une individualité trop prononcée et trop ardente pour ce genre d'étude, il
profitait autrement de la vue des grandes choses. C'était son droit.
Pourtant plus d'un grand maître, trouvant l'occasion toute servie, l'eût
peut-être mise à profit. Laurent n'avait pas encore vingt-cinq ans et
pouvait encore apprendre. C'était l'avis de Thérèse, qui voyait là aussi
l'occasion, pour lui, d'augmenter ses ressources pécuniaires. S'il eût
daigné copier un Titien, qui était son maître de prédilection, nul doute
que le même industriel à qui Thérèse avait affaire ne l'eût acquis ou fait
acquérir par un amateur. Laurent trouva cette idée absurde. Tant qu'il
avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l'on descendît des
hauteurs de l'art jusqu'à songer au gain. Il laissa Thérèse absorbée
devant son modèle, la raillant même un peu d'avance du Van Dyck qu'elle
allait faire, et cherchant à la décourager de la tâche effrayante qu'elle
osait entreprendre; puis il se mit à errer dans ville, assez soucieux de
l'emploi de six semaines que Thérèse lui avait demandées pour mener son
oeuvre à bonne fin. Certes, il n'y avait pas pour elle de temps à perdre
avec des journées de décembre courtes et sombres, une installation de
matériel qui ne lui présentait pas toutes les commodités de son atelier de
Paris, un mauvais jour, une grande salle peu ou point chauffée, et des
volées de badauds en voyage qui, sous prétexte de contempler le
chef-d'oeuvre, se plaçaient devant elle ou l'importunaient de leurs
réflexions plus ou moins saugrenues. Enrhumée, souffrante, attristée,
effrayée surtout de l'ennui qu'elle voyait déjà creuser les yeux de
Laurent, elle rentrait pour le trouver de mauvaise humeur, ou pour
l'attendre jusqu'à ce que la faim le fît revenir. Deux jours ne se
passèrent pas sans qu'il lui reprochât d'avoir accepté un travail
abrutissant, et sans qu'il lui proposât d'y renoncer. N'avait-il pas de
l'argent pour deux, et d'où venait donc que sa maîtresse refusait de le
partager avec lui?
Thérèse tint bon; elle savait que l'argent ne durerait pas dans les mains
de Laurent, et qu'il ne s'en trouverait peut-être plus pour revenir le
jour où il serait las de l'Italie. Elle le supplia de la laisser
travailler, et de travailler lui-même comme il l'entendrait, mais comme
tout artiste peut et doit travailler quand il a son avenir à conquérir.
Il convint qu'elle avait raison et résolut de s'y mettre. Il déballa ses
boîtes, trouva un local et fit plusieurs esquisses; mais, soit le
changement d'air et d'habitudes, soit la vue trop récente de tant de
chefs-d'oeuvre différents qui l'avaient vivement ému et qu'il lui fallait
le temps de digérer en lui-même, il se sentit frappé d'impuissance
momentanée, et tomba dans un de ces _spleens_ contre lesquels il ne savait
pas réagir seul. Il lui eût fallu des émotions venant du dehors, une
magnifique musique sortant du plafond, un cheval arabe entrant par le trou
de la serrure, un chef-d'oeuvre littéraire inconnu sous la main, ou encore
mieux, une bataille navale dans le port de Gênes, un tremblement de terre,
n'importe quel événement, délicieux ou terrible, qui l'arrachât à lui-même,
et sous l'impulsion duquel il se sentît exalté et renouvelé.
Tout à coup, au milieu de ses vagues et tumultueuses aspirations, une
mauvaise pensée vint le trouver malgré lui.
