Elle s’était levée, fébrile…

«Je redoute qu’il n’ait sauvé mon oncle de la justice que pour mieux le

perdre!…

— Pouvez-vous bien croire cela? interrogeai-je sans conviction.

— Eh! j’ai bien cru lire cela tout à l’heure dans les yeux de vos amis…

Si j’étais sûre de ne m’être point trompée, j’aimerais encore mieux

avoir affaire à la justice!…»

Elle se calma un peu, parut rejeter une stupide hypothèse, et puis me

dit:

«Enfin, il faut toujours être prêt à tout, et je saurai le défendre

jusqu’à la mort!…»

Sur quoi, elle me montra un petit revolver qu’elle cachait sous sa

robe.

«Ah! s’écria-t-elle, pourquoi le prince Galitch n’est-il point là?

— Encore! m’exclamai-je avec colère.

— Est-il vrai que vous soyez prêt à me défendre, moi? me

demanda-t-elle en plongeant dans mes yeux son regard troublant.

— J’y suis prêt.

— Contre tout le monde?»

J’hésitai. Elle répéta:

«Contre tout le monde?

— Oui.

— Contre votre ami?

— S’il le faut!» fis-je en soupirant, et je passai ma main sur mon

front en sueur.

«C’est bien! Je vous crois, fit-elle. En ce cas, je vous laisse ici

quelques minutes. Vous surveillerez cette porte, pour moi!»

Et elle me montrait la porte derrière laquelle reposait le vieux Bob.

Puis elle s’enfuit. Où allait-elle? Elle me l’avoua plus tard! Elle

courait à la recherche du prince Galitch! Ah! femme! femme!…

Elle n’eut point plutôt disparu sous la poterne que je vis Rouletabille

et M. Darzac entrer dans le salon. Ils avaient tout entendu.

Rouletabille s’avança vers moi et ne me cacha point qu’il était au

courant de ma trahison.

«Voilà un bien gros mot, fis-je, Rouletabille. Vous savez que je n’ai

point pour habitude de trahir personne… Mrs. Edith est réellement à

plaindre et vous ne la plaignez pas assez, mon ami…

— Et vous, vous la plaignez trop!…»

Je rougis jusqu’au bout des oreilles. J’étais prêt à quelque éclat.

Mais Rouletabille me coupa la parole d’un geste sec:

«Je ne vous demande plus qu’une chose, qu’une seule, vous entendez!

c’est que, quoi qu’il arrive… quoi qu’il arrive… Vous ne nous adressiez

plus la parole, à M. Darzac et à moi!…

— Ce sera une chose facile!» répliquai-je, sottement irrité, et je lui

tournai le dos.

Il me sembla qu’il eut alors un mouvement pour rattraper les mots de sa

colère.

Mais, dans ce moment même, les juges, sortant du Château Neuf, nous

appelèrent. L’enquête était terminée. L’accident, à leurs yeux, après

la déclaration du médecin, n’était plus douteux, et telle fut la

conclusion qu’ils donnèrent à cette affaire. Ils quittaient donc le

château. M. Darzac et Rouletabille sortirent pour les accompagner. Et

comme j’étais resté accoudé à la fenêtre qui donnait sur la Cour du

Téméraire, assailli de mille sinistres pressentiments et attendant avec

une angoisse croissante le retour de Mrs. Edith, cependant qu’à

quelques pas de moi, dans sa loge où elle avait allumé deux bougies

mortuaires, la mère Bernier continuait à psalmodier en gémissant auprès

du cadavre de son mari la prière des trépassés, j’entendis tout à coup

passer dans l’air du soir, au-dessus de ma tête, comme un coup de gong

formidable, quelque chose comme une clameur de bronze; et je compris

que c’était Rouletabille qui faisait fermer les portes de fer!

