Elle passa le reste de la journée sans rien résoudre. Elle ne voyait qu'un

point net dans son esprit, la résolution de dire non; mais elle voulait

que ce fût non, et ne tenait pas à le signifier au plus vite avec cette

rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se

hâtent de barricader la porte. La manière de dire ce _non_ sans appel, qui

ne devait laisser aucune espérance, et qui pourtant ne devait pas mettre

un fer rouge sur le doux souvenir de l'amitié, était pour elle un problème

difficile et amer. Ce souvenir-là, c'était son propre amour; quand on a un

mort chéri à ensevelir, on ne se décide pas sans douleur à lui jeter un

drap blanc sur la face, et à le pousser dans la fosse commune. On voudrait

l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps,

en priant pour l'âme de celui qu'elle renferme.

Elle arriva à la nuit sans avoir trouvé d'expédient pour se refuser sans

trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal dîner, lui demanda avec

inquiétude si elle était malade.

--Non, répondit-elle, je suis préoccupée.

--Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas à

vivre.

Thérèse leva un doigt; c'était un geste que Catherine connaissait et qui

voulait dire: «Ne parle pas de cela.»

L'heure où Thérèse recevait le petit nombre de ses amis n'était, depuis

quelque temps, mise à profit que par Laurent. Bien que la porte restât

ouverte à qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent

absents (c'était la saison d'aller ou de rester à la campagne), soit

qu'ils eussent senti chez Thérèse une certaine préoccupation, un désir

involontaire et mal déguisé de causer exclusivement avec M. de Fauvel.

C'était à huit heures que Laurent arrivait, et Thérèse regarda la pendule

en se disant:

--Je n'ai pas répondu; aujourd'hui, il ne viendra pas.

Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta;

--Il ne faut pas qu'il revienne jamais.

Comment passer cette éternelle soirée qu'elle avait l'habitude d'employer

à causer avec son jeune ami, tout en faisant de légers croquis ou quelque

ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment étendu sur les

coussins du divan? Elle songea à se soustraire à l'ennui en allant trouver

une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait

quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure,

et il serait trop tard quand Thérèse arriverait. La course était si longue

et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-là! D'ailleurs, il

fallait s'habiller, et Thérèse, qui vivait en pantoufles, comme les

artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gêne,

était paresseuse à se mettre en tenue de visite. Mettre un châle et un

voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les

allées désertes du bois de Boulogne? Thérèse s'était promenée ainsi

quelquefois avec Laurent, lorsque la soirée étouffante leur donnait le

besoin de chercher un peu de fraîcheur sous les arbres. C'étaient des

promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent

lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient

tous deux à l'excentricité de ces mystérieux tête-à-tête qui ne cachaient

aucun mystère. Elle se les rappela comme s'ils étaient déjà loin et se dit

en soupirant, à l'idée qu'ils ne reviendraient plus:

--C'était le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui

souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus.

A neuf heures, elle essaya enfin de répondre à Laurent, lorsqu'un coup de

sonnette la fit tressaillir. C'était lui! Elle se leva pour dire à

Catherine de répondre qu'elle était sortie. Catherine entra: ce n'était

qu'une lettre de lui. Thérèse regretta involontairement que ce ne fût pas

lui-même.

Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots:

«Adieu, Thérèse, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un

enfant!»

Ces deux lignes firent trembler Thérèse de la tête aux pieds. La seule

passion qu'elle n'eût jamais travaillé à éteindre dans son coeur, c'était

l'amour maternel. Cette plaie-là, bien que fermée en apparence, était

toujours saignante comme l'amour inassouvi.

--Comme un enfant; répétait-elle en serrant la lettre dans ses mains

agitées de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce

qu'il dit là, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils

savait déjà dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas crié quand on l'a emporté.

Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus.

Thérèse était surexcitée, et, son émotion s'emparant du plus douloureux

des prétextes, elle fondit en larmes.

--Vous m'avez appelée? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu!

qu'est-ce que vous avez donc? Vous voilà dans les pleurs comme

autrefois!

