--Je ne sais pas, répondit-il. Ah! si! à propos... Il y a par là un écho

extraordinaire, et, la dernière fois que j'y suis venu avec la petite...

tu ne tiens pas à savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir à

l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait là-bas sur le tertre qui est

vis-à-vis de nous.

Thérèse ne répondit rien. Il s'aperçut que ce souvenir intempestif d'une

de ses mauvaises connaissances n'était pas délicat à jeter au milieu d'une

romantique veillée avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui était-il

revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui était-il arrivé

au bord des lèvres? Il fut mortifié de cette maladresse; mais, au lieu de

s'en accuser naïvement et de la faire oublier par des torrents de tendres

paroles qu'il savait bien tirer de son âme quand la passion l'inspirait,

il n'en voulut pas avoir le démenti, et demanda à Thérèse si elle voulait

chanter pour lui.

--Je ne pourrais pas, lui répondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que

je n'étais montée à cheval, je me sens un peu oppressée.

--Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thérèse, cela me fera tant de

plaisir!

Thérèse était trop fière pour avoir du dépit, elle n'avait que du chagrin.

Elle détourna la tête et feignit de tousser.

--Allons, dit-il en riant, vous n'êtes qu'une faible femme! Et puis vous

ne croyez pas à mon écho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre.

Restez ici. Je grimpe là-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espère, de

rester seule cinq minutes?

--Non, répondit tristement Thérèse, je n'ai pas du tout peur.

Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui

le séparait de celui où ils étaient; mais ce ravin était plus creux qu'il

ne le paraissait. Quand Laurent, après en avoir descendu la moitié, vit le

chemin qui lui restait à faire, il s'arrêta, craignant de laisser Thérèse

seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne

l'avait pas rappelé.

--Non, pas du tout! lui cria-t-elle à son tour, ne voulant pas contrarier

sa fantaisie.

Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tête de Laurent; il

prit ce _pas du tout_ pour une dureté, et se remit à descendre, mais moins

vite et en rêvant.

--Je l'ai blessée, dit-il, et la voilà qui me boude, comme du temps où

nous jouions au frère et à la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces

humeurs-là, à présent qu'elle est ma maîtresse? Mais pourquoi l'ai-je

blessée? J'ai eu tort assurément, mais c'est sans le vouloir. Il est bien

impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon passé dans la

mémoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une

mortification pour moi? Que lui importe mon passé, puisqu'elle m'a accepté

comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui

arrivera-t-il jamais à elle-même de me parler de ce drôle qu'elle a aimé

et dont elle s'est crue la femme? Malgré elle, Thérèse se souviendra

auprès de moi des jours qu'elle a vécu sans moi, et lui en ferai-je un

crime?

Laurent se répondit aussitôt à lui-même:

--Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et

j'aurais dû lui en demander pardon tout de suite.

Mais déjà il était arrivé à ce moment de fatigue morale où l'âme est

rassasiée d'enthousiasme, où l'être farouche et faible que nous sommes

tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-même.

--Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore

s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle être heureuse et confiante

huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore

plus de la sienne à faire de si peu une si grosse affaire et à me gâter

cette belle nuit de poésie que je m'étais arrangée avec elle dans un des

plus beaux endroits du monde. J'y suis déjà venu avec des libertins et des

filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je

conduite où je n'aurais pas retrouvé ces fâcheux souvenirs? A coup sûr,

ils ne m'enivrent guère, et il y a presque de la cruauté à me les

reprocher...

En répondant ainsi dans son coeur aux reproches que Thérèse lui adressait

probablement dans le sien, il arriva au fond de la vallée, où il se sentit

troublé et fatigué comme à la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe

dans un mouvement de lassitude et de dépit. Il y avait sept jours entiers

qu'il ne s'était appartenu; il subissait le besoin de se reconquérir et de

se croire seul et indompté un instant.

De son côté Thérèse était navrée et effrayée en même temps. Pourquoi le

mot _se quitter_ avait-il été jeté par lui tout à coup comme un cri aigre

au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? à quel

propos? en quoi l'avait-elle provoqué? Elle cherchait en vain. Laurent

lui-même n'eût pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi était

grossièrement cruel, et combien il devait être irrité pour l'avoir dit,

cet homme d'une éducation exquise! Mais d'où lui venait cette colère?

portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des

paroles d'égarement et de malédiction?

Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'à ce qu'il fût

entré dans l'ombre épaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'étonnait

du temps qu'il lui fallait pour reparaître sur le versant de l'autre

monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait être tombé dans quelque

précipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain

herbu, hérissé de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de

l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable détresse monta jusqu'à elle, un

cri rauque, affreux, désespéré, qui lui fit dresser les cheveux sur la

tête.

Elle s'élança comme une flèche dans la direction de la voix. S'il y eût eu,

en effet, un abîme, elle s'y fût précipitée sans réflexion; mais ce

n'était qu'une pente rapide où elle glissa plusieurs fois sur la mousse et

déchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrêta; elle arriva, sans savoir

comment, auprès de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agité d'un

tremblement convulsif.

--Ah! te voilà, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de

venir! j'y serais mort!

Et, comme don Juan après la réponse de la statue, il ajouta d'une voix

âpre et brusque: _Sortons d'ici!_

Il l'entraîna sur le chemin, marchant à l'aventure et ne pouvant rendre

compte de ce qui lui était arrivé.

Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans

une clairière. Ils ne savaient où ils étaient; le sol était semé de roches

plates qui ressemblaient à des tombes, et entre lesquelles poussaient au

hasard des genévriers qu'on eût pu prendre, la nuit, pour des

cyprès.

--Mon Dieu! dit tout à coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetière?

Pourquoi m'amènes-tu ici?

--Ce n'est, répondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons traversé

beaucoup de pareils ce soir. S'il te déplaît, ne nous y arrêtons pas,

rentrons sous les grands arbres.

--Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destinée me jette

dans ces idées de mort, autant vaut les braver et en épuiser l'horreur.

Cela a son charme comme toute autre chose, n'est-ce pas, Thérèse? Tout ce

qui ébranle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins âpre.

Quand une tête doit tomber sur l'échafaud, la foule va regarder, et c'est

tout naturel. Il n'y a pas que les émotions douces qui nous fassent vivre:

il nous en faut d'épouvantables pour nous faire sentir l'intensité de la

vie.

Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thérèse

n'osait l'interroger et s'efforçait de le distraire; elle voyait bien

qu'il venait d'avoir un accès de délire. Enfin il se remit assez pour

vouloir et pouvoir le raconter.

Il avait eu une hallucination. Couché sur l'herbe, dans le ravin, sa tête

s'était troublée. Il avait entendu l'écho chanter tout seul, et ce chant,

c'était un refrain obscène. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour

se rendre compte du phénomène, il avait vu passer devant lui, sur la

bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés, et les

cheveux au vent.

--Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me

dire que c'était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des

voleurs, et même j'ai cherché ma canne pour aller à son secours; mais la

canne s'était perdue dans l'herbe, et cet homme avançait toujours vers

moi. Quand il a été tout près, j'ai vu qu'il était ivre, et non pas

poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hideux, et en me

faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j'ai eu peur, et je

me suis jeté la face contre terre, car cet homme ... c'était moi!

«Oui, c'était mon spectre, Thérèse! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas

fou, c'était une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans

l'obscurité. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine,

je n'avais vu celle-là que dans mon imagination; mais qu'elle était nette,

horrible, effrayante! C'était moi avec vingt ans de plus, des traits

creusés par la débauche ou la maladie, des yeux effarés, une bouche

abrutie, et, malgré tout cet effacement de mon être, il y avait dans ce

fantôme un reste de vigueur pour insulter et défier l'être que je suis à

présent. Je me suis dit alors: «O mon Dieu! est-ce donc là ce que je serai

dans mon âge mûr?... J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai

exprimés malgré moi; c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme

dont je me croyais délivré? Le spectre de la débauche ne veut pas lâcher

sa proie, et, jusque dans les bras de Thérèse, il viendra me railler et me

crier: _Il est trop tard!_»

«Alors je me suis levé pour te joindre, ma pauvre Thérèse. Je voulais te

demander grâce pour ma misère et te supplier de me préserver; mais je ne

sais pendant combien de minutes ou de siècles j'aurais tourné sur moi-même

sans pouvoir avancer, si tu n'étais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de

suite, Thérèse: je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti délivré.

Il était difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait

une chose qu'il avait réellement éprouvée, ou s'il avait mêlé ensemble,

dans son cerveau, une allégorie née de ses réflexions amères et une image

entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant à Thérèse qu'il ne

s'était pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'était toujours rendu compte du

lieu où il était et du temps qui s'écoulait; mais cela même était

difficile à constater. Thérèse l'avait perdu de vue, et, quant à elle, le

temps lui avait semblé mortellement long.