--Quand je songe, se dit-il, qu'_autrefois_ (c'est ainsi qu'il appelait le
temps où il n'aimait pas Thérèse) la moindre folie suffisait pour me
ranimer! J'ai aujourd'hui beaucoup de choses que je rêvais, de l'argent,
c'est-à-dire six mois de loisir et de liberté, l'Italie sous les pieds, la
mer à ma porte, autour de moi une maîtresse tendre comme une mère, en même
temps qu'elle est un ami sérieux et intelligent; et tout cela ne suffit
pas pour que mon âme revive! A qui la faute? Ce n'est pas la mienne, à
coup sûr. Je n'avais pas été gâté, et il ne m'en fallait pas tant
autrefois pour m'étourdir. Quand je pense que la moindre piquette me
portait au cerveau tout aussi bien que le vin le plus généreux; que le
moindre minois chiffonné, avec un regard provoquant et une toilette
problématique, suffisait pour me mettre en gaieté et pour me persuader
qu'une telle conquête faisait de moi un héros de la régence! Avais-je
besoin d'un idéal comme Thérèse? Comment donc ai-je pu me persuader que la
beauté morale et physique m'était nécessaire en amour? Je savais me
contenter du _moins_; donc, le _plus_ devait m'accabler, puisque le mieux
est l'ennemi du bien. Et puis, d'ailleurs, y a-t-il une vraie beauté pour
les sens? La véritable est celle qui plaît. Celle dont on est rassasié est
comme si elle n'avait jamais été. Et puis encore il y a le plaisir du
changement, et c'est peut-être là tout le secret de la vie. Changer, c'est
se renouveler; pouvoir changer, c'est être libre. L'artiste est-il né pour
l'esclavage, et n'est-ce pas l'esclavage que la fidélité gardée, ou
seulement la foi promise?
Laurent se laissa envahir par ces vieux sophismes, toujours nouveaux pour
les âmes en dérive. Il éprouva bientôt le besoin de les exprimer à
quelqu'un, et ce quelqu'un fut Thérèse. Tant pis pour elle, puisque
Laurent ne voyait qu'elle!
La causerie du soir commençait toujours à peu près de même:
--Quelle assommante ville que celle-ci!
Un soir, il ajouta:
--On doit s'y ennuyer en peinture. Je ne voudrais pas être le modèle que
tu copies. Cette pauvre belle comtesse en robe noir et or, qui est là
accrochée depuis deux cents ans, si ses doux yeux ne l'ont pas damnée,
elle doit se damner dans le ciel de voir son image enfermée dans ce
maussade pays.
--Et pourtant, répondit Thérèse, elle y a toujours le privilége de la
beauté, le succès qui survit à la mort, et que la main d'un maître
éternise. Toute desséchée qu'elle est au fond de sa tombe, elle a encore
des amants; tous les jours, je vois des jeunes gens, insensibles
d'ailleurs au mérite de la peinture, rester en extase devant cette beauté
qui semble respirer et sourire avec un calme triomphant.
--Elle te ressemble, Thérèse, sais-tu cela? Elle a un peu du sphinx, et je
ne m'étonne pas de ta passion pour son mystérieux sourire. On dit que les
artistes créent toujours dans leur nature: il est tout simple que tu aies
choisi les portraits de Van Dyck pour ton école d'apprentissage. Il
faisait grand, mince, élégant et fier comme ta forme.
--Voilà des compliments! arrête-toi là, je vois que la moquerie va
arriver.
--Non, je ne suis pas en train de rire. Tu sais bien que je ne ris plus,
moi. Avec toi, il faut tout prendre au sérieux: je me conforme à
l'ordonnance. Je dis seulement une chose triste. C'est que ta défunte
comtesse doit être bien lasse d'être toujours belle de la même façon. Une
idée, Thérèse! un rêve fantastique qui me vient de ce que tu disais tout à
l'heure. Écoute.
«Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit
d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint
fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait
de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva... ce qu'il y devait
trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant
ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque
chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu
conscience d'elle-même.»
--Je ne comprends pas, dit Thérèse.
--Ni moi non plus, répondit Laurent; mais peut-être qu'en amour la statue
est ce qu'on édifie dans sa tête, et la momie, ce que l'on ramasse dans
son coeur.