--Rien, rien, laisse-moi, répondit Thérèse. Si quelqu'un vient pour me

voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux être seule. Je suis

malade.

Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher à pas

furtifs le long de la haie.

--Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma

maîtresse pleure; mais ça doit être votre faute, vous lui faites des

peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon!

Catherine, malgré tout son respect et son dévouement pour Thérèse, était

persuadée que Laurent était son amant.

--Elle pleure? s'écria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle?

Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de

Thérèse, qui sanglotait dans le salon, la tête dans ses mains.

Laurent eût été transporté de joie de la voir ainsi s'il eût été le roué

que parfois il voulait paraître; mais le fond de son coeur était

admirablement bon, et Thérèse avait sur lui l'influence secrète de le

ramener à sa véritable nature. Les larmes dont elle était baignée lui

firent donc une peine réelle et profonde. Il la supplia à genoux d'oublier

encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa

raison.

--Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez

notre amitié défunte, je jure de la faire revivre plutôt que de vous

causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Thérèse, ma

soeur chérie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de

vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste

découverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me

guérir par la patience et la pitié. J'y ferai tous mes efforts, je vous en

fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je

crois qu'il ne m'en coûtera pas tant que vous pourriez le craindre, car je

ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en vérité,

je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il être après la vie que j'ai

menée et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'âme que

j'éprouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur

et prenez tout le mien. Acceptez d'être aimée de moi, et ne me dites plus

que c'est pour vous un outrage, car mon désespoir, c'est de voir que vous

me méprisez trop pour me permettre que, même en rêve, j'aspire à vous...

Cela me rabaisse tant à mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer

ce malheureux qui vous répugne moralement. Relevez-moi plutôt du bourbier

où j'étais tombé, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir

digne de vous. Oui, laissez-moi une espérance! si faible qu'elle soit,

elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Thérèse! La

seule idée de travailler pour vous paraître meilleur me donne déjà de la

force, je le sens; ne me l'ôtez pas. Que vais-je devenir si vous me

repoussez? Je vais redescendre tous les degrés que j'ai montés depuis que

je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amitié sera perdu pour moi.

Vous aurez essayé de guérir un malade, et vous aurez fait un mort! Et

vous-même alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre

oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point menée à meilleure

fin? Soyez pour moi une soeur de charité qui ne se borne pas à panser un

blessé, mais qui s'efforce de réconcilier son âme avec le ciel. Voyons,

Thérèse, ne me retirez pas vos mains loyales, ne détournez pas votre tête,

si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne

m'ayez, sinon permis, du moins pardonné de vous aimer!

Thérèse dut accepter cette effusion comme sérieuse, car Laurent était de

bonne foi. Le repousser avec défiance eût été un aveu de la tendresse trop

vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est déjà

vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-être le fut-elle

sincèrement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle

n'était pas mal inspirée par sa faiblesse même. Rompre en ce moment, c'eût

été provoquer de terribles émotions qu'il valait mieux apaiser, sauf à

détendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait être

l'affaire de quelques jours. Laurent était si mobile et passait si

brusquement d'un extrême à l'autre!

Ils se calmèrent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre à oublier

l'orage, et même s'efforçant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement

sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation était

essentiellement modifiée, et l'intimité avait fait un pas de géant. La

crainte de se perdre les avait rapprochés, et, tout en se jurant que rien

n'était changé entre eux quant à l'amitié, il y avait dans toutes leurs

paroles et dans toutes leurs idées une langueur de l'âme, une sorte de

fatigue attendrie qui était déjà l'abandon de l'amour!

Catherine, en apportant le thé, acheva de les remettre ensemble, comme

elle disait, par ses naïves et maternelles préoccupations.

--Vous feriez mieux, dit-elle, à Thérèse, de manger une aile de poulet que

de vous creuser l'estomac avec ce thé!--Savez-vous, dit-elle à Laurent en

lui montrant sa maîtresse, qu'elle n'a pas touché à son

dîner?

--Eh bien, vite qu'elle soupe! s'écria Laurent. Ne dites pas non, Thérèse,

il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez

malade?

