trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus
haut que lui. Je suis, relativement à lui, la note élevée de la tierce
majeure.
--Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent.
--Non, disait Thérèse, avec vous je me modifie et descends à former la
tierce mineure.
--C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton?
--Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochée de vous que de
Palmer.
III
Un jour, à la demande de Palmer, Laurent se rendit à l'hôtel Meurice, où
demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait était convenablement
encadré et emballé. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y écrivit
lui-même avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mère; puis, au moment
où les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer
serra la main de l'artiste en lui disant:
--Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mère, et je vous
remercie encore. A présent, voulez-vous me permettre de causer avec vous?
J'ai quelque chose à vous dire.
Ils passèrent dans un salon où Laurent vit plusieurs malles.
--Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Américain en lui offrant
d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumât pas lui-même, et
je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose délicate,
tellement délicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver
les mots convenables pour la dire en français.
--Je vous jure d'être muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, étonné
et assez inquiet de ce préambule.
Palmer reprit:
--Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime.
Peut-être êtes-vous son amant; si vous ne l'êtes pas, il est certain pour
moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne
dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que
je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thérèse,
et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour
elle, le sien en est une égale pour vous. Je crains cela à cause des
questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on
a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus ému
que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je
veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques
soit fondé sur l'estime et le respect qu'elle mérite.
--Attendez, Palmer! s'écria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut
pris d'un généreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de
mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie?
--Ni l'un ni l'autre, répondit Palmer. Jamais Thérèse ne vous racontera sa
vie.
--Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache.
--Bien, très-bien! répondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que
j'ai à vous dire la justifie de tout soupçon?...
--Pourquoi le cache-t-elle, alors?
--Par générosité pour les autres.
--Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir.
--Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que,
dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui séduisit
une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une
bâtarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au
calendrier, et qui, inscrite à la municipalité comme née de parents
inconnus, reçut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant,
c'est Thérèse.
«L'institutrice fut dotée par le banquier et mariée cinq ans plus tard
avec un de ses employés, honnête homme qui ne se doutait de rien, toute
l'affaire ayant été tenue fort secrète. L'enfant était élevée à la
campagne. Son père s'était chargé d'elle. Elle fut mise ensuite dans un
couvent, où elle reçut une très-belle éducation, et fut traitée avec
beaucoup de soin et d'amour. Sa mère la voyait assidûment dans les
premières années; mais, quand elle fut mariée, le mari eut des soupçons,
et, donnant la démission de son emploi chez le banquier, il emmena sa
femme en Belgique, où il se créa des occupations, et fit fortune. La
pauvre mère dut étouffer ses larmes et obéir.
«Cette femme vit toujours très-loin de sa fille: elle a d'autres enfants,
elle a eu une conduite irréprochable depuis son mariage; mais elle n'a
jamais été heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privée; et
n'a pas cessé d'en être jaloux; ce qui pour elle est un châtiment mérité
de sa faute et de son mensonge.
«Il semblerait que l'âge eût dû amener la confession de l'une et le pardon
de l'autre. Il en eût été ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins
logique que la vie réelle, et ce ménage est troublé comme au premier jour,
le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et
opprimée.
«Dans les circonstances difficiles où s'est trouvée Thérèse, elle n'a donc
pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations
de sa mère. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcée de
la voir en secret, à la dérobée, quand elle réussit à venir passer seule
un ou deux jours à Paris, comme cela lui est arrivé dernièrement. Encore
n'est-ce que depuis quelques années qu'elle a pu inventer je ne sais quels
prétextes et obtenir ces rares permissions. Thérèse adore sa mère, et
n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voilà pourquoi vous ne
lui entendez jamais souffrir un mot de blâme sur la conduite des autres
femmes. Vous avez pu croire qu'elle réclamait ainsi tacitement
l'indulgence pour elle-même. Il n'en est rien. Thérèse n'a rien à se faire
pardonner; mais elle pardonne tout à sa mère: ceci est l'histoire de leurs
relations.
«A présent, j'ai à vous raconter celle de la comtesse de... _trois
étoiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en français quand vous ne
voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni
le nom de son mari, c'est encore Thérèse.
--Elle est donc mariée? elle n'est pas veuve?
--Patience! elle est mariée, et elle ne l'est pas. Vous allez voir.