Un autre jour, il esquissa la figure et l'attitude de Thérèse, rêveuse et
triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et où elle trouva une
douzaine de croquis de femmes dont les poses impertinentes et les types
effrontés la firent rougir. C'étaient les fantômes du passé qui avaient
traversé la mémoire de Laurent et qui s'étaient collés, peut-être malgré
lui, à ces feuilles blanches. Thérèse, sans rien dire, déchira celle où
elle avait pris place dans cette mauvaise compagnie, la jeta au feu, ferma
l'album et le remit sur la table; puis elle s'assit près du feu, étendit
son pied sur son chenet et voulut parler d'autre chose.
Laurent ne répondit pas, mais il lui dit:
--Vous êtes trop orgueilleuse, ma chère! Si vous eussiez brûlé tous les
feuillets qui vous déplaisent, pour ne laisser dans l'album que votre
image, j'aurais compris, et je vous aurais dit: «Tu fais bien;» mais vous
retirer de là en y laissant les autres signifie que vous ne me feriez
jamais l'honneur de me disputer à personne.
--Je vous ai disputé à la débauche, répondit Thérèse; je ne vous
disputerai jamais à aucune de ces vestales.
--Eh bien, c'est de l'orgueil, je le répète; ce n'est pas de l'amour. Moi,
je vous ai disputée à la sagesse, et je vous disputerais à n'importe
lequel de ses moines.
--Pourquoi me disputeriez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas fatigué d'aimer
la statue? est-ce que la momie n'est pas dans votre coeur?
--Ah! vous avez la mémoire des mots, vous!
Mon Dieu! qu'est-ce qu'un mot? On l'interprète comme on veut. Avec un mot,
on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde à ce que l'on
dit avec vous; le plus prudent serait peut-être de ne jamais causer
ensemble.
--En sommes-nous là, mon Dieu? dit Thérèse; fondant en larmes.
Ils en étaient là. C'est en vain que Laurent s'affligea de ses pleurs, et
lui demanda pardon de les avoir fait couler: le mal recommença le
lendemain.
--Que veux-tu donc que je devienne dans: cette détestable ville? lui
dit-il. Tu veux que je travaille; je l'ai voulu aussi; mais je ne peux
pas! Je ne suis pas né comme toi avec un petit ressort d'acier dans le
cerveau, dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonté
fonctionne. Je suis un créateur, moi! Grand ou petit, faible ou puissant
c'est toujours un ressort qui n'obéit à rien et que met en jeu, quand il
lui plait, le souffle de Dieu ou le vent qui passe. Je suis incapable de
quoi que ce soit quand je m'ennuie ou me déplais quelque part.
--Comment est-il possible qu'un homme intelligent s'ennuie, dit Thérèse; à
moins qu'il ne soit privé de jour, et d'air au fond d'un cachot? N'y
a-t-il donc dans cette ville, qui t'avait ravi le premier jour, ni belles
choses à voir, ni intéressantes promenades à faire aux environs; ni bons
livres à consulter, ni personnes intelligentes à entretenir?
--J'ai des belles choses d'ici par-dessus les yeux; je n'aime pas à me
promener seul; les meilleurs livres m'irritent lorsqu'ils me disent ce que
je ne suis pas en train de croire. Quant aux relations à établir... j'ai
des lettres de recommandation dont tu sais bien que je ne peux pas faire
usage!
--Non, je ne sais pas cela; pourquoi?
--Parce que, naturellement, mes amis du monde m'ont adressé à des gens du
monde: or, les gens du monde ne vivent pas entre quatre murs sans songer à
se divertir; et, comme tu n'es pas du monde, Thérèse, comme tu ne peux pas
m'y accompagner, il faudra donc que je te laisse seule!
--Dans le jour, puisque je suis forcée de travailler là-bas dans ce
palais!
--Dans le jour, on se rend des visites et on fait des projets pour le
soir. C'est le soir qu'on s'amuse en tout pays; ne le sais-tu pas?
--Eh bien, sors quelquefois le soir, puisqu'il le faut; va au bal, aux
_conversazioni_: Ne joue pas, c'est tout ce que je te demande.