Une minute ne s’était pas écoulée, que je voyais accourir, dans un

effarement désordonné, Mrs. Edith qui se précipitait vers moi comme

vers son seul refuge…

… Puis je vis apparaître M. Darzac…

… Puis Rouletabille, qui avait à son bras la Dame en noir…

XX

Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!

Rouletabille et la Dame en noir pénétrèrent dans la Tour Carrée. Jamais

la démarche de Rouletabille n’avait été aussi solennelle. Et elle eût

pu faire sourire si, en vérité, dans ce moment tragique, elle ne nous

eût tout à fait inquiétés. Jamais magistrat ou procureur, traînant la

pourpre ou l’hermine, n’était entré dans le prétoire, où l’accusé

l’attendait, avec plus de menaçante et tranquille majesté. Mais je

crois bien aussi que jamais juge n’avait été aussi pâle.

Quant à la Dame en noir, il était visible qu’elle faisait un effort

inouï pour dissimuler le sentiment d’effroi qui perçait, malgré tout,

dans son regard troublé, pour nous cacher l’émotion qui lui faisait

fébrilement serrer le bras de son jeune compagnon. Robert Darzac, lui

aussi, avait la mine sombre et tout à fait résolue d’un justicier. Mais

ce qui, pardessus tout, ajouta à notre émoi, fut l’apparition du père

Jacques, de Walter et de Mattoni dans la Cour du Téméraire. Ils étaient

tous trois armés de fusils et vinrent se placer en silence devant la

porte d’entrée de la Tour Carrée où ils reçurent, de la bouche de

Rouletabille, avec une passivité toute militaire, la consigne de ne

laisser sortir personne du Vieux Château. Mrs. Edith, au comble de la

terreur, demanda à Mattoni et à Walter, qui lui étaient

particulièrement fidèles, ce que pouvait bien signifier une pareille

manoeuvre, et qui elle menaçait; mais, à mon grand étonnement, ils ne

lui répondirent pas. Alors, elle s’en fut se placer héroïquement au

travers de la porte qui donnait accès dans le salon du vieux Bob, et,

les deux bras étendus comme pour barrer le passage, elle s’écria d’une

voix rauque:

«Qu’est-ce que vous allez faire? Vous n’allez pourtant pas le tuer?…

— Non, madame, répliqua sourdement Rouletabille. Nous allons le juger…

Et pour être plus sûrs que les juges ne seront point des bourreaux,

nous allons jurer sur le cadavre du père Bernier, après avoir déposé

nos armes, que nous n’en gardons aucune sur nous.»

Et il nous entraîna dans la chambre mortuaire où la mère Bernier

continuait de gémir au chevet de son époux qu’avait tué le plus vieux

grattoir de l’humanité. Là, nous nous débarrassâmes tous de nos

revolvers et nous fîmes le serment qu’exigeait Rouletabille. Mrs.

Edith, seule, fit des difficultés pour se défaire de l’arme que

Rouletabille n’ignorait point qu’elle cachait sous ses vêtements. Mais,

sur les instances du reporter qui lui fit entendre que ce désarmement

général ne pouvait que la tranquilliser, elle finit par y consentir.

Rouletabille, reprenant alors le bras de la Dame en noir, revint, suivi

de nous tous, dans le corridor; mais, au lieu de se diriger vers

l’appartement du vieux Bob, comme nous nous y attendions, il alla tout

droit à la porte qui donnait accès dans la chambre du corps de trop.

Et, tirant la petite clef spéciale dont j’ai déjà parlé, il ouvrit

cette porte.

Nous fûmes très étonnés, en pénétrant dans l’ancien appartement de M.

et de Mme Darzac, de voir, sur la table-bureau de M. Darzac, la planche

à dessin, le lavis auquel celui-ci avait travaillé, aux côtés du vieux

Bob, dans son cabinet de la Cour du Téméraire, et aussi le petit godet

plein de peinture rouge, et, y trempant, le petit pinceau. Enfin, au

milieu du bureau, se tenait, fort convenablement, reposant sur sa

mâchoire ensanglantée, le plus vieux crâne de l’humanité.

