Il est presque sur moi, il passe à mes côtés… Il ne m’a pas vu…

… C’est Larsan! Je vous dis que c’est Larsan!…

Mais il s’arrête une seconde, regarde éperdument toutes ces choses

endormies autour de lui, de lui dont la douleur veille solitaire, et il

gémit, comme un pauvre malheureux homme qu’il est…

… C’est Darzac!…

Et puis, il est parti… Et je suis resté là, derrière un figuier, dans

l’anéantissement de ce que j’avais osé penser!…

Combien de temps restai-je ainsi, prostré? Une heure? Deux heures?

Quand je me relevai, j’avais les reins rompus et l’esprit très fatigué.

Oh! très fatigué! J’étais allé, au cours de mes étourdissantes

hypothèses, jusqu’à me demander si par hasard (par hasard!) le Larsan

qui était dans le sac de pommes de terre dites «saucisses» ne s’était

pas substitué au Darzac qui le conduisait, dans la petite voiture

anglaise traînée par Toby aux gouffres du puits de Castillon!…

Parfaitement, je voyais le corps à l’agonie ressuscitant tout à coup et

priant M. Darzac d’aller prendre sa place. Il n’avait fallu, pour que

je rejetasse loin de mon absurde cogitation cette supposition imbécile,

rien moins que le rappel de la preuve absolue de son impossibilité, qui

m’avait été donnée le matin même par une conversation très intime entre

M. Darzac et moi, au sortir de notre cruelle séance dans la Tour

Carrée, séance pendant laquelle avaient été si bien établis tous les

termes du problème du corps de trop. À ce moment, je lui avais posé, à

propos du prince Galitch, dont la falote image ne cessait de me

poursuivre, quelques questions auxquelles il avait tout de suite

répondu en faisant allusion à une autre conversation très scientifique

que nous avions eue la veille, Darzac et moi, et qui n’avait pu

matériellement être entendue de personne autre que de nous deux, au

sujet de ce même prince Galitch. Lui seul connaissait cette

conversation là, et il ne faisait point de doute, par cela même, que le

Darzac qui me préoccupait tant aujourd’hui n’était autre que celui de

la veille.

Si insensée que fût l’idée de cette substitution, on me pardonnera tout

de même de l’avoir eue. Rouletabille en était un peu la cause avec ses

façons de me parler de son père comme du Dieu de la métamorphose! Et

j’en revins à la seule hypothèse possible — possible pour un Larsan qui

aurait pris la place d’un Darzac — à celle de la substitution au moment

du mariage, lors du retour du fiancé de Mlle Stangerson à Paris, après

trois mois d’absence dans le Midi…

La plainte déchirante que Robert Darzac, se croyant seul, avait laissé

échapper, tout à l’heure à mes côtés, ne parvenait point à chasser tout

à fait cette idée-là… Je le voyais entrant à l’église

Saint-Nicolas-du-Chardonnet, paroisse à laquelle il avait voulu que le

mariage eût lieu… peut-être, pensai-je, parce qu’il n’y avait point

d’église plus sombre à Paris…

Ah! on est très curieusement bête quand on se trouve, par une nuit

lunaire, derrière un figuier de Barbarie, aux prises avec la pensée de

Larsan!…

Très, très bête! me disais-je, en regagnant tout doucement, à travers

les massifs de la baille, le lit qui m’attendait dans une petite

chambre solitaire du Château Neuf… très bête… car, comme l’avait si

bien dit Rouletabille… si Larsan avait été alors Darzac, il n’avait

qu’à emporter sa belle proie et il ne se serait point complu à

réapparaître à l’état de Larsan pour épouvanter Mathilde, et il ne

l’aurait pas amenée au château fort d’Hercule, au milieu des siens, et

il n’aurait pas pris la précaution désastreuse pour ses desseins de

montrer à nouveau, dans la barque de Tullio, la figure menaçante de

Roussel-Ballmeyer!