Et, comme Thérèse refusait de manger, car elle n'avait réellement pas faim,

il prétendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait à insister,

avoir faim lui-même, et cela était vrai, car il avait oublié de dîner. Dès

lors Thérèse se fit un plaisir de lui donner à souper, et ils mangèrent

ensemble pour la première fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste

de Thérèse, n'était pas un fait insignifiant. Manger tête à tête surtout

est une grande source d'intimité. C'est la satisfaction en commun d'un

besoin de l'être matériel, et, quand on y cherche un sens plus élevé,

c'est une communion comme le mot l'indique.

Laurent, dont les idées prenaient volontiers un tour poétique au milieu

même de la plaisanterie, se compara en riant à l'enfant prodigue, pour qui

Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se

présentait sous la forme d'un mince poulet, prêta naturellement à la

gaieté des deux amis. C'était si peu pour l'appétit du jeune homme, que

Thérèse s'en tourmenta. Le quartier n'offrait guère de ressources, et

Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mît en peine. On

déterra au fond d'une armoire un énorme pot de gelée de goyaves. C'était

un présent de Palmer que Thérèse n'avait pas songé à entamer, et que

Laurent entama profondément, tout en parlant avec effusion de cet

excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'être jaloux, et que

désormais il aimait de tout son coeur.

--Vous voyez, Thérèse, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi,

il faut gâter les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traités par

la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur

n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel!

Quand vint le thé, Laurent s'aperçut qu'il avait dévoré en égoïste, et que

Thérèse, en faisant semblant de manger, n'avait rien mangé du tout. Il se

reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il

voulut lui-même faire le thé et servir Thérèse. C'était la première fois

de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un

plaisir délicat dont il éprouva naïvement la surprise.

--A présent, dit-il à Thérèse en lui présentant sa tasse à genoux, je

comprends qu'on puisse être domestique et aimer son état. Il ne s'agit que

d'aimer son maître.

De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrême.

Laurent avait dans les manières, et même dans l'attitude du corps, une

certaine roideur dont il ne se départait même pas avec les femmes du

monde. Il les servait avec la froideur cérémonieuse de l'étiquette. Avec

Thérèse, qui faisait les honneurs de son petit intérieur en bonne femme et

en artiste enjouée, il avait toujours été prévenu et choyé sans avoir à

rendre la pareille. Il y eût eu manque de goût et de savoir-vivre à se

faire l'homme de la maison. Tout à coup, à la suite de ces pleurs et de

ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendît compte, se

trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il

s'emparait d'inspiration, sans que Thérèse, surprise et attendrie, pût s'y

opposer. Il semblait qu'il fût chez lui, et qu'il eût conquis le privilége

de soigner la dame du logis, en bon frère ou en vieux ami. Et Thérèse,

sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire

avec de grands yeux étonnés, se demandant si jusque-là elle ne s'était pas

radicalement trompée en prenant cet enfant tendre et dévoué pour un homme

hautain et sombre.

Cependant Thérèse réfléchit durant la nuit; mais, le lendemain matin,

Laurent qui, sans rien préméditer, ne voulait pas la laisser respirer, car

il ne respirait plus lui-même, lui envoya des fleurs magnifiques, des

friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux,

qu'elle ne put se défendre d'en être touchée. Il se disait le plus heureux

des hommes, il ne désirait rien de plus que son pardon, et, du moment

qu'il l'avait obtenu, il était le roi du monde. Il acceptait toutes les

privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne fût pas privé de voir et

d'entendre son amie. Cela seul était au-dessus de ses forces; tout le

reste n'était rien. Il savait bien que Thérèse ne pouvait pas avoir

d'amour pour lui, ce qui ne l'empêchait pas, dix lignes plus bas, de dire:

«Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?»

Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour,

avec une candeur dont, à coup sûr, il était dupe lui-même, entourant

Thérèse de soins exquis, travaillant de tout son coeur à lui donner

confiance dans la chasteté de leurs relations, et à chaque instant lui

parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant à la

distraire quand il la voyait inquiète, à l'égayer quand il la voyait

triste, à l'attendrir sur lui-même quand il la voyait sévère, il l'amena

insensiblement à n'avoir pas d'autre volonté et d'autre existence que les

siennes.