Rouletabille ferma la porte aux verrous et nous dit, assez ému, pendant

que nous le considérions avec stupeur:

«Asseyez-vous, mesdames et messieurs, je vous en prie.»

Des chaises étaient disposées autour de la table et nous y prîmes

place, en proie à un malaise grandissant, je dirais même à une extrême

défiance. Un secret pressentiment nous avertissait que tous ces objets

familiers aux dessinateurs pouvaient cacher sous leur tranquille

banalité apparente, les raisons foudroyantes du plus redoutable des

drames. Et puis, le crâne semblait rire comme le vieux Bob.

«Vous constaterez, fit Rouletabille, qu’il y a ici, auprès de cette

table, une chaise de trop et, par conséquent, un corps de moins, celui

de Mr Arthur Rance, que nous ne pouvons attendre plus longtemps.

— Il possède peut-être, en ce moment, la preuve de l’innocence du vieux

Bob! fit observer Mrs. Edith que tous ces préparatifs avaient troublée

plus que personne. Je demande à Madame Darzac de se joindre à moi pour

supplier ces messieurs de ne rien faire avant le retour de mon mari!…»

La Dame en noir n’eut pas à intervenir, car Mrs. Edith parlait encore

que nous entendîmes derrière la porte du corridor un grand bruit; et

des coups furent frappés, pendant que la voix d’Arthur Rance nous

suppliait de «lui ouvrir» tout de suite. Il criait:

«J’apporte la petite épingle à tête de rubis!»

Rouletabille ouvrit la porte:

«Arthur Rance! dit-il, vous voilà donc enfin!…»

Le mari de Mrs. Edith semblait désespéré:

«Qu’est-ce que j’apprends? Qu’y a-t-il?… Un nouveau malheur?… Ah! j’ai

bien cru que j’arriverais trop tard quand j’ai vu les portes de fer

fermées et que j’ai entendu dans la tour la prière des morts. Oui, j’ai

cru que vous aviez exécuté le vieux Bob!»

Pendant ce temps, Rouletabille avait, derrière Arthur Rance, refermé la

porte aux verrous.

«Le vieux Bob est vivant, et le père Bernier est mort! Asseyez-vous

donc, monsieur,» fit poliment Rouletabille.

Arthur Rance, considérant, à son tour, avec étonnement, la planche à

dessin, le godet pour la peinture, et le crâne ensanglanté, demanda:

«Qui l’a tué?»

Il daigna alors s’apercevoir que sa femme était là et il lui serra la

main, mais en regardant la Dame en noir.

«Avant de mourir, Bernier a accusé Frédéric Larsan! répondit M. Darzac.

— Voulez-vous dire par là, interrompit vivement Mr Arthur Rance, qu’il

a accusé le vieux Bob? Je ne le souffrirai plus! Moi aussi j’ai pu

douter de la personnalité de notre bien-aimé oncle, mais je vous répète

que je vous rapporte la petite épingle à tête de rubis!»

Que voulait-il dire, avec sa petite épingle à tête de rubis? Je me

rappelais que Mrs. Edith nous avait raconté que le vieux Bob la lui

avait prise des mains, alors qu’elle s’amusait à l’en piquer, le soir

du drame du «corps de trop». Mais quelle relation pouvait-il y avoir

entre cette épingle et l’aventure du vieux Bob? Arthur Rance n’attendit

point que nous le lui demandions, et il nous apprit que cette petite

épingle avait disparu en même temps que le vieux Bob, et qu’il venait

de la retrouver entre les mains du Bourreau de la mer, reliant une

liasse de bank-notes dont l’oncle avait payé, cette nuit-là, la

complicité et le silence de Tullio qui l’avait conduit dans sa barque

devant la grotte de Roméo et Juliette et qui s’en était éloigné à

l’aurore, fort inquiet de n’avoir pas vu revenir son passager.