À ce moment, Mathilde lui appartenait, et c’est depuis ce moment

qu’elle s’était reprise. La réapparition de Larsan ravissait

définitivement la Dame en noir à Darzac, donc Darzac n’était pas

Larsan! Mon Dieu! que j’ai mal à la tête… C’est la lune éblouissante,

là-haut, qui m’a frappé douloureusement la cervelle… j’ai un coup de

lune…

Et puis… et puis, n’était-il pas apparu à Arthur Rance lui-même, dans

les jardins de Menton, alors que Darzac venait d’être «mis dans le

train» qui le conduisait à Cannes, au-devant de nous! Si Arthur Rance

avait dit vrai, je pouvais aller me coucher en toute tranquillité… Et

pourquoi Arthur Rance eût-il menti?… Arthur Rance, encore un qui est

amoureux de la Dame en noir, qui n’a pas cessé de l’être… Mrs. Edith

n’est pas une sotte; elle a tout vu, Mrs. Edith!… Allons!… allons nous

coucher…

J’étais encore sous la poterne du Jardinier et j’allais entrer dans la

Cour du Téméraire quand il m’a semblé entendre quelque chose… on eût

dit une porte que l’on refermait… cela avait fait comme un bruit de

bois et de fer… de serrure… je passai vivement la tête hors de la

poterne et je crus apercevoir une vague silhouette humaine près de la

porte du Château Neuf, une silhouette, qui, aussitôt, s’était confondue

avec l’ombre du Château Neuf elle-même; j’armai mon revolver et, en

trois bonds, entrai dans l’ombre à mon tour… Mais je n’aperçus plus

rien que l’ombre. La porte du Château Neuf était fermée et je croyais

bien me rappeler que je l’avais laissée entrouverte. J’étais très ému,

très anxieux… je ne me sentais pas seul… qui donc pouvait être autour

de moi? Évidemment, si la silhouette existait en dehors de ma vision et

de mon esprit troublés, elle ne pouvait plus être maintenant que dans

le Château Neuf, car la Cour du Téméraire était déserte.

Je poussai avec précaution la porte, et entrai dans le Château Neuf.

J’écoutai attentivement et sans faire le moindre mouvement au moins

pendant cinq minutes… Rien!… je devais m’être trompé… Cependant je ne

fis point craquer d’allumettes et, le plus silencieusement que je pus,

je gravis l’escalier et gagnai ma chambre. Là, je m’enfermai et

seulement respirai à l’aise…

Cette vision continuait cependant à m’inquiéter plus que je ne me

l’avouais à moi-même, et, bien que je me fusse couché, je ne parvenais

point à m’endormir. Enfin, sans que je pusse en suivre la raison, la

vision de la silhouette et la pensée de Darzac-Larsan se mêlaient

étrangement dans mon esprit déséquilibré…

Si bien que j’en étais arrivé à me dire: je ne serai tranquille que

lorsque je me serai assuré que M. Darzac lui-même n’est pas Larsan! Et

je ne manquerai point de le faire à la prochaine occasion.

Oui, mais comment?… Lui tirer la barbe?… Si je me trompe, il me prendra

pour un fou ou il devinera ma pensée et elle ne sera point faite pour

le consoler de tous les malheurs dont il gémit. Il ne manquerait plus à

son infortune que d’être soupçonné d’être Larsan!

Soudain, je rejetai mes couvertures, je m’assis sur mon lit, et

m’écriai:

«L’Australie!»

Je venais de me souvenir d’un épisode dont j’ai parlé au commencement

de ce récit. On se rappelle que, lors de l’accident du laboratoire,

j’avais accompagné M. Robert Darzac chez le pharmacien. Or, dans le

moment qu’on le soignait, comme il avait dû ôter sa jaquette, la manche

de sa chemise, dans un faux mouvement, s’était relevée jusqu’au coude

et y avait été arrêtée pendant toute la séance, ce qui m’avait permis

de constater que M. Darzac avait, près de la saignée du bras droit une

large «tache de naissance» dont les contours semblaient curieusement

suivre le dessin géographique de l’Australie. Mentalement, pendant que

le pharmacien opérait, je n’avais pu m’empêcher de placer, sur ce bras,

aux endroits qu’elles occupent sur la carte, Melbourne, Sydney,

Adélaïde; et il y avait encore sous cette large tache une autre toute

petite tache située dans les environs de la terre dite de Tasmanie.

Et quand, par hasard, plus tard, il m’était arrivé de penser à cet

accident, à la séance chez le pharmacien et à la tache de naissance,

j’avais toujours pensé aussi, par une liaison d’idées bien

compréhensible, à l’Australie.

Et dans cette nuit d’insomnie, voilà que l’Australie encore

m’apparaissait!…

Assis sur mon lit, j’avais eu à peine le temps de me féliciter d’avoir

songé à une preuve aussi décisive de l’identité de Robert Darzac et je

commençais à agiter la question de savoir comment je pourrais bien m’y

prendre pour me la fournir à moi-même, quand un bruit singulier me fit

dresser l’oreille… Le bruit se répéta… on eût dit que des marches

craquaient sous des pas lents et précautionneux.

Haletant, j’allai à ma porte et, l’oreille à la serrure, j’écoutai.

