a trompé, je l'ai
tuée. J'ai pris du poison. Je me meurs. Adieu, Thérèse.
«LAURENT.»
--Partons! dit Palmer.
--O mon ami, je vous aime! répondit Thérèse en se jetant dans ses bras. Je
sens maintenant combien vous êtes digne d'être aimé.
Ils partirent à l'instant même. En une nuit, ils arrivèrent par mer à
Livourne, et, le soir, ils étaient à Florence. Ils trouvèrent Laurent dans
une auberge, non pas mourant, mais dans un accès de fièvre cérébrale si
violent, que quatre hommes ne pouvaient le tenir. En voyant Thérèse, il la
reconnut, et s'attacha à elle en lui criant qu'on voulait l'enterrer
vivant. Il la tenait si fort, qu'elle tomba par terre, étouffée. Palmer
dut l'emporter de la chambre évanouie; mais elle y revint au bout d'un
instant, et, avec une persévérance qui tenait du prodige, elle passa vingt
jours et vingt nuits au chevet de cet homme qu'elle n'aimait plus. Il ne
la reconnaissait guère que pour l'accabler d'injures grossières, et, dès
qu'elle s'éloignait un instant, il la rappelait en disant que sans elle il
allait mourir.
Il n'avait heureusement ni tué aucune femme, ni pris aucun poison, ni
peut-être perdu son argent au jeu, ni rien fait de ce qu'il avait écrit à
Thérèse dans l'invasion du délire et de la maladie. Il ne se rappela
jamais cette lettre, dont elle eût craint de lui parler; il était assez
effrayé du dérangement de sa raison, quand il lui arrivait d'en avoir
conscience. Il eut encore bien d'autres rêves sinistres, tant que dura sa
fièvre. Il s'imagina tantôt que Thérèse lui versait du poison, tantôt que
Palmer lui mettait des menottes. La plus fréquente et la plus cruelle de
ses hallucinations consistait à voir une grande épingle d'or que Thérèse
détachait de sa chevelure et lui enfonçait lentement dans le crâne. Elle
avait, en effet, une telle épingle pour retenir ses cheveux, à la mode
italienne. Elle l'ôta, mais il continua à la voir et à la sentir.
Comme il semblait le plus souvent que sa présence l'exaspérât, Thérèse se
plaçait ordinairement derrière son lit, avec le rideau entre eux; mais,
aussitôt qu'il était question de le faire boire, il s'emportait et
protestait qu'il ne prendrait rien que de la main de Thérèse.
--Elle seule a le droit de me tuer, disait-il; je lui ai fait tant de mal!
Elle me hait, qu'elle se venge! Ne la vois-je pas à toute heure, sur le
pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant? Allons, Thérèse, venez
donc, j'ai soif: versez-moi le poison.
Thérèse lui versait le calme et le sommeil. Après plusieurs jours d'une
exaspération à laquelle les médecins ne croyaient pas qu'il pût résister,
et qu'ils notèrent comme un fait anomal, Laurent se calma subitement, et
resta inerte, brisé, continuellement assoupi, mais sauvé.
Il était si faible, qu'il fallait le nourrir sans qu'il en eût conscience,
et le nourrir à doses si minimes pour que son estomac n'eût pas le moindre
travail de digestion à faire, que Thérèse jugea ne devoir pas le quitter
un instant. Palmer essaya de lui faire prendre du repos en lui donnant sa
parole d'honneur de la remplacer auprès du malade; mais elle refusa,
sentant bien que les forces humaines n'étaient pas à l'abri de la surprise
du sommeil, et que, puisqu'un miracle se faisait en elle pour l'avertir de
chaque minute où elle devait porter la cuiller aux lèvres du malade, sans
que jamais elle fût vaincue par la fatigue, c'était elle, non pas un autre,
que Dieu avait chargée de sauver cette existence fragile.
C'était elle en effet, et elle la sauva.
Si la médecine, quelque éclairée qu'elle soit, est insuffisante dans des
cas désespérés, c'est bien souvent parce que le traitement est presque
impossible à observer d'une manière absolue. On ne sait pas assez ce
qu'une minute de besoin ou une minute de plénitude peut apporter de
perturbation dans une vie chancelante; et le miracle qui manque au salut
du moribond, c'est souvent le calme, la ténacité et la ponctualité chez
ceux qui le soignent.
Enfin, un matin, Laurent s'éveilla comme d'une léthargie, parut surpris de
voir Thérèse à sa droite et Palmer à sa gauche, leur tendit une main à
chacun, et leur demanda où il était et d'où il venait.
On le trompa longtemps sur la durée et l'intensité de son mal, car il
s'affecta beaucoup en se voyant si maigre et si faible. La première fois
qu'il se regarda dans une glace, il se fit peur. Dans les premiers jours
de sa convalescence, il demanda Thérèse. On lui répondit qu'elle dormait.
Il en fut très-surpris.
--Elle est donc devenue Italienne, dit-il, qu'elle dort dans le jour?
Thérèse dormit vingt-quatre heures de suite. La nature reprit ses droits
dès que l'inquiétude fut dissipée.
Peu à peu Laurent apprit à quel point elle s'était dévouée à lui, et il
vit sur sa figure les traces de tant de fatigues succédant à tant de
douleurs. Comme il était encore trop faible pour s'occuper, Thérèse
s'installa près de lui, tantôt lui faisant la lecture, tantôt jouant aux
cartes pour l'amuser, tantôt le menant promener en voiture. Palmer était
toujours avec eux.
Les forces revenaient à Laurent avec une rapidité aussi extraordinaire que
son organisation. Son cerveau cependant n'était pas toujours bien lucide.
Un jour, il dit à Thérèse avec humeur, dans un moment où il se trouvait
seul avec elle:
--Ah ça! quand donc ce bon Palmer nous fera-t-il le plaisir de s'en aller?
Thérèse vit qu'il y avait une lacune dans sa mémoire, et ne répondit pas.
Il fit alors un travail sur lui-même et ajouta:
--Vous me trouvez ingrat, mon amie, de parler ainsi d'un homme qui s'est
dévoué à moi presque autant que vous-même; mais enfin je ne suis pas assez
vain ou assez simple pour ne pas comprendre que c'est pour ne pas vous
quitter qu'il s'est enfermé un mois dans la chambre d'un malade fort
désagréable. Voyons, Thérèse, peux-tu me jurer que c'est à cause de moi
seul?
Thérèse fut blessée de cette question à bout portant, et de ce _tu_
qu'elle croyait à jamais retranché de leur intimité. Elle secoua la tête,
et tâcha de parler d'autre chose. Laurent céda tristement; mais il y
revint le lendemain; et, comme Thérèse, le voyant assez fort pour se
passer d'elle, se disposait à partir, il lui dit avec une surprise
réelle:
--Mais où donc allons-nous, Thérèse? Est-ce que nous ne sommes pas bien
ici?
Il fallait s'expliquer, car il insistait.