Elle lui demanda s'il était sujet à ces hallucinations.

--Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai été ivre que d'amour depuis

quinze jours que tu es à moi.

--Quinze jours! dit Thérèse étonnée.

--Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates: tu vois

bien que je n'ai pas encore ma tête. Marchons, cela me remettra tout à

fait.

--Tu as besoin de repos pourtant: il faudrait penser à rentrer.

--Eh bien, que faisons-nous?

--Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos à notre point

de départ.

--Tu veux que je repasse par ce maudit rocher?

--Non, mais prenons à droite.

--C'est tout le contraire.

Thérèse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas démordre,

et même il s'emporta et parla d'un ton irrité, comme s'il y eût eu là

matière à dispute. Thérèse céda et le suivit où il voulut aller. Elle se

sentait brisée d'émotion et de tristesse. Laurent venait de lui parler

d'un ton qu'elle n'eût jamais voulu prendre avec Catherine, même quand la

bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le

sentait malade; mais cet état d'excitation douloureuse où elle le voyait

l'effrayait d'autant plus.

Grâce à l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la forêt,

marchèrent pendant quatre heures, et ne rentrèrent qu'au point du jour. La

marche dans le sable fin et lourd de la forêt est très-pénible. Thérèse ne

pouvait plus se traîner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne

songeait point à ralentir le pas par égard pour elle. Il allait devant,

prétendant toujours découvrir la bonne voie, lui demandant de temps à

autre si elle était lasse, et ne devinant pas qu'en répondant: «Non,» elle

voulait lui ôter le regret d'être cause de cette mésaventure.

Le lendemain, Laurent n'y songeait plus; il avait été pourtant rudement

secoué par cette crise étrange; mais c'est le propre des tempéraments

nerveux à l'excès de se remettre comme par magie. Thérèse eut même

l'occasion de remarquer qu'au lendemain de ces épreuves terribles, c'est

elle qui se trouvait brisée, tandis qu'il semblait avoir pris une force

nouvelle.

Elle n'avait pas dormi, s'attendant à le voir envahi par quelque grave

maladie; mais il prit un bain et se sentit très-dispos pour recommencer la

promenade. Il paraissait avoir oublié combien cette veillée avait été

fâcheuse pour la lune de miel. La triste impression s'effaça vite chez

Thérèse. Revenue à Paris, elle crut que rien n'était changé entre eux;

mais, le soir même, Laurent eut le caprice de faire la charge de Thérèse

avec la sienne, errant tous deux au clair de lune dans la forêt, lui avec

son air effaré et distrait, elle avec sa robe déchirée et le corps brisé

de fatigue. Les artistes sont tellement habitués à faire la charge les uns

des autres, que Thérèse s'amusa de la sienne; mais, bien qu'elle eût aussi

de la facilité et de l'esprit au bout de son crayon, elle n'eût voulu pour

rien au monde faire celle de Laurent, et, quand elle le vit esquisser dans

un sens comique cette scène nocturne qui l'avait torturée, elle en eut du

chagrin. Il lui semblait que certaines douleurs de l'âme ne peuvent jamais

avoir de côté risible.

Laurent, au lieu de comprendre, tourna la chose avec plus d'ironie encore.

Il écrivit sous sa figure: _Perdu dans la forêt et dans l'esprit de sa

maîtresse_, et sous la figure de Thérèse: _Le coeur aussi déchiré que la

robe_. La composition fut intitulée: _Lune de miel dans un cimetière_.

Thérèse s'efforça de sourire; elle loua le dessin, qui, malgré sa

bouffonnerie, sentait la main du maître, et ne fit aucune réflexion sur le

triste choix du sujet. Elle eut tort, elle eût mieux fait, dès le

commencement, d'exiger que Laurent ne laissât pas courir sa gaieté au

hasard, en grosses bottes. Elle se laissa marcher sur les pieds parce

qu'elle eut peur qu'il ne fût encore malade et pris de délire au milieu de

sa lugubre plaisanterie.

Deux ou trois autres faits de ce genre l'ayant avertie, elle se demanda si

la vie douce et réglée qu'elle voulait donner à son ami était réellement

l'hygiène qui convenait à cette organisation exceptionnelle. Elle lui

avait dit:

--Tu t'ennuieras quelquefois peut-être; mais l'ennui repose du vertige, et,

quand la santé morale sera bien revenue, tu t'amuseras de peu et tu

connaîtras la véritable gaieté.