D’abord, ce fut le silence, et puis les marches craquèrent à nouveau…

Quelqu’un était dans l’escalier, je ne pouvais plus en douter… et

quelqu’un qui avait intérêt à dissimuler sa présence… je songeai à

l’ombre que j’avais cru voir tout à l’heure en entrant dans la Cour du

Téméraire… quelle pouvait être cette ombre, et que faisait-elle dans

l’escalier? Montait-elle? Descendait-elle?…

Un nouveau silence… J’en profitai pour passer rapidement mon pantalon

et, armé de mon revolver, je réussis à ouvrir ma porte sans la faire

geindre sur ses gonds. Retenant mon souffle, j’avançai jusqu’à la rampe

de l’escalier et j’attendis. J’ai dit l’état de délabrement dans lequel

se trouvait le Château Neuf. Les rayons funèbres de la lune arrivaient

obliquement par les hautes fenêtres qui s’ouvraient sur chaque palier

et découpaient avec précision des carrés de lumière blême dans la nuit

opaque de cette cage d’escalier qui était très vaste. La misère du

château ainsi éclairée par endroits n’en paraissait que plus

définitive. La ruine de la rampe de l’escalier, les barreaux brisés,

les murs lézardés contre lesquels, çà et là, de vastes lambeaux de

tapisserie pendaient encore, tout cela qui ne m’avait que fort peu

impressionné dans le jour, me frappait alors étrangement, et mon esprit

était tout prêt à me représenter ce décor lugubre du passé comme un

lieu propice à l’apparition de quelque fantôme… Réellement, j’avais

peur… L’ombre, tout à l’heure, m’avait si bien glissé entre les doigts…

car j’avais bien cru la toucher… Tout de même, un fantôme peut se

promener dans un vieux château sans faire craquer des marches

d’escalier… Mais elles ne craquaient plus…

Tout à coup, comme j’étais penché au-dessus de la rampe, je revis

l’ombre!… elle était éclairée d’une façon éclatante… de telle sorte que

d’ombre qu’elle était elle était devenue lueur. La lune l’avait allumée

comme un flambeau… Et je reconnus Robert Darzac!

Il était arrivé au rez-de-chaussée et traversait le vestibule en levant

la tête vers moi comme s’il sentait peser mon regard sur lui.

Instinctivement, je me rejetai en arrière. Et puis, je revins à mon

poste d’observation juste à temps pour le voir disparaître dans un

couloir qui conduisait à un autre escalier desservant l’autre partie du

bâtiment. Que signifiait ceci? Qu’est-ce que Robert Darzac faisait la

nuit dans le Château Neuf? Pourquoi prenait-il tant de précautions pour

n’être point vu? Mille soupçons me traversèrent l’esprit, ou plutôt

toutes les mauvaises pensées de tout à l’heure me ressaisirent avec une

force extraordinaire et, sur les traces de Darzac, je m’élançai à la

découverte de l’Australie.

J’eus tôt fait d’arriver au corridor au moment même où il le quittait

et commençai de gravir, toujours fort prudemment, les degrés vermoulus

du second escalier. Caché dans le corridor, je le vis s’arrêter au

premier palier, et pousser une porte. Et puis je ne vis plus rien; il

était rentré dans l’ombre et peut-être dans la chambre. Je grimpai

jusqu’à cette porte qui était refermée et, sûr qu’il était dans la

chambre, je frappai trois petits coups. Et j’attendis. Mon coeur

battait à se rompre. Toutes ces chambres étaient inhabitées,

abandonnées… Qu’est-ce que M. Robert Darzac venait faire dans l’une de

ces chambres-là?…

J’attendis deux minutes qui me parurent interminables, et, comme

personne ne me répondait, comme la porte ne s’ouvrait pas, je frappai à

nouveau et j’attendis encore… alors, la porte s’ouvrit et Robert Darzac

me dit de sa voix la plus naturelle:

«C’est vous, Sainclair? Que me voulez-vous, mon ami?…

— Je veux savoir, fis-je — et ma main serrait au fond de ma poche mon

revolver, et ma voix, à moi, était comme étranglée, tant, au fond,

j’avais peur — je veux savoir ce que vous faites ici, à une pareille

heure…»

Tranquillement, il craqua une allumette, et dit:

«Vous voyez!… je me préparais à me coucher…»

Et il alluma une bougie que l’on avait posée sur une chaise, car il n’y

avait même pas, dans cette chambre délabrée, une pauvre table de nuit.

Un lit dans un coin, un lit de fer que l’on avait dû apporter là dans

la journée, composait tout l’ameublement.

«Je croyais que vous deviez coucher, cette nuit, à côté de Mme Darzac

et du professeur, au premier étage de la Louve…

— L’appartement était trop petit; j’aurais pu gêner Mme Darzac, fit

amèrement le malheureux… J’ai demandé à Bernier de me donner un lit

ici… Et puis, peu m’importe où je couche puisque je ne dors pas…»

Nous restâmes un instant silencieux. J’avais tout à fait honte de moi

et de mes «combinaisons» saugrenues. Et, franchement, mon remords était

tel que je ne pus en retenir l’expression. Je lui avouai tout: mes

infâmes soupçons, et comment j’avais bien cru, en le voyant errer si

mystérieusement de nuit dans le Château Neuf, avoir affaire à Larsan,

et comment je m’étais décidé à aller à la découverte de l’Australie.

Car, je ne lui cachai même pas que j’avais mis un instant tout mon

espoir dans l’Australie.