--Et c'est ce que je ne peux pas te promettre. Dans le monde, il faut se
donner au jeu ou aux femmes.
--Ainsi tous les hommes du monde se ruinent au jeu ou se jettent dans la
galanterie?
--Ceux qui ne font ni l'un ni l'autre s'ennuient dans le monde ou y sont
ennuyeux. Je ne suis pas un causeur de salon, moi. Je ne suis pas encore
assez creux pour me faire écouter sans rien dire. Voyons, Thérèse, veux-tu
que je me jette dans le monde à nos risques et périls?
--Pas encore, dit Thérèse; patiente un peu. Hélas! je n'étais pas préparée
à te perdre si tôt!
L'accent douloureux et le regard déchirant de Thérèse irritèrent Laurent
plus que de coutume.
--Tu sais, lui dit-il, que tu me ramènes toujours à tes fins avec la
moindre plainte, et tu abuses de ton pouvoir, ma pauvre Thérèse. Ne t'en
repentiras-tu pas un jour, si tu me vois malade et exaspéré?
--Je m'en repens déjà, puisque je t'ennuie, répondit-elle. Fais donc ce
que tu voudras!
--Ainsi tu m'abandonnes à ma destinée? Es-tu déjà lasse de lutter? Tiens,
ma chère, c'est toi qui ne m'aimes plus!
--Au ton dont tu le dis, il semble que tu désires que cela soit!
Il répondit: «Non;» mais, un instant après, c'était _oui_ sous toutes les
formes. Thérèse était trop sérieuse, trop fière, trop pudique. Elle ne
voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l'empyrée. Un mot leste lui
semblait un outrage, un souvenir sans importance encourait sa censure.
Elle était sobre en tout et ne comprenait rien aux appétits capricieux,
aux fantaisies immodérées. Elle était la meilleure des deux, à coup sûr,
et, s'il lui fallait des compliments, il était prêt à lui en faire; mais
s'agissait-il de cela entre eux? La question n'était-elle pas de trouver
le moyen de vivre ensemble? Autrefois, elle était plus gaie, elle avait
été _coquette_ avec lui, et elle ne voulait plus l'être; elle était
maintenant comme un oiseau malade sur son bâton, les plumes ébouriffées,
la tête dans les épaules et l'oeil éteint. Sa figure pâle et morne était
quelquefois effrayante. Dans cette grande chambre sombre attristée des
restes d'un vieux luxe, elle lui faisait l'effet d'un spectre. Par moments,
il avait peur d'elle. Ne pouvait-elle remplir cet intérieur lugubre de
chants bizarres et de joyeux éclats de rire?
--Voyons: que faire pour secouer cette mort qui glace les épaules?
Mets-toi au piano, et joue-moi une valse. Je vais valser tout seul.
Sais-tu valser, toi? Je parie que non! Tu ne sais rien que de triste!
--Tiens, dit Thérèse en se levant, partons demain, et advienne que pourra!
Tu deviendrais fou ici. Ce sera peut-être pire ailleurs; mais j'irai
jusqu'au bout de ma tâche.
Sur ce mot, Laurent s'emporta, c'était donc une tâche qu'elle s'était
imposée? Elle accomplissait donc froidement un devoir? Peut-être
avait-elle fait à la Vierge le voeu de lui consacrer son amant. Il ne lui
manquait plus que d'être dévote!
Il prit son chapeau avec cet air de suprême dédain et de rupture _bien
troussée_ qui lui était propre. Il sortit sans dire où il allait. Il était
dix heures du soir. Thérèse passa la nuit dans des angoisses effroyables.
Il rentra au jour et s'enferma dans sa chambre en jetant les portes avec
fracas. Elle n'osa se montrer dans la crainte de l'irriter et se retira
sans bruit chez elle. C'était la première fois qu'ils s'endormaient sans
se dire un mot d'affection ou de pardon.