Et Arthur Rance conclut, triomphant:

«Un homme qui donne à un autre homme, dans une barque, une épingle à

tête de rubis ne peut pas être, à la même heure, enfermé dans un sac de

pommes de terre, au fond de la Tour Carrée!»

Sur quoi, Mrs. Edith:

«Et comment avez-vous eu l’idée d’aller à San Remo. Vous saviez donc

que Tullio s’y trouvait?

— J’avais reçu une lettre anonyme m’avisant de son adresse, là-bas…

— C’est moi qui vous l’ai envoyée», fit tranquillement Rouletabille…

Et il ajouta, sur un ton glacial:

«Messieurs, je me félicite du prompt retour de Mr Arthur Rance. De

cette façon, voilà réunis autour de cette table, tous les hôtes du

château d’Hercule… pour lesquels ma démonstration corporelle de la

possibilité du corps de trop peut avoir quelque intérêt. Je vous

demande toute votre attention!»

Mais Arthur Rance l’arrêta encore:

«Qu’entendez-vous par ces mots: Voilà réunis autour de cette table tous

les hôtes pour lesquels la démonstration corporelle de la possibilité

du corps de trop peut avoir quelque intérêt?

— J’entends, déclara Rouletabille, tous ceux parmi lesquels nous

pouvons trouver Larsan!» La Dame en noir, qui n’avait encore rien dit,

se leva, toute tremblante:

«Comment! gémit-elle dans un souffle… Larsan est donc parmi nous?…

— J’en suis sûr!» dit Rouletabille…

Il y eut un silence affreux pendant lequel nous n’osions pas nous

regarder.

Le reporter reprit de son ton glacé:

«J’en suis sûr… Et c’est une idée qui ne doit pas vous surprendre,

madame, car elle ne vous a jamais quittée!… Quant à nous, n’est-ce pas,

messieurs, que la pensée nous en est arrivée tout à fait précise, le

jour du déjeuner des binocles noirs sur la terrasse du Téméraire? Si

j’en excepte Mrs. Edith, quel est celui de nous qui, à cette minute-là,

n’a pas senti la présence de Larsan?

— C’est une question que l’on pourrait aussi bien poser au professeur

Stangerson lui-même, répliqua aussitôt Arthur Rance. Car, du moment que

nous commençons à raisonner de la sorte, je ne vois pas pourquoi le

professeur, qui était de ce déjeuner, ne se trouve point à cette petite

réunion…

— Mr Rance!… s’écria la Dame en noir.

— Oui, je vous demande pardon, reprit un peu honteusement le mari de

Mrs. Edith… Mais Rouletabille a eu tort de généraliser et de dire: tous

les hôtes du château d’Hercule…

— Le professeur Stangerson est si loin de nous par l’esprit, prononça

avec sa belle solennité enfantine Rouletabille, que je n’ai point

besoin de son corps… Bien que le professeur Stangerson, au château

d’Hercule, ait vécu à nos côtés, il n’a jamais été «avec nous». Larsan,

lui, ne nous a pas quittés!»

Cette fois, nous nous regardâmes à la dérobée, et l’idée que Larsan

pouvait être réellement parmi nous me parut tellement folle qu’oubliant

que je ne devais plus adresser la parole à Rouletabille:

«Mais, à ce déjeuner des binocles noirs, osai-je dire, il y avait

encore un personnage que je ne vois pas ici…»

Rouletabille grogna en me jetant un mauvais coup d’oeil:

«Encore le prince Galitch! Je vous ai déjà dit, Sainclair, à quelle

besogne le prince est occupé sur cette frontière… Et je vous jure bien

que ce ne sont point les malheurs de la fille du professeur Stangerson

qui l’intéressent! Laissez le prince Galitch à sa besogne humanitaire…

— Tout cela, fis-je observer assez méchamment, tout cela n’est point du

raisonnement:

— Justement, Sainclair, vos bavardages m’empêchent de raisonner.»