«Thérèse avait quinze ans quand son père le banquier se trouva veuf et
libre; car ses enfants légitimes étaient tous établis. C'était un
excellent homme, et, malgré la faute que je vous ai racontée et que je
n'excuse pas, il était impossible de ne pas l'aimer, tant il avait
d'esprit et de générosité. J'ai été très-lié avec lui. Il m'avait confié
l'histoire de la naissance de Thérèse, et il me mena à divers intervalles,
en visite avec lui, au couvent où il l'avait mise. Elle était belle,
instruite, aimable, sensible. Il eût souhaité, je crois, que je prisse la
résolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur
libre à cette époque; autrement... Mais je ne pouvais y songer.
«Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui
venait chez lui, qui avait de grandes propriétés à La Havane et qui était
très-beau. J'avais rencontré ce Portugais à Paris, mais je ne le
connaissais réellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son
compte. Il était fort séduisant; mais, pour ma part, je ne me serais
jamais fié à sa figure; c'était ce comte de *** avec qui Thérèse fut
mariée un an plus tard.
«Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier était mort
d'apoplexie foudroyante, et Thérèse était mariée, mariée avec cet inconnu,
ce fou, je ne veux pas dire cet infâme, puisqu'il a pu être aimé d'elle,
même après la découverte qu'elle fit de son crime: cet homme était déjà
marié aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inouïe de demander et d'épouser
Thérèse.
«Ne me demandez pas comment le père de Thérèse, homme d'esprit et
d'expérience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous répéterais ce que
ma propre expérience m'a trop appris, à savoir que, dans ce monde, tout ce
qui arrive est la moitié du temps le contraire de ce qui semblait devoir
arriver.
«Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore
d'autres étourderies qui donneraient à penser que sa lucidité était déjà
compromise. Il avait fait un legs à Thérèse au lieu de lui donner une dot
de la main à la main. Ce legs se trouva nul devant les héritiers légitimes,
et Thérèse, qui adorait son père, n'eût pas voulu plaider même avec des
chances de succès. Elle se trouva donc ruinée précisément au moment où
elle devenait mère, et, dans ce même temps, elle vit arriver chez elle une
femme exaspérée qui réclamait ses droits et voulait faire un éclat;
c'était la première, la seule légitime femme de son mari.
«Thérèse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et
obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procès; elle obtint du comte qu'il
reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la
naissance de Thérèse et du secret dont son père avait voulu environner les
témoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu à huis clos, à
l'étranger, et c'est aussi à l'étranger que le jeune couple avait vécu
depuis ce temps. Cette vie même avait été fort mystérieuse. Le comte,
craignant à coup sûr d'être démasqué s'il reparaissait dans le monde,
faisait croire à Thérèse qu'il avait la passion de la solitude avec elle,
et la jeune femme confiante, éprise et romanesque, trouvait tout naturel
que son mari voyageât avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir
des indifférents.
«Lorsque Thérèse découvrit l'horreur de sa situation, il n'était donc pas
impossible que tout fût enseveli dans le silence. Elle consulta un légiste
discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage était nul,
mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait
jamais user de sa liberté, elle prit à l'instant même un parti irrévocable,
celui de n'être ni libre ni mariée, plutôt que de souiller le père de son
enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de
toute façon un bâtard; mais mieux valait qu'il n'eût pas de nom et qu'il
ignorât à jamais sa naissance que d'avoir à réclamer un nom taré en
déshonorant son père.
«Thérèse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoué, et lui-même, il
l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes déchirantes, des
scènes sans nom, où Thérèse se débattit avec une énergie au-dessus de son
âge, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est héroïque,
ne l'est pas à demi.
«Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le
coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dévorée de
jalousie, fut vaincue par sa magnanimité jusqu'à lui baiser les pieds en
la quittant.
«Thérèse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, résolue à se
faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit à vivre
pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui était si
cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce
dernier bonheur ne devait pas durer longtemps.
«Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa
première femme, Thérèse avait dû accepter, à la prière même de celle-ci,
une pension raisonnable pour être en mesure d'élever convenablement son
fils; mais à peine le comte eut-il reconduit sa femme à La Havane, qu'il
l'abandonna de nouveau, s'échappa, revint en Europe et alla se jeter aux
pieds de Thérèse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant à
l'autre extrémité du monde.
«Thérèse fut inexorable: elle avait réfléchi et prié. Son âme s'était
affermie, elle n'aimait plus le comte. Précisément à cause de son fils,
elle ne voulait pas qu'un tel homme devînt le maître de sa vie. Elle avait
perdu le droit d'être heureuse, mais non pas celui de se respecter
elle-même: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte
la menaça de la laisser sans ressources: elle répondit qu'elle n'avait pas
peur de travailler pour vivre.