Le lendemain, au lieu de retourner à son travail, elle fit ses paquets et
prépara tout pour le départ. Lui s'éveilla à trois heures de l'après-midi,
et lui demanda en riant à quoi elle songeait. I1 avait pris son parti, il
avait retrouvé son assiette. Il s'était promené la nuit, seul au bord de
la mer; il avait fait ses réflexions, il était calmé.
--Cette grosse mer grondeuse et rabâcheuse m'a impatienté, dit-il
gaiement. J'ai fait d'abord de la poésie. Je me suis comparé à elle. J'ai
eu envie de me jeter dans son beau sein verdâtre!... Et puis j'ai trouvé
la vague monotone et ridicule de se plaindre toujours de ce qu'il y a des
rochers sur la grève. Si elle n'a pas la force de les détruire, qu'elle se
taise! Qu'elle fasse comme moi, qui ne veux plus me plaindre. Me voilà
charmant ce matin; j'ai résolu de travailler, je reste. J'ai fait ma barbe
avec soin; embrasse-moi, Thérèse, et ne parlons plus de la sotte soirée
d'hier. Défaits ces paquets surtout, ôte ces malles, vite, que je ne les
voie pas davantage! Elles ont l'air d'un reproche, et je n'en mérite plus.
Il y avait bien loin de cette prompte manière de se réconcilier avec
lui-même au temps où un regard inquiet de Thérèse suffisait pour lui faire
plier les deux genoux, et pourtant il n'y avait pas plus de trois
mois.
Une surprise vint les distraire. M. Palmer, arrivé à Gênes le matin, vint
leur demander à dîner. Laurent fut enchanté de cette diversion. Lui,
toujours assez froid de manières avec les autres hommes, il sauta au cou
de l'Américain en lui disant qu'il était l'envoyé du ciel. Palmer fut plus
surpris que flatté de cet accueil chaleureux. Il lui avait suffi d'un coup
d'oeil jeté sur Thérèse pour voir que ce n'était pas là l'expansion du
bonheur. Cependant Laurent ne lui parla pas de son ennui, et Thérèse fut
surprise de l'entendre faire l'éloge de la ville et du pays. Il déclara
même que les femmes étaient charmantes. D'où les connaissait-il?
A huit heures, il demanda son pardessus et sortit. Palmer voulut se
retirer aussi.
--Pourquoi, lui dit Laurent, ne restez-vous pas un peu plus longtemps avec
Thérèse? Cela lui ferait plaisir. Nous sommes tout à fait seuls ici. Je
sors pour une heure. Attendez-moi pour prendre le thé.
A onze heures, Laurent n'était pas rentré. Thérèse était fort abattue.
Elle faisait de vains efforts pour cacher son désespoir. Elle n'était plus
inquiète, elle se sentait perdue. Palmer vit tout et feignit de ne rien
voir: il causa encore avec elle pour tâcher de la distraire; mais, comme
Laurent n'arrivait pas, et qu'il n'était pas convenable de l'attendre
passé minuit, il se retira en serrant la main de Thérèse. Malgré lui, il
lui apprit dans ce serrement de main qu'il n'était pas dupe de son courage
et qu'il ressentait l'étendue de son désastre.
Laurent arriva en ce moment et vit l'émotion de Thérèse. A peine fut-il
seul avec elle, qu'il l'en railla sur un ton qui affectait de ne pas
descendre à la jalousie.
--Voyons, lui dit-elle, ne me faites pas inutilement souffrir. Pensez-vous
que Palmer me fasse la cour? Partons, je vous l'ai offert.
--Non, ma chère, je ne suis pas absurde à ce point. Du moment que vous
avez une société et que vous me permettez de sortir un peu pour mon compte,
tout est bien, et je me sens en train de travailler.
--Dieu le veuille! dit Thérèse. Je ferai, moi, ce que vous voudrez; mais,
si vous vous réjouissez de la société qui m'est venue, ayez le bon goût de
ne pas m'en parler comme vous venez de le faire, je ne saurais le souffrir.