Il m’écoutait avec la face la plus douloureuse du monde et,

tranquillement, il releva sa manche et, approchant son bras nu de la

bougie, il me montra la «tache de naissance» qui devait me faire

rentrer «dans mes esprits». Je ne voulais point la voir, mais il

insista pour que je la touchasse, et je dus constater que c’était là

une tache très naturelle et sur laquelle on eût pu mettre des petits

points avec des noms de ville: Sidney, Melbourne, Adélaïde… et, en bas,

il y avait une autre petite tache qui représentait la Tasmanie…

«Vous pouvez frotter, fit-il encore de sa voix absolument désabusée… ça

ne s’en va pas!…»

Je lui demandai encore pardon, les larmes aux yeux, mais il ne voulut

me pardonner que lorsqu’il m’eut forcé à lui tirer la barbe, laquelle

ne me resta point dans la main…

Alors, seulement, il me permit d’aller me recoucher, ce que je fis en

me traitant d’imbécile.

XVII

Terrible aventure du vieux Bob

Quand je me réveillai, ma première pensée courut encore à Larsan. En

vérité, je ne savais plus que croire, ni moi ni personne, ni sur sa

mort ni sur sa vie. Était-il moins blessé qu’on ne l’avait cru?… Que

dis-je? était-il moins mort qu’on ne l’avait pensé? Avait-il pu

s’enfuir du sac jeté par Darzac au gouffre de Castillon? Après tout, la

chose était fort possible, ou plutôt l’hypothèse n’allait point

au-dessus des forces humaines d’un Larsan, surtout depuis que Walter

avait expliqué qu’il avait trouvé le sac à trois mètres de l’orifice de

la crevasse, sur un palier naturel dont M. Darzac ne soupçonnait

certainement pas l’existence quand il avait cru jeter la dépouille de

Larsan à l’abîme…

Ma seconde pensée alla à Rouletabille. Que faisait-il pendant ce temps?

Pourquoi était-il parti? Jamais sa présence au fort d’Hercule n’avait

été aussi nécessaire! S’il tardait à venir, cette journée ne se

passerait point sans quelque drame entre les Rance et les Darzac!

C’est alors que l’on frappa à ma porte et que le père Bernier m’apporta

justement un bref billet de mon ami qu’un petit voyou de la ville

venait de déposer entre les mains du père Jacques. Rouletabille me

disait: «Serai de retour ce matin. Levez-vous vite et soyez assez

aimable pour aller me pêcher pour mon déjeuner de ces excellentes

palourdes qui abondent sur les rochers qui précèdent la pointe de

Garibaldi. Ne perdez pas un instant. Amitiés et merci. Rouletabille!»

Ce billet me laissa tout à fait songeur, car je savais par expérience

que, lorsque Rouletabille paraissait s’occuper de babioles, jamais son

activité ne portait en réalité sur des objets plus considérables.

Je m’habillai à la hâte et, armé d’un vieux couteau que m’avait prêté

le père Bernier, je me mis en mesure de contenter la fantaisie de mon

ami. Comme je franchissais la porte du Nord, n’ayant rencontré personne

à cette heure matinale — il pouvait être sept heures — je fus rejoint

par Mrs. Edith à qui je fis part du petit «mot» de Rouletabille. Mrs.

Edith — que l’absence prolongée du vieux Bob affolait tout à fait — le

trouva «bizarre et inquiétant» et elle me suivit à la pêche aux

palourdes. En route elle me confia que son oncle n’était point ennemi,

de temps à autre, d’une petite fugue, et qu’elle avait, jusqu’à cette

heure, conservé l’espoir que tout s’expliquerait par son retour; mais

maintenant l’idée recommençait à lui enflammer la cervelle d’une

affreuse méprise qui aurait fait le vieux Bob victime de la vengeance

des Darzac!…

Elle proféra, entre ses jolies dents, une sourde menace contre la Dame

en noir, ajouta que sa patience durerait jusqu’à midi et puis ne dit

plus rien.

Nous nous mîmes à pêcher les palourdes de Rouletabille. Mrs. Edith

avait les pieds nus; moi aussi. Mais les pieds nus de Mrs. Edith

m’occupaient beaucoup plus que les miens. Le fait est que les pieds de

Mrs. Edith, que j’ai découverts dans la mer d’Hercule, sont les plus

délicats coquillages du monde, et qu’ils me firent si bien oublier les

palourdes que ce pauvre Rouletabille s’en serait certainement passé à

son déjeuner si la jeune femme n’avait montré un si beau zèle. Elle

clapotait dans l’onde amère et glissait son couteau sous les rocs avec

une grâce un peu énervée qui lui seyait plus que je ne saurais dire.

Tout à coup, nous nous redressâmes tous deux et tendîmes l’oreille d’un

même mouvement. On entendait des cris du côté des grottes. Au seuil

même de celle de Roméo et Juliette, nous distinguâmes un petit groupe

qui faisait des gestes d’appel. Poussés par le même pressentiment, nous

regagnâmes à la hâte le rivage. Bientôt, nous apprenions qu’attirés par

des plaintes, deux pêcheurs venaient de découvrir, dans un trou de la

grotte de Roméo et Juliette, un malheureux qui y était tombé et qui

avait dû y rester, de longues heures, évanoui.