«Ce misérable fou s'avisa alors d'un moyen exécrable, soit pour mettre
Thérèse à sa discrétion, soit pour se venger de sa résistance. Il enleva
l'enfant et disparut. Thérèse courut après lui; mais il avait si bien pris
ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors
que je la rencontrai en Angleterre; mourant de désespoir et de fatigue
dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur, que
j'hésitai à la reconnaître.
«J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes
recherches eurent un succès déplorable. Le comte était repassé en
Amérique. L'enfant y était mort de fatigue en arrivant.
«Quand il me fallut porter à cette malheureuse l'épouvantable nouvelle, je
fus épouvanté moi-même du calme qu'elle montra. On eût dit pendant huit
jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle était
sauvée. J'étais forcé de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer
où elle était. J'étais inquiet de son dénûment; elle me trompa en me
disant que sa mère ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que
sa pauvre mère en eût été bien empêchée: elle ne disposait pas d'un
centime dans son ménage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait
tous les malheurs de sa fille. Thérèse, qui lui écrivait en secret, les
lui avait cachés pour ne pas la désespérer.
«Thérèse vécut en Angleterre en donnant des leçons de français, de dessin
et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage
d'exercer pour n'avoir à accepter la pitié de personne.
«Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa à Paris, où elle
n'était jamais venue, et où personne ne la connaissait. Elle n'avait alors
que vingt ans, elle avait été mariée à seize. Elle n'était plus du tout
jolie, et il a fallu huit années de repos et de résignation pour lui
rendre sa santé et sa douce gaieté d'autrefois.
«Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'à de rares intervalles, puisque
je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvée digne et fière,
travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvreté sous un
miracle d'ordre et de propreté, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de
personne, ne voulant pas parler du passé, caressant quelquefois les
enfants en secret et les quittant dès qu'on la regarde, dans la crainte
sans doute qu'on ne la voie émue.
«Voilà trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous
demander de faire mon portrait, je cherchais précisément son adresse, que
j'allais vous demander quand vous m'avez parlé d'elle. Arrivé la veille,
je ne savais pas encore qu'elle eût enfin du succès, de l'aisance et de la
célébrité. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette âme si
longtemps brisée pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou être heureuse.
Tâchez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagné! Et, si vous
n'êtes point sûr de ne pas la faire souffrir, brûlez-vous la cervelle ce
soir plutôt que de retourner chez elle. Voilà tout ce que j'avais à vous
dire.
--Attendez, dit Laurent très-ému: ce comte de *** est-il toujours vivant?
--Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le désespoir des autres se
portent toujours bien et échappent à tous les dangers. Ils ne donnent même
jamais leur démission; car celui-ci a eu dernièrement la présomption de
m'envoyer pour Thérèse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et
dont elle fait le cas que cela mérite.
Laurent avait songé à épouser Thérèse en écoutant le récit de M. Palmer.
Ce récit l'avait bouleversé. Les inflexions monotones, l'accent prononcé,
et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jugé inutile de
reproduire, lui avaient donné, dans l'imagination vive de son auditeur, je
ne sais quoi d'étrange et de terrible comme la destinée de Thérèse. Cette
fille sans parents, cette mère sans enfant, cette femme sans mari,
n'était-elle pas vouée à un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions
n'avait-elle pas dû garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait
devant les yeux éblouis de Laurent. Thérèse dévoilée lui paraissait plus
mystérieuse que jamais: s'était-elle jamais consolée, ou pouvait-elle
l'être un seul instant?
Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thérèse, et que,
s'il parvenait jamais à être aimé d'elle, il se rappellerait à toutes les
heures de sa vie l'heure qui venait de s'écouler et le récit qu'il venait
d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir
l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et
écrivit:
«Thérèse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux
mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu
peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas
cela: je vous aime éperdument. C'est absurde, c'est insensé, c'est
misérable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou
écrire à une femme ce mot-là: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop
froid et trop retenu aujourd'hui de moi à vous. Je ne peux plus vivre avec
ce secret qui m'étouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu
cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout
d'une heure, je suis à votre porte et bien souvent, la nuit, dévoré de
jalousie, et presque furieux contre moi-même, je demande à Dieu de me
délivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne
crois pas, et que vous avez inventé pour me dégoûter de songer à vous.
Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thérèse! Faute de cette
solution, je n'en vois qu'une troisième, c'est que je me tue pour en
finir... C'est lâche et stupide, cette menace banale et rebattue par tous
les amants désespérés; mais est-ce ma faute s'il y a des désespoirs qui
font jeter le même cri à tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce
que j'arrive à être un homme comme les autres?
«De quoi m'a servi tout ce que j'ai inventé pour m'en défendre et pour
rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait être libre?