--De quoi diable vous fâchez-vous? qu'ai-je donc dit de si blessant? Vous
devenez d'une susceptibilité par trop ombrageuse, ma chère amie! Quel mal
y aurait-il à ce que ce bon Palmer fût amoureux de vous?
--Il y en aurait à vous de me laisser seule avec lui, si vous pensiez ce
que vous dites.
--Ah! il y aurait du mal... à vous abandonner au danger? Vous voyez bien
que le danger existe, selon vous, et que je ne me trompais pas!
--Soit! alors passons nos soirées ensemble et ne recevons personne. Je le
veux bien, moi. Est-ce convenu?
--Vous êtes bonne, ma chère Thérèse. Pardonnez-moi. Je resterai avec vous
et nous verrons qui vous voudrez; ce sera le meilleur et le plus doux
arrangement.
En effet, Laurent parut revenir à lui-même. Il entama une bonne étude dans
son atelier et invita Thérèse à venir la voir. Quelques jours se passèrent
sans orage. Palmer n'avait pas reparu; mais bientôt Laurent se lassa de
cette vie réglée, et alla le chercher en lui reprochant d'abandonner ses
amis. A peine fut-il arrivé pour passer la soirée avec eux, que Laurent
trouva un prétexte pour sortir et resta dehors jusqu'à minuit.
Une semaine se passa ainsi, puis une seconde. Laurent donnait une soirée
sur trois ou quatre à Thérèse, et quelle soirée! elle eût préféré la
solitude.
Où allait-il? Elle ne l'a jamais su. Il ne paraissait pas dans le monde;
le temps humide et froid ne permettait pas de penser qu'il se promenât en
mer pour son plaisir. Cependant il montait souvent dans une barque,
disait-il, et ses habits, en effet, sentaient le goudron. Il s'exerçait à
ramer et prenait des leçons d'un pêcheur de la côte qu'il allait chercher
dans la rade. Il prétendait se trouver bien, pour son travail du lendemain,
d'une fatigue qui abattait l'excitation de ses nerfs. Thérèse n'osait
plus aller le trouver dans son atelier. Il montrait du dépit lorsqu'elle
désirait voir son travail. Il ne voulait pas de ses réflexions, lorsqu'il
était en train de manifester son idée, et il ne voulait pas non plus de
son silence, qui lui faisait l'effet d'un blâme. Elle ne devait voir son
oeuvre que lorsqu'il la jugerait digne d'être vue. Autrefois il ne
commençait rien sans lui exposer son idée; maintenant, il la traitait
comme _un public_.
Deux ou trois fois il passa toute la nuit dehors. Thérèse ne s'habituait
pas à l'inquiétude que lui causait le prolongement de ses absences. Elle
l'eût exaspéré en ayant l'air de s'en apercevoir; mais on pense bien
qu'elle le guettait et qu'elle cherchait à savoir la vérité. Il était
impossible qu'elle le suivît elle-même la nuit dans une ville pleine de
matelots et d'aventuriers de toute nation. Pour rien au monde, elle ne se
fût abaissée à le faire suivre par quelqu'un. Elle entrait chez lui sans
bruit et le regardait dormir. Il semblait accablé de fatigue. C'était
peut-être, en effet, une lutte désespérée contre lui-même qu'il avait
entreprise pour éteindre, par l'exercice physique, l'excès de sa pensée.
Une nuit, elle remarqua que ses habits étaient fangeux et déchirés comme
s'il eût eu à soutenir une lutte matérielle, ou comme s'il eût fait une
chute. Effrayée, elle s'approcha de lui et vit du sang sur son oreiller;
il avait une légère entaille au front. Il dormait si profondément, qu'elle
espéra ne pas l'éveiller en lui découvrant un peu la poitrine pour voir
s'il n'avait pas d'autre blessure; mais il s'éveilla et entra dans une
colère qui fut pour elle le coup de grâce. Elle voulait s'enfuir, il la
retint de force, passa une robe de chambre, ferma la porte, et, marchant
avec agitation dans l'appartement, qu'éclairait faiblement une petite
lampe de nuit, il exhala enfin toute la souffrance amassée dans son âme.
