M. Darzac répondit à Rouletabille:

«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire

tout de suite qui est Larsan!… Je le veux! je l’exige!…

— Nous le voulons tous!… et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les

entourant tous deux.

Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps

comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré

et nous exaspérait.

«Puisqu’il le sait! qu’il le dise!… qu’on en finisse!» s’écriait Arthur

Rance…

Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris

d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à la

porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que

notre colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment,

ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation

intolérable. Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait

davantage, comme si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres,

et peut-être à nous-mêmes, que nous n’étions pas Larsan!

Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait

changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son

être semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard

avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous

particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en noir qui

s’obstinait à le vouloir protéger; il s’adossa à la porte, il croisa

les bras, et dit:

«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger.

Deux manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac

sortantes, dont l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y

perdre! Et maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises!…

Que M. Darzac, ici, présent, me permette de lui dire: j’avais cent

excuses pour le soupçonner!…»

Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui

aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir

l’Australie!»

M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant,

avec une rage insistante: «Quelles excuses?… Quelles excuses?…

— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme

suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les

conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si

c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien

aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas?… Évidemment!… Or, en examinant

l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai

acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps

d’être Larsan.»

Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se

soulever et de protester d’un grand geste épeuré.

Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la

souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix:

«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…»

Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.

Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne

pouvais excuser, continuait:

«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre

retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression

de la terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur,

de sa perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il

faut que je m’explique ici, il le faut pour que tout le monde

s’explique ici!… Nous sommes en train de «nettoyer la situation»!…

Rien, alors, n’était naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson.

La précipitation même qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter

la cérémonie nuptiale prouvait le désir qu’elle avait de chasser

définitivement le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me

souviens, disaient alors, combien clairement: «Est-il possible que je

continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés,

qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!»

«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu tout à

fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle,

contre sa pensée!… et peut-être contre vous?… Mais elle n’osait exposer

sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on lui

dît…»

Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et

lui dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que

Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche:

«Est-ce que vous redevenez folle?»

Et, se reculant un peu:

«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur

Darzac!… Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la

suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son

hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par

instants, des plus délicates attentions!… Enfin, permettez-moi de vous

dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que j’ai pu penser

que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours au fond

d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, la

pensée de Larsan!… Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est point

cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien

aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle

s’en apercevait tout le temps! Non! Non!… Mes soupçons ont été chassés

par autre chose!…

— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. Darzac…

ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si j’avais été

Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, j’avais tout

intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et je ne me

serais point ressuscité!… N’est-ce point du jour où Larsan est revenu

au monde, que j’ai perdu Mathilde?…

— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était

devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si

j’ose dire, le bon bout de la raison!… Car celui-ci nous montre tout le

contraire de ce que vous croyez apercevoir!… Moi, j’aperçois ceci:

c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de

croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan

existe en dehors de vous!»

En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva

haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face

de M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous

étions tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du

commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que

l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de

l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi

formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait…

«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors

de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité

immédiate. Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que

vous ayez réellement ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré

vous, chez vous, aux yeux de la fille du professeur Stangerson, et vous

voilà, je dis bien, dans la nécessité de le ressusciter encore,

toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre femme que ce Larsan

ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur

Darzac!… je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes soupçons

ont été chassés, définitivement chassés!… C’est bien le moins que nous

nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il

semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… Voyez

donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée

l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez

mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme

réalisée l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant

Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande

ce qui a bien pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à

l’état de Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection

est indéniable. Il existe. Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre

volonté d’être Larsan!…»

Le parfum de la dame en noir · 第 24 / 30 题