M. Darzac s’écria:

«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec un

déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et

qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai pas

vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en

quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le

père Bernier lui a-t-il ouvert!…

— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir

entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame!

c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous!

— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma porte,

je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez moi.

— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père

Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas

eu à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a

vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment

qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train

d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le

seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch…

— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était

entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point

étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne

l’avait pas vu ressortir?

— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez,

Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où

vous passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait

— ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son

plancher… et vous imaginez la vérité.

— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!…

— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!…

— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les verrous

comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que j’avais ce

bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…»

Rouletabille s’avança vers M. Darzac.

«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les

yeux.

— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!»

Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir.

Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les

deux mains aux épaules:

«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de

bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris

comment s’était introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que

vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à

laquelle nous avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi,

croyait que vous étiez entré dans la Tour Carrée, je me trouvai en

droit de soupçonner que le bandit n’était point celui qui, à cinq

heures, était entré dans la Tour Carrée sous le déguisement Darzac!

J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là pouvait bien être le vrai

Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon cher monsieur Darzac,

comme je vous ai soupçonné!…

— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai point dit l’heure

exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour Carrée, c’est que cette

heure restait vague dans mon esprit et que je n’y attachais aucune

importance!

— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans

s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la Dame

en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle

sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que

vous lui auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon

imagination, rassurez-vous!… — aurait été, par vos soins obscurs et

avec l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne

plus nuire à votre audacieuse entreprise!… de telle sorte, Monsieur

Darzac, que j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis

dans le sac était Darzac!… Ah! la belle imagination que j’avais là!… Et

l’inouï soupçon!…

— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous

soupçonnés ici!…»

Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches

et dit, s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant

l’horreur de l’imagination de Rouletabille:

«Encore un peu de courage, madame!»

Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa

voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème:

«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac…

Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait

Larsan… Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout

de ma raison, était d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle,

ces deux manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé

par vous… Monsieur Darzac.»

Le parfum de la dame en noir · 第 23 / 30 题