--C'en est assez, lui dit-il; soyons francs vis-à-vis l'un de l'autre.
Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes jamais aimés! Nous nous
sommes trompés l'un l'autre; vous avez voulu avoir un amant; peut-être
n'étais-je ni le premier ni le second, n'importe! il vous fallait un
serviteur, un esclave; vous avez cru que mon malheureux caractère, mes
dettes, mon ennui, ma lassitude d'une vie d'excès, mes illusions sur
l'amour vrai, me mettraient à votre discrétion, et que je ne pourrais
jamais me reprendre. Pour mener à bonne fin une si périlleuse entreprise,
il vous eût fallu à vous-même un plus heureux caractère, plus de patience,
plus de souplesse, et surtout plus d'esprit! Vous n'avez pas d'esprit du
tout, Thérèse, soit dit sans vous offenser. Vous êtes tout d'une pièce,
monotone, têtue et vaine à l'excès de votre prétendue modération, qui
n'est que la philosophie des gens à vue courte et à facultés bornées.
Quant à moi, je suis un fou, un inconstant, un ingrat, tout ce qu'il vous
plaira; mais je suis sincère, je ne fais pas de calculs, je me livre sans
arrière-pensée: c'est pourquoi je me reprends de même. Ma liberté morale
est chose sacrée, et je ne permets à personne de s'en emparer. Je vous
l'avais confiée et non donnée, c'était à vous d'en faire bon usage et de
savoir me rendre heureux. Oh! n'essayez pas de dire que vous ne vouliez
pas de moi! Je connais ces manèges de la modestie et ces évolutions de la
conscience des femmes. Le jour où vous m'avez cédé, j'ai compris que vous
pensiez bien m'avoir conquis, et que toutes ces feintes résistances, ces
larmes de détresse et ces pardons toujours accordés à mes prétentions
n'étaient que l'art vulgaire de tendre une ligne et d'y faire mordre le
pauvre poisson ébloui par la mouche artificielle. Je vous ai trompée,
Thérèse, en feignant d'être la dupe de cette mouche: c'était mon droit.
Vous vouliez des adorations pour vous rendre; je vous les ai prodiguées
sans effort et sans hypocrisie; vous êtes belle, et je vous désirais! Mais
une femme n'est qu'une femme, et la dernière de toutes nous donne autant
de volupté que la plus grande reine. Vous avez eu la simplicité de
l'ignorer, et, à présent, il faut rentrer en vous-même. Il faut savoir que
la monotonie ne me convient pas, il faut me laisser à mes instincts, qui
ne sont pas toujours sublimes, mais que je ne peux pas détruire sans me
détruire avec eux... Où est le mal, et pourquoi nous arracherions-nous les
cheveux? Nous nous sommes associés et nous nous quittons, voilà tout. Il
n'est pas besoin de nous haïr et de nous décrier pour cela. Vengez-vous en
comblant les voeux de ce pauvre Palmer, que vous faites languir; je serai
content de sa joie, et nous resterons tous trois les meilleurs amis du
monde. Vous retrouverez vos grâces d'autrefois, que vous avez perdues, et
l'éclat de vos beaux yeux, qui s'usent et se ternissent à veiller pour
espionner mes démarches. Je redeviendrai, moi, le bon camarade que j'étais;
et nous oublierons ce cauchemar que nous traversons ensemble... Est-ce
convenu? Vous ne répondez pas? C'est de la haine que vous voulez? Prenez-y
garde! je n'ai jamais haï, mais je peux tout apprendre, j'ai de la
facilité, moi, vous savez! Tenez, je me suis colleté ce soir avec un
matelot ivre qui était deux fois grand et fort comme moi; je l'ai roué de
coups, et je n'ai reçu qu'une égratignure. Prenez garde que je ne sois
aussi vigoureux dans l'occasion au moral qu'au physique, et que, dans une
lutte d'aversion et de vengeance, je n'écrase le diable en personne sans
lui laisser un de mes cheveux entre les griffes!