Mais j’étais sottement lancé, et, oubliant que j’avais promis à Mrs.

Edith de défendre le vieux Bob, je me repris à l’attaquer pour le

plaisir de trouver Rouletabille en faute; du reste, Mrs. Edith m’en a

longtemps gardé rancune.

«Le vieux Bob, prononçai-je avec clarté et assurance, en était aussi,

du déjeuner des binocles noirs, et vous l’écartez d’emblée de vos

raisonnements à cause de la petite épingle à tête de rubis. Mais cette

petite épingle qui est là pour nous prouver que le vieux Bob a rejoint

Tullio, qui se trouvait avec sa barque à l’orifice d’une galerie

faisant communiquer la mer avec le puits, s’il faut en croire le vieux

Bob, cette petite épingle ne nous explique pas comment le vieux Bob a

pu, comme il le dit, prendre le chemin du puits, puisque nous avons

retrouvé le puits extérieurement fermé!

— Vous! fit Rouletabille, en me fixant avec une sévérité qui me gêna

étrangement. C’est vous qui l’avez retrouvé ainsi! mais moi, j’ai

trouvé le puits ouvert! Je vous avais envoyé aux nouvelles auprès de

Mattoni et du père Jacques. Quand vous êtes revenu, vous m’avez trouvé

à la même place, dans la Tour du Téméraire, mais j’avais eu le temps de

courir au puits et de constater qu’il était ouvert…

— Et de le refermer! m’écriai-je. Et pourquoi l’avez-vous refermé? Qui

vouliez-vous donc tromper?

— Vous! monsieur!»

Il prononça ces deux mots avec un mépris si écrasant que le rouge m’en

monta au visage. Je me levai. Tous les yeux étaient maintenant tournés

de mon côté et, dans le même moment que je me rappelais la brutalité

avec laquelle Rouletabille m’avait traité tout à l’heure devant M.

Darzac, j’eus l’horrible sensation que tous les yeux qui étaient là me

soupçonnaient, m’accusaient! Oui, je me suis senti enveloppé de

l’atroce pensée générale que je pouvais être Larsan!

Moi! Larsan!

Je les regardais à tour de rôle. Rouletabille, lui-même, ne baissa pas

les yeux quand les miens lui eurent dit la farouche protestation de

tout mon être et mon indignation furibonde. La colère galopait dans mes

veines en feu.

«Ah çà! m’écriai-je… Il faut en finir. Si le vieux Bob est écarté, si

le prince Galitch est écarté, si le professeur Stangerson est écarté,

il ne reste plus que nous, qui sommes enfermés dans cette salle, et si

Larsan est parmi nous, montre-le donc, Rouletabille!»

Et je répétai avec rage, car ce jeune homme, avec ses yeux qui me

perçaient, me mettait hors de moi et de toute bonne éducation:

«Montre-le donc! Nomme-le donc! Te voilà aussi lent qu’à la cour

d’assises!…

— N’avais-je point des raisons, à la cour d’assises, pour être aussi

lent que cela? répondit-il sans s’émouvoir.

— Tu veux donc encore lui permettre de s’échapper?…

— Non, je te jure que cette fois, il ne s’échappera pas!»

Pourquoi, en me parlant, son ton continuait-il d’être aussi menaçant?

Est-ce que vraiment, vraiment, il croyait que Larsan était en moi? Mes

yeux rencontrèrent alors ceux de la Dame en noir. Elle me considérait

avec effroi!

«Rouletabille, fis-je, la voix étranglée, tu ne penses pas… tu ne

soupçonnes pas!…»

À ce moment un coup de fusil retentit au dehors, tout près de la Tour

Carrée, et nous sursautâmes tous, nous rappelant la consigne donnée par

le reporter aux trois hommes d’avoir à tirer sur quiconque essayerait

de sortir de la Tour Carrée. Mrs. Edith poussa un cri et voulut

s’élancer, mais Rouletabille qui n’avait pas fait un geste, l’apaisa

d’une phrase.