… Nous ne nous étions pas trompés. C’était bien le vieux Bob qui était

au fond du trou. Quand on l’eût tiré au bord de la grotte, dans la

lumière du jour, il apparut certainement digne de pitié, tant sa belle

redingote noire était salie, fripée, arrachée. Mrs. Edith ne put

retenir ses larmes, surtout quand on se fut aperçu que le vieil homme

avait une clavicule démise et un pied foulé, et il était si pâle qu’on

eût pu croire qu’il allait mourir.

Heureusement il n’en fut rien. Dix minutes plus tard, il était, sur les

ordres qu’il donna, étendu sur son lit dans sa chambre de la Tour

Carrée. Mais peut-on imaginer que cet entêté refusa de se déshabiller

et de quitter sa redingote avant l’arrivée des médecins? Mrs. Edith, de

plus en plus inquiète, s’installait à son chevet; mais, quand

arrivèrent les docteurs, le vieux Bob exigea de sa nièce qu’elle le

quittât sur-le-champ et qu’elle sortît de la Tour Carrée. Et il en fit

même fermer la porte.

Cette précaution dernière nous surprit beaucoup. Nous étions réunis

dans la Cour du Téméraire, M. et Mme Darzac, Mr Arthur Rance et moi,

ainsi que le père Bernier qui me guettait drôlement, attendant des

nouvelles. Quand Mrs. Edith sortit de la Tour Carrée après l’arrivée

des médecins, elle vint à nous et nous dit:

«Espérons que ça ne sera pas grave. Le vieux Bob est solide. Qu’est-ce

que je vous avais dit! Je l’ai confessé: c’est un vieux farceur; il a

voulu voler le crâne du prince Galitch! Jalousie de savant; nous rirons

bien quand il sera guéri.»

Alors, la porte de la Tour Carrée s’ouvrit et Walter, le fidèle

serviteur du vieux Bob, parut. Il était pâle, inquiet.

«Oh! Mademoiselle! dit-il. Il est plein de sang! Il ne veut pas qu’on

le dise, mais il faut le sauver!…»

Mrs. Edith avait déjà disparu dans la Tour Carrée. Quant à nous, nous

n’osions avancer. Bientôt elle réapparut:

«Oh! nous fit-elle… C’est affreux! Il a toute la poitrine arrachée.»

J’allai lui offrir mon bras pour qu’elle s’y appuyât, car, chose

singulière, Mr Arthur Rance s’était, dans ce moment, éloigné de nous et

se promenait sur le boulevard, les mains derrière le dos, en

sifflotant. J’essayai de réconforter Mrs. Edith et je la plaignis, mais

ni M. ni Mme Darzac ne la plaignirent.

Rouletabille arriva au château une heure après l’événement. Je guettais

son retour du haut du boulevard de l’Ouest et, sitôt que je le vis sur

le bord de la mer, je courus à lui. Il me coupa la parole dès ma

première demande d’explication et me demanda tout de suite si j’avais

fait une bonne pêche, mais je ne me trompais point à l’expression de

son regard inquisiteur. Je voulus me montrer aussi malin que lui et je

répondis:

«Oh! une très bonne pêche! j’ai repêché le vieux Bob!»

Il sursauta. Je haussai les épaules, car je croyais à de la comédie et

je lui dis:

«Allons donc! Vous saviez bien où vous nous conduisiez avec votre pêche

et votre dépêche!»

Il me fixa d’un air étonné:

«Vous ignorez certainement en ce moment quelle peut être la portée de

vos paroles, mon cher Sainclair, sans quoi vous m’auriez évité la peine

de protester contre une pareille accusation!

— Mais quelle accusation? m’écriai-je.

— Celle d’avoir laissé le vieux Bob au fond de la grotte de Roméo et

Juliette, sachant qu’il y agonisait.

— Oh! oh! fis-je, calmez-vous et rassurez-vous: le vieux Bob n’est pas

à l’agonie. Il a un pied foulé, une épaule démise, ça n’est pas grave

et son histoire est la plus honnête du monde: il prétend qu’il voulait

voler le crâne du prince Galitch!

— Quelle drôle d’idée!» ricana Rouletabille.

Il se pencha vers moi et, les yeux dans les yeux:

«Vous croyez à cette histoire-là, vous?… Et… c’est tout? Pas d’autres

blessures?

— Si, fis-je. Il y a une autre blessure, mais les docteurs viennent de

la déclarer sans gravité aucune. Il a la poitrine déchirée.

— La poitrine déchirée! reprit Rouletabille en me serrant nerveusement

la main. Et comment est-elle déchirée, cette poitrine?

— Nous ne savons pas; nous ne l’avons pas vue. Le vieux Bob est d’une

étrange pudeur. Il n’a point voulu quitter sa redingote devant nous; et

sa redingote cachait si bien sa blessure que nous ne nous serions

jamais douté de cette blessure-là si Walter n’était venu nous en

parler, épouvanté qu’il était par le sang qu’elle avait répandu.»

Aussitôt arrivés au château, nous tombâmes sur Mrs. Edith qui semblait

nous chercher.

«Mon oncle ne veut point de moi à son chevet, fit-elle en regardant

Rouletabille avec un air d’anxiété que je ne lui avais jamais encore

connu: c’est incompréhensible!