Rien n'est périlleux comme ces intimités où l'on s'est promis de ne pas

s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas à l'autre une

secrète répulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie

indépendante et de leurs occupations, qui les obligent souvent

d'abandonner le convenu social, sont plus exposés à ces dangers que ceux

qui vivent dans le réglé et dans le positif. On doit donc leur pardonner

des entraînements plus soudains et des impressions plus fiévreuses.

L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est généralement plus indulgente

pour ceux qui errent forcément dans la tempête que pour ceux que berce un

calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration,

et il faut bien que ce feu qui déborde pour les plaisirs et les

enthousiasmes du public arrive à les consumer eux-mêmes. On les plaint

alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs désastres et leurs

catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit à sa brave et

douce compagne:

--Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de

chagrin. Et ce fameux poète qui disait de si belles choses, il s'est

suicidé. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-là finissent mal.

C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux...

Et le bon bourgeois a raison.

Thérèse avait pourtant vécu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour

cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusée, du moins en

laborieuse ouvrière, travaillant dès le matin, et ne s'enivrant pas de

plaisir ou de langueur à la fin de sa journée. Elle avait de continuelles

aspirations à la vie domestique et réglée; elle aimait l'ordre, et, loin

d'afficher le mépris puéril que certains artistes prodiguaient à ce qu'ils

appelaient dans ce temps-là la gent épicière, elle regrettait amèrement de

n'avoir pas été mariée dans ce milieu médiocre et sûr, où, au lieu de

talent et de renommée, elle eût trouvé l'affection et la sécurité. Mais on

ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas

les seuls imprudents que la destinée foudroie.

V

Thérèse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et

libertin que l'on attribue à ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa

volonté, après des nuits de méditation douloureuse, qu'elle lui dit:

--Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus à ce point où la

faute à commettre est l'inévitable réparation d'une série de fautes

commises. J'ai été coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence égoïste

de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-même, en restant

ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierté...

Écoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la

force dont elle était capable, ne me retire jamais cette main-là et,

quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas

oublier qu'avant d'être ta maîtresse, j'ai été _ton ami_. Je me le suis

dit dès le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi

pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-là ne pouvait

pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette

liaison, mêlée pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le

dessus. Je te demande seulement, si tu viens à te lasser de mon amour

comme te voilà lassé de mon amitié, de te rappeler que ce n'est pas un

instant de délire qui m'a jetée dans tes bras, mais un élan de mon coeur

et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupté.

Je ne suis pas supérieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le

droit de me croire invulnérable; mais je t'aime si ardemment et si

saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais dû être

sauvé par ma force. Après avoir cru que cette force t'était bonne, qu'elle

t'apprenait à découvrir la tienne et à te purifier d'un mauvais passé, te

voilà persuadé du contraire, à tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire,

en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je résiste, que tu

sois prêt à me haïr et à retourner à la débauche, en blasphémant même

notre pauvre amitié. Eh bien, j'offre à Dieu pour toi le sacrifice de ma

vie. Si je dois souffrir de ton caractère ou de ton passé, soit. Je serai

assez payée si je te préserve du suicide que tu étais en train d'accomplir

quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tenté, et

Dieu me pardonnera un dévouement inutile, lui qui sait combien il est

sincère!

Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les

premiers jours de cette union. Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il

avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir

fait connaître enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant rêvé,

et dont il s'était cru à jamais déshérité par sa faute. Elle le retrempait,

disait-il, dans les eaux de son baptême, elle effaçait en lui jusqu'au

souvenir de ses mauvais jours. C'était une adoration, une extase, un

culte.

Thérèse y crut naïvement. Elle s'abandonna à la joie d'avoir donné toute

cette félicité et rendu toute cette grandeur à une âme d'élite. Elle

oublia toutes ses appréhensions et en sourit comme de rêves creux qu'elle

avait pris pour des raisons. Ils s'en moquèrent ensemble; ils se

reprochèrent de s'être méconnus et de ne s'être pas jetés au cou l'un de

l'autre dès le premier jour, tant ils étaient faits pour se comprendre, se

chérir et s'apprécier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons.