Les choses tournaient en sens contraire. Laurent n'avouait pas son ennui,

mais il lui était impossible de le supporter, et il l'exhalait en caprices

amers et bizarres. Il s'était fait une vie de hauts et de bas perpétuels.

Les brusques transitions de la rêverie à l'exaltation et de la nonchalance

absolue aux excès bruyants étaient devenues un état normal dont il ne

pouvait plus se passer. Le bonheur délicieusement savouré pendant quelques

jours arrivait à l'irriter comme la vue de la mer par un calme

plat.

--Tu es heureuse, disait-il à Thérèse, de te réveiller tous les matins

avec le coeur à la même place. Moi, je perds le mien en dormant. C'est

comme le bonnet de nuit que ma bonne me mettait quand j'étais enfant: elle

le retrouvait tantôt à mes pieds, tantôt par terre.

Thérèse se dit que la sérénité ne pouvait venir tout d'un coup à cette âme

troublée et qu'il fallait l'y habituer par degrés. Pour cela, il ne

fallait pas l'empêcher de retourner quelquefois à la vie active: mais que

faire pour que cette activité ne fût pas une souillure, un coup mortel

porté à leur idéal? Thérèse ne pouvait pas être jalouse des maîtresses que

Laurent avait eues; mais elle ne comprenait pas comment elle pourrait

l'embrasser au front le lendemain d'une orgie. Il fallait donc, puisque le

travail qu'il avait repris avec ardeur l'excitait au lieu de l'apaiser,

chercher avec lui une issue à cette force. L'issue naturelle eût été

l'enthousiasme de l'amour; mais c'était là encore une excitation après

laquelle Laurent eût voulu escalader le troisième ciel: faute d'en avoir

la puissance, il regardait du côté de l'enfer, et son cerveau, son visage

même, en recevaient un reflet parfois diabolique.

Thérèse étudia ses goûts et ses fantaisies, et fut surprise de les trouver

faciles à satisfaire. Laurent était avide de diversion et d'imprévu; il

n'était pas nécessaire de le promener dans des enchantements irréalisables,

il suffisait de le promener n'importe où, et de lui trouver un amusement

auquel il ne s'attendît pas. Si, au lieu de lui donner à dîner chez elle,

Thérèse lui annonçait, en mettant son chapeau, qu'ils allaient dîner

ensemble chez un restaurateur, et si, au lieu de tel théâtre où elle

l'avait prié de la conduire, elle lui demandait tout à coup de la mener à

un spectacle tout différent, il était ravi de cette distraction inattendue

et y prenait le plus grand plaisir, tandis qu'en se conformant à un plan

quelconque tracé d'avance, il éprouvait un insurmontable malaise et le

besoin de tout dénigrer. Thérèse le traita donc comme un enfant en

convalescence à qui l'on ne refuse rien, et elle ne voulut faire aucune

attention aux inconvénients qui en résultaient pour elle.

Le premier et le plus grave fut de compromettre sa réputation. On la

disait et on la savait sage. Tout le monde n'était pas persuadé qu'elle

n'eût pas eu d'autre amant que Laurent; en outre, une personne ayant

répandu qu'elle l'avait vue en Italie autrefois avec le comte de ***, qui

était marié en Amérique, elle passait pour avoir été entretenue par celui

qu'elle avait bien réellement épousé, et on a vu que Thérèse aimait mieux

supporter cette tache que de soulever une lutte scandaleuse contre le

malheureux qu'elle avait aimé; mais on s'accordait à la regarder comme

prudente et raisonnable.

--Elle garde les apparences, disait-on; il n'y a jamais eu de rivalités ni

de scandale autour d'elle; tous ses amis la respectent et en disent du

bien. C'est une femme de tête et qui ne cherche qu'à passer inaperçue; ce

qui ajoute à son mérite.

Quand on la vit hors de chez elle au bras de Laurent, on commença à

s'étonner, et le blâme fut d'autant plus sévère qu'elle s'en était

préservée plus longtemps. Laurent était fort prisé des artistes, mais il

comptait parmi eux un très-petit nombre d'amis. On lui savait mauvais gré

de faire le gentilhomme avec les élégants d'une autre classe, et, de leur

côté, les amis qu'il avait dans ce monde-là ne comprirent rien à sa

conversion et n'y crurent pas. Donc, l'amour tendre et dévoué de Thérèse

passa pour un caprice effréné. Une femme chaste eût-elle choisi pour amant,

parmi les hommes sérieux qui l'entouraient, le seul qui eût mené une vie

dissolue avec toutes les pires dévergondées de Paris? Et, pour ceux qui ne

voulurent pas condamner Thérèse, la passion violente de Laurent ne parut

être qu'une rouerie menée à bonne fin, et dont il était assez habile pour

se _dépêtrer_ quand il en serait las.