— Oh! madame! répliqua le reporter en adressant à notre gracieuse

hôtesse son salut le plus cérémonieux, je vous affirme qu’il n’y a rien

au monde d’incompréhensible, quand on veut un peu se donner la peine de

comprendre!» Et il la félicita d’avoir retrouvé un si bon oncle dans le

moment qu’elle le croyait perdu.

Mrs. Edith, tout à fait renseignée sur la pensée de mon ami, allait lui

répondre, quand nous fûmes rejoints par le prince Galitch. Il venait

chercher des nouvelles de son ami vieux Bob, ayant appris l’accident.

Mrs. Edith le rassura sur les suites de l’équipée de son fantastique

oncle et pria le prince de pardonner à son parent son amour excessif

pour les plus vieux crânes de l’humanité. Le prince sourit avec grâce

et politesse quand elle lui narra que le vieux Bob avait voulu le

voler.

«Vous retrouverez votre crâne, dit-elle, au fond du trou de la grotte

où il a roulé avec lui… C’est lui qui me l’a dit… Rassurez-vous donc,

prince, pour votre collection…»

Le prince demanda encore des détails. Il semblait très curieux de

l’affaire. Et Mrs. Edith raconta que l’oncle lui avait avoué qu’il

avait quitté le fort d’Hercule par le chemin du puits qui communique

avec la mer. Aussitôt qu’elle eut encore ajouté cela, comme je me

rappelais l’expérience du seau d’eau de Rouletabille et aussi les

ferrures fermées, les mensonges du vieux Bob reprirent dans mon esprit

des proportions gigantesques; et j’étais sûr qu’il devait en être de

même pour tous ceux qui nous entouraient, s’ils étaient de bonne foi.

Enfin, Mrs. Edith nous dit que Tullio l’avait attendu avec sa barque à

l’orifice de la galerie aboutissant au puits pour le conduire au rivage

devant la grotte de Roméo et Juliette.

«Que de détours, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, quand il était si

simple de sortir par la porte!»

Mrs. Edith me regarda douloureusement et je regrettai aussitôt d’avoir

pris aussi manifestement parti contre elle.

«Voilà qui est de plus en plus bizarre! fit remarquer encore le prince.

Avant-hier matin, le Bourreau de la mer est venu prendre congé de moi,

car il quittait le pays et je suis sûr qu’il a pris le train pour

Venise, son pays d’origine, à cinq heures du soir. Comment voulez-vous

qu’il ait conduit M. Vieux Bob sur sa barque la nuit suivante! D’abord

il n’était plus là, ensuite il avait vendu sa barque… m’a-t-il dit,

étant décidé à ne plus revenir dans le pays…»

Il y eut un silence et puis Galitch reprit:

«Tout ceci n’a que peu d’importance… pourvu que votre oncle, madame,

guérisse rapidement de ses blessures, et aussi, ajouta-t-il avec un

nouveau sourire encore plus charmant que tous les précédents, si vous

voulez bien m’aider à retrouver un pauvre caillou qui a disparu de la

grotte et dont je vous donne le signalement: caillou aigu de vingt-cinq

centimètres de long et usé à l’une de ses extrémités en forme de

grattoir; bref, le plus vieux grattoir de l’humanité… J’y tiens

beaucoup, appuya le prince, et peut-être pourriez-vous savoir, madame,

auprès de votre oncle vieux Bob, ce qu’il est devenu.»

Mrs. Edith promit aussitôt au prince, avec une certaine hauteur qui me

plut, qu’elle ferait tout au monde pour que ne s’égarât point un aussi

précieux grattoir. Le prince salua et nous quitta. Quand nous nous

retournâmes, Mr Arthur Rance était devant nous. Il avait dû entendre

toute cette conversation et semblait y réfléchir. Il avait sa canne à

bec de corbin dans la bouche, sifflotait, selon son habitude, et

regardait Mrs. Edith avec une insistance si bizarre que celle-ci s’en

montra agacée:

«Je sais, fit la jeune femme… je sais ce que vous pensez, monsieur… et

n’en suis nullement étonnée… croyez-le bien!…

Et elle se retourna, singulièrement énervée, du côté de Rouletabille:

«En tout cas!… s’écria-t-elle… Vous ne pourrez jamais m’expliquer

comment, puisqu’il était hors de la Tour Carrée, il aurait pu se

trouver dans le placard!…

— Madame, fit Rouletabille, en regardant bien en face Mrs. Edith comme

s’il eût voulu l’hypnotiser… patience et courage!… Si Dieu est avec

moi, avant ce soir, je vous aurai expliqué ce que vous me demandez là!»

XVIII

Midi, roi des épouvantes

Un peu plus tard, je me trouvais dans la salle basse de la Louve, en

tête à tête avec Mrs. Edith. J’essayais de la rassurer, la voyant

impatiente et inquiète; mais elle passa ses mains sur ses yeux hagards…

Et ses lèvres tremblantes laissèrent échapper l’aveu de sa fièvre:

«J’ai peur», dit-elle. Je lui demandai, de quoi elle avait peur et elle

me répondit: «Vous n’avez pas peur, vous?» Alors, je gardai le silence.