Thérèse était rajeunie de dix ans. C'était un enfant plus enfant que

Laurent lui-même; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une

existence où il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose.

Pauvre Thérèse! son ivresse ne dura pas huit jours entiers.

D'où vient cet effroyable châtiment infligé à ceux qui ont abusé des

forces de la jeunesse, et qui consiste à les rendre incapables de goûter

la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le

jeune homme qui se trouve lancé sans frein dans le monde avec d'immenses

aspirations, et qui se croit capable d'éteindre tous les fantômes qui

passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son péché est-il autre

chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que

l'exercice de la vie doit être un éternel combat contre soi-même? Il en

est vraiment qui sont à plaindre, et qu'il est difficile de condamner, à

qui ont peut-être manqué un guide, une mère prudente, un ami sérieux, une

première maîtresse sincère. Le vertige les a saisis dès leurs premiers pas;

la corruption s'est jetée sur eux comme sur une proie pour faire des

brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'âme, pour faire des insensés

de ceux qui se débattaient, comme Laurent, entre la fange de la réalité et

l'idéal de leurs rêves.

Voilà ce que disait Thérèse pour continuer à aimer cette âme souffrante,

et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter.

Le septième jour de leur bonheur fut irrévocablement le dernier. Ce

chiffre néfaste ne sortit jamais de la mémoire de Thérèse. Des

circonstances fortuites avaient concouru à prolonger cette éternité de

joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'était venu voir

Thérèse, elle n'avait pas de travail trop pressé; Laurent promettait de se

remettre à l'ouvrage dès qu'il pourrait reprendre possession de son

atelier, envahi par des ouvriers à qui il en avait confié la réparation.

La chaleur était écrasante à Paris; il fit à Thérèse la proposition

d'aller passer quarante-huit heures à la campagne, dans les bois. C'était

le septième jour.

Ils partirent en bateau, et arrivèrent le soir dans un hôtel, d'où, après

le dîner, ils sortirent pour courir la forêt par un clair de lune

magnifique. Ils avaient loué des chevaux et un guide, lequel les ennuya

bientôt par son baragouin prétentieux. Ils avaient fait deux lieues et se

trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il

proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir à pied, quand

même il serait un peu tard.

--Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thérèse, nous ne passerions pas toute

la nuit dans la forêt: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que

tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble.

Ils restèrent seuls, et c'est alors que se passa une scène bizarre,

presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivée.

Ils étaient montés sur le haut du rocher et s'étaient assis sur la mousse

épaisse desséchée par l'été. Laurent regardait le ciel splendide où la

lune effaçait la clarté des étoiles. Deux ou trois des plus grosses

brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renversé sur le dos, Laurent les

contemplait.

--Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est à peu près

au-dessus de ma tête; elle a l'air de me regarder.

--C'est Véga, répondit Thérèse.

--Tu sais donc le nom de toutes les étoiles, toi, savante?

--A peu près. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en

sauras autant que moi, quand tu voudras.

--Non, merci; j'aime mieux décidément ne pas savoir: j'aime mieux leur

donner des noms à ma fantaisie.

--Et tu as raison.

--J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes tracées là-haut et

faire des combinaisons de groupes à mon idée que de marcher dans le

caprice des autres. Après tout, peut-être ai-je tort, Thérèse! Tu aimes

les sentiers frayés, toi, n'est-ce pas?

--Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes

de sept lieues!

--Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que

moi!

--C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler.

--Avise-toi d'en avoir pour me laisser là! Mais ne parlons pas de nous

quitter: ce mot-là ferait pleuvoir!

--Eh! qui donc y songe? Ne le répète pas, ton affreux mot!

--Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'écria-t-il en se levant

brusquement.

--Qu'as-tu et où vas-tu? lui dit-elle.

Elle et lui · 第 4 / 15 段