Ainsi de toutes parts mademoiselle Jacques fut déconsidérée pour le choix

qu'elle venait de faire et qu'elle paraissait vouloir afficher.

Telle n'était pas, à coup sûr, l'intention de Thérèse; mais, avec Laurent,

bien qu'il eût résolu de l'entourer de respect, il n'y avait guère moyen

de cacher sa vie. Il ne pouvait renoncer au monde extérieur, et il fallait

l'y laisser retourner pour s'y perdre, ou l'y suivre pour l'en préserver.

Il était habitué à voir la foule et à en être vu. Quand il avait vécu un

jour dans la retraite, il se croyait tombé dans une cave, et demandait à

grands cris le gaz et le soleil.

Avec la déconsidération arriva bientôt pour Thérèse un autre sacrifice à

faire: celui de la sécurité domestique. Jusque-là, elle avait gagné assez

d'argent par son travail pour mener une vie aisée; mais ce n'était qu'à la

condition d'avoir des habitudes réglées, beaucoup d'ordre dans ses

dépenses et de suite dans ses occupations. L'imprévu qui charmait Laurent

amena la gêne. Elle le lui cacha, en ne voulant pas lui refuser le

sacrifice de ce précieux temps, qui est surtout le capital de

l'artiste.

Mais tout ceci n'était que le cadre d'un tableau bien plus sombre sur

lequel Thérèse jetait un voile si épais, que personne ne se doutait de son

malheur, et que ses amis, scandalisés ou peinés de sa situation,

s'éloignaient d'elle en disant:

--Elle est enivrée. Attendons qu'elle ouvre les yeux; cela viendra bien

vite!

Cela était tout venu. Thérèse acquérait tous les jours la triste certitude

que Laurent ne l'aimait déjà plus, ou qu'il l'aimait si mal, qu'il n'y

avait dans leur union pas plus d'espoir de bonheur pour lui que pour elle.

C'est en Italie que la certitude absolue en fut tout à fait acquise pour

tous deux, et c'est leur voyage en Italie que nous allons raconter.

VI

Il y avait longtemps que Laurent voulait voir l'Italie; c'était son rêve

depuis l'enfance, et quelques travaux qu'il put vendre d'une manière

inespérée le mirent enfin à même de le réaliser. Il offrit à Thérèse de

l'emmener, en lui montrant avec orgueil sa petite fortune, et en lui

jurant que, si elle ne voulait pas le suivre, il renoncerait à ce voyage.

Thérèse savait bien qu'il n'y renoncerait pas sans regret et sans

reproche. Aussi s'ingénia-t-elle à trouver de l'argent de son côté. Elle

en vint à bout en engageant son travail futur; et ils partirent vers la

fin de l'automne.

Laurent s'était fait de grandes illusions sur l'Italie, et croyait trouver

le printemps en décembre dès qu'il apercevrait la Méditerranée. Il fallut

en rabattre, et souffrir d'un froid très-âpre durant la traversée de

Marseille à Gênes. Gênes lui plut extrêmement, et, comme il y avait

beaucoup de peinture à voir, que c'était là, pour lui, le principal but du

voyage, il consentit de bonne grâce à s'arrêter là un ou deux mois, et

loua un appartement meublé.

Au bout de huit jours, Laurent avait tout vu, et Thérèse ne faisait que de

commencer à s'installer pour peindre, car il faut dire qu'elle ne pouvait

s'en dispenser. Pour avoir quelques billets de mille francs, elle avait dû

s'engager envers un marchand de tableaux à lui rapporter plusieurs copies

de portraits inédits qu'il voulait ensuite faire graver. La besogne

n'était pas désagréable; en homme de goût, l'industriel avait désigné

divers portraits de Van Dyck, un à Gênes, un autre à Florence, etc. Copier

ce maître était une spécialité grâce à laquelle Thérèse avait formé son

propre talent et gagné de quoi vivre avant de faire le portrait pour son

compte; mais il lui fallait commencer par obtenir l'autorisation des

propriétaires de ces chefs-d'oeuvre, et, quelque diligence qu'elle y mît,

une semaine s'écoula avant qu'elle pût commencer la copie désignée à

Gênes.

Elle et lui · 第 5 / 15 段