C’était vrai, j’avais peur, moi aussi. Elle dit encore: «Vous ne sentez

pas qu’il se passe quelque chose? — Où ça? — Où ça! où ça! Autour de

nous!» Elle haussa les épaules: «Ah! je suis toute seule! toute seule!

et j’ai peur!» Elle se dirigea vers la porte: «Où allez-vous? — Je vais

chercher quelqu’un, car je ne veux pas rester seule, toute seule. — Qui

allez-vous chercher? — Le prince Galitch! — Votre Féodor Féodorowitch!

m’écriai-je… Qu’en avez-vous besoin? Est-ce que je ne suis point là?»

Son inquiétude, malheureusement, grandissait au fur et à mesure que je

faisais tout mon possible pour la faire disparaître, et je n’eus point

de peine à comprendre qu’elle lui venait surtout du doute affreux qui

était entré dans son âme au sujet de la personnalité de son oncle vieux

Bob.

Elle me dit: «Sortons!» et elle m’entraîna hors de la Louve. On

approchait alors de l’heure de midi et toute la baille resplendissait

dans un embrasement embaumé. N’ayant point sur nous nos lunettes noires

nous dûmes mettre nos mains devant nos yeux pour leur cacher la couleur

trop éclatante des fleurs; mais les géraniums géants continuèrent de

saigner dans nos prunelles blessées. Quand nous fûmes un peu remis de

cet éblouissement, nous nous avançâmes sur le sol calciné, nous

marchâmes en nous tenant par la main sur le sable brûlant. Mais nos

mains étaient plus brûlantes encore que tout ce qui nous touchait, que

toute la flamme qui nous enveloppait. Nous regardions à nos pieds pour

ne pas apercevoir le miroir infini des eaux, et aussi peut-être,

peut-être pour ne rien deviner de ce qui se passait dans la profondeur

de la lumière. Mrs. Edith me répétait: «J’ai peur!» Et moi aussi,

j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit, peur de ce

grand silence écrasant et lumineux de midi! La clarté dans laquelle on

sait qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus

redoutable que les ténèbres. Midi! Tout repose et tout vit; tout se

tait et tout bruit. Écoutez votre oreille: elle résonne comme une

conque marine de sons plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la

terre quand monte le soir. Fermez vos paupières et regardez dans vos

yeux: vous y trouverez une foule de visions argentées plus troublantes

que les fantômes de la nuit.

Je regardais Mrs. Edith. La sueur sur son front pâle coulait en

ruisseaux glacés. Je me mis à trembler comme elle, car je savais,

hélas! que je ne pouvais rien pour elle et que ce qui devait

s’accomplir, s’accomplissait autour de nous, sans que nous puissions

rien arrêter ni prévoir. Elle m’entraînait maintenant vers la poterne

qui ouvre sur la Cour du Téméraire. La voûte de cette poterne faisait

un arc noir dans la lumière et, à l’extrémité de ce frais tunnel, nous

apercevions, tournés vers nous, Rouletabille et M. Darzac, debout sur

le seuil de la Cour du Téméraire, comme deux statues blanches.

Rouletabille avait à la main la canne d’Arthur Rance. Je ne saurais

dire pourquoi ce détail m’inquiéta. Du bout de sa canne, il montrait à

Robert Darzac quelque chose que nous ne voyions pas, au sommet de la

voûte, et puis il nous désigna nous-mêmes du bout de sa canne. Nous

n’entendions point ce qu’ils disaient. Ils se parlaient en remuant à

peine les lèvres, comme deux complices qui ont un secret. Mrs. Edith

s’arrêta, mais Rouletabille lui fit signe d’avancer encore, et il

répéta le signe avec sa canne.

«Oh! fit-elle, qu’est-ce qu’il me veut encore? Ma foi, Monsieur

Sainclair, j’ai trop peur! Je vais tout dire à mon oncle vieux Bob, et

nous verrons bien ce qui arrivera.»

Nous avions pénétré sous la voûte, et les autres nous regardaient venir

sans faire un pas au-devant de nous. Leur immobilité était étonnante,

et je leur dis d’une voix qui sonna étrangement à mes oreilles, sous

cette voûte:

«Qu’est-ce que vous faites ici?»

Alors, comme nous étions arrivés à côté d’eux, sur le seuil de la Cour

du Téméraire, ils nous firent tourner le dos à cette cour pour que nous

puissions voir ce qu’ils regardaient. C’était, au sommet de l’arc, un

écusson, le blason des La Mortola barré du lambel de la branche

cadette. Cet écusson avait été sculpté dans une pierre maintenant

branlante et qui manquait de choir sur la tête des passants.

Rouletabille avait sans doute aperçu ce blason suspendu si

dangereusement sur nos têtes, et il demandait à Mrs. Edith si elle ne

voyait point d’inconvénient à le faire disparaître, quitte à le

remettre en place ensuite plus solidement.