«Avez-vous quelque chose à me reprocher vis-à-vis de vous, Thérèse?
Suis-je un fat, un roué, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous
donner confiance dans mon amitié? Mais pourquoi voulez-vous que je meure
sans avoir aimé, vous qui seule pouvez me faire connaître l'amour, et qui
le savez bien? Vous avez dans l'âme un trésor, et vous souriez à côté d'un
malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pièce
de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitié; ce n'est
pas même de la pitié, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau
augmente la soif.
«Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-être aimé déjà quelqu'un
qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime,
et n'est-ce pas tout?
«Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre
fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, à moins de mentir à Dieu et à
vous-même. Vous voyez bien que mon tourment me maîtrise, et que j'arrive à
faire une déclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que
d'être raillé par vous!
«Thérèse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon
âme n'a jamais été souillé, et que, de l'abîme où je m'étais jeté, j'ai
toujours, malgré moi, crié vers le ciel. Vous savez bien qu'auprès de vous
je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint
quelquefois de prendre ma tête dans vos mains, comme si vous alliez
m'embrasser au front. Et vous disiez: «Mauvaise tête! tu mériterais d'être
brisée.» Et pourtant, au lieu de l'écraser comme la tête d'un serpent,
vous tâchiez d'y faire entrer le souffle pur et brûlant de votre esprit.
Eh bien, vous n'avez que trop réussi; et, à présent que vous avez allumé
le feu sur l'autel, vous vous détournez et vous me dites: «Confiez-en la
garde à une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et
bien dévouée; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du
bonheur domestique, que sais-je? tout, excepté moi!»
«Et moi, Thérèse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-même.
Depuis que je vous connais, vous travaillez à me faire croire au bonheur
et à m'en donner le goût. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas
devenu égoïste, comme un enfant gâté. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je
ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais
seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette
vie-là ou la mort qu'il me faut.»
IV
Thérèse fut profondément affligée de cette lettre. Elle en fut frappée
comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu à celui de Laurent,
qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les
expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur
de Thérèse, ou, s'il y en avait, elle y était entrée goutte à goutte, si
lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maîtresse
d'elle-même que le premier jour. Le mot de passion la révoltait.
--Des passions, à moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce
que c'est, et que je veux retourner à ce breuvage empoisonné! Que lui
ai-je fait, moi qui lui ai donné tant de tendresse et de soins, pour qu'il
me propose, en guise de remercîment, le désespoir, la fièvre et la
mort?... Après tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, à ce malheureux
esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour
comme la pierre philosophale, à laquelle on s'efforce d'autant plus de
croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse à
la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de
délire. Comment le calmer et le détacher d'une fantaisie qui arrive à le
rendre malheureux?
«C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'éloigner de
la débauche, je l'ai trop habitué à un attachement honnête; mais il est
homme et il trouve notre affection incomplète. Pourquoi m'a-t-il trompée?
pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il était tranquille auprès de moi? Que
ferai-je, moi, pour réparer la niaiserie de mon inexpérience? Je n'ai pas
été assez de mon sexe dans le sens de la présomption. Je n'ai pas su
qu'une femme, si tiède et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours
troubler la cervelle d'un homme. J'aurais dû me croire séduisante et
dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se
démentait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne
peut donc être un tort que de ne pas avoir les instincts de la
coquetterie?
Et puis Thérèse, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces
instincts de réserve et de méfiance pour se préserver des désirs d'autres
hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus,
parce qu'elle l'estimait dans son amitié pour elle, parce qu'elle ne
pouvait pas croire qu'il chercherait à la tromper, et aussi, il faut bien
le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son
atelier, elle allait et venait, en proie à un malaise douloureux, tantôt
regardant cette fatale lettre qu'elle avait posée sur une table comme n'en
sachant que faire, et ne se décidant ni à la rouvrir ni à la détruire,
tantôt regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait
justement avec entrain et plaisir au moment où on lui avait apporté cette
lettre, c'est-à-dire ce doute, ce trouble, ces étonnements et ces
craintes. C'était comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu
et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot écrit
sur ce papier était comme un chant de mort déjà entendu dans le passé,
comme une prophétie de malheurs nouveaux.
Elle essaya de se rasséréner en se remettant à peindre. C'était pour elle
le grand remède à toutes les petites agitations de la vie extérieure: mais
il fut impuissant ce jour-là: l'effroi que cette passion lui inspirait
l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie
présente.
--Deux bonheurs troublés ou détruits, se dit-elle en jetant son pinceau et
en regardant la lettre: le travail et l'amitié.