«Si l’on avait tiré sur lui, dit-il, les trois hommes eussent tiré! Et

ce coup de feu n’est qu’un signal, celui qui me dit de «commencer!»

Et, tourné vers moi:

«Monsieur Sainclair, vous devriez savoir que je ne soupçonne jamais

rien ni personne, sans m’être appuyé préalablement sur le «bon bout de

la raison»! C’est un bâton solide qui ne m’a jamais failli en chemin et

sur lequel je vous invite tous ici à vous appuyer avec moi!… Larsan est

ici, parmi nous, et le bon bout de la raison va vous le montrer:

rasseyez-vous donc tous, je vous prie, et ne me quittez pas des yeux,

car je vais commencer sur ce papier la démonstration corporelle de la

possibilité du corps de trop!»

* * *

Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous

de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un

compas.

«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le

corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.»

Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du

rayon du cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire,

ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un

morceau de papier blanc immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de

cuivre sur la planche à dessin.

Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara

du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait

là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne

comprenait rien aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en

effet c’était lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis.

Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet,

mais, de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le

papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il

avait «lavé» le plan de la presqu’île d’Hercule.

«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et

cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous verrez

qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien à ma

démonstration.»

Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de

«laver» tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement

tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné,

lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction,

il ne pensait qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!…

Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit:

«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui

recouvre mon cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui

colore le cercle de M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même

teinte.

— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela

signifie?

— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que

cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur!

— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état en

rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la

Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant

rouler son crâne!

— Nous y sommes!…» ponctua Rouletabille.

Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le

renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il

lui demanda encore:

«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire

n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan.

— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens

dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du

Téméraire…

— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le

reporter.

Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il

pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste

croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons

autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de toilette. Là, il

craqua une allumette et alluma sur une petite table une lampe à esprit

de vin. Sur cette lampe, il disposa une casserole préalablement remplie

d’eau. Le crâne n’avait pas quitté le creux de son bras.

Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux.

Jamais l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi

incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous

donnait d’explications et plus il agissait, moins nous le comprenions.

Et nous avions peur, parce que nous sentions que quelqu’un autour de

nous, quelqu’un de nous avait peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui

donc était celui-là? Peut-être le plus calme!

Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole.

Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement?

Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi

la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même,

commençons-nous un cri… un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan!… Où

l’avons-nous donc vu?

Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille?

Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au

fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin

du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette

mâchoire dure et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce,

un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui,

maintenant, se découpe sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante!

Comme Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il

ressemble à son père! c’est Larsan!

Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre

funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à

nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs.

Edith, qui n’a jamais vu Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me

demande: «Que s’est-il passé?»

Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa

casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne.

C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater.

Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation

devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant

lesquelles il nous avait ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix

minutes fort impressionnantes… Qu’attend-il donc?… Soudain, il saisit

le crâne de la main droite et, avec le geste familier aux joueurs de

boules, il le fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il

nous montre le crâne et nous invite à constater qu’il ne porte la trace

d’aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre.

«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart

d’heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la

Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac,

après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière

lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, n’en est ressorti que

lorsque nous sommes venus l’y chercher passé six heures. Quant au vieux

Bob, nous l’avons vu entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son

crâne vierge de peinture!

«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher

est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure après

que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux Bob que

celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en entrant

dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et je vous défie

d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui est entré dans la

Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, n’est pas le

même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde avant l’arrivée

du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la

Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis…

En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. Darzac ici présent devant

nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU’IL Y A DEUX

MANIFESTATIONS DARZAC!»

Et Rouletabille regarda M. Darzac.

Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse

démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une

épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout ce que

disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore là nous

retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et mathématique

intelligence.

Le parfum de la dame en noir · 第 22 / 30 题