«Je suis sûr, dit-il, que si l’on touchait à cette pierre du bout de sa

canne, elle tomberait.»

Et il passa sa canne à Mrs. Edith:

«Vous êtes plus grande que moi, dit-il, essayez vous-même.»

Mais nous essayions en vain les uns et les autres d’atteindre la

pierre; elle était trop haut placée et j’étais en train de me demander

à quoi rimait ce singulier exercice, quand tout à coup, dans mon dos,

retentit le cri de la mort!

Nous nous retournâmes d’un seul mouvement en poussant tous les trois

une exclamation d’horreur. Ah! ce cri! ce cri de la mort qui passait

dans le soleil de midi après avoir traversé nos nuits, quand donc

cesserait-il? Quand donc l’affreuse clameur que j’entendis retentir

pour la première fois dans les nuits du Glandier aura-t-elle fini de

nous annoncer qu’il y a autour de nous une victime nouvelle? que l’un

de nous vient d’être frappé par le crime, subitement et sournoisement

et mystérieusement, comme par la peste? Certes! la marche de l’épidémie

est moins invisible que cette main qui tue! Et nous sommes là, tous

quatre, frissonnants, les yeux grands d’épouvante, interrogeant la

profondeur de la lumière toute vibrante encore du cri de la mort! Qui

donc est mort? Ou qui donc va mourir? Quelle bouche expirante laisse

maintenant échapper ce gémissement suprême? Comment nous diriger dans

la lumière? On dirait que c’est la clarté du jour elle-même qui se

plaint et soupire.

Le plus effrayé est Rouletabille. Je l’ai vu dans les circonstances les

plus inattendues garder un sang-froid au-dessus des forces humaines; je

l’ai vu, à cet appel du cri de la mort, se ruer dans le danger obscur

et se jeter comme un sauveur héroïque dans la mer des ténèbres;

pourquoi aujourd’hui tremble-t-il ainsi dans la splendeur du jour? Le

voilà, devant nous, pusillanime comme un enfant qu’il est, lui qui

prétendait agir comme le maître de l’heure. Il n’avait donc point prévu

cette minute-là? cette minute où quelqu’un expire dans la lumière de

midi? Mattoni, qui passait à ce moment dans la baille, et qui a

entendu, lui aussi, est accouru. Un geste de Rouletabille le cloue sur

place, sous la poterne, en immuable sentinelle; et le jeune homme,

maintenant, s’avance vers la plainte, ou plutôt marche vers le centre

de la plainte, car la plainte nous entoure, fait des cercles autour de

nous, dans l’espace embrasé. Et nous allons derrière lui, retenant

notre respiration et les bras étendus, comme on fait quand on va à

tâtons dans le noir, et que l’on craint de se heurter à quelque chose

que l’on ne voit pas. Ah! nous approchons du spasme, et quand nous

avons dépassé l’ombre de l’eucalyptus, nous trouvons le spasme au bout

de l’ombre. Il secoue un corps à l’agonie. Ce corps, nous l’avons

reconnu. C’est Bernier! c’est Bernier qui râle, qui essaye de se

soulever, qui n’y parvient pas, qui étouffe, Bernier dont la poitrine

laisse échapper un flot de sang, Bernier sur qui nous nous penchons, et

qui, avant de mourir, a encore la force de nous jeter ces deux mots:

Frédéric Larsan!

Et sa tête retombe. Frédéric Larsan! Frédéric Larsan! Lui partout et

nulle part! Toujours lui, nulle part! Voilà encore sa marque! Un

cadavre et personne, raisonnablement, autour de ce cadavre!… Car la

seule issue de ces lieux où l’on a assassiné, c’est cette poterne où

nous nous tenions tous les quatre. Et nous nous sommes retournés, d’un

seul mouvement, tous les quatre, aussitôt le cri de la mort, si vite,

si vite, que nous aurions dû voir le geste de la mort! Et nous n’avons

rien vu que de la lumière!… Nous pénétrons, mus, il me semble, par le

même sentiment, dans la Tour Carrée, dont la porte est restée ouverte;

nous entrons sans hésitation dans les appartements du vieux Bob, dans

le salon vide; nous ouvrons la porte de la chambre. Le vieux Bob est

tranquillement étendu sur son lit, avec son chapeau haut de forme sur

la tête, et près de lui, veille une femme: la mère Bernier! En vérité!

comme ils sont calmes! Mais la femme du malheureux a vu nos figures et

elle jette un cri d’effroi dans le pressentiment immédiat de quelque

catastrophe! Elle n’a rien entendu! elle ne sait rien!… Mais elle veut

sortir, elle veut voir, elle veut savoir, on ne sait quoi! Nous tentons

de la retenir!… C’est en vain. Elle sort de la tour, elle aperçoit le

cadavre. Et c’est elle, maintenant, qui gémit atrocement, dans l’ardeur

terrible de midi, sur le cadavre qui saigne! Nous arrachons la chemise

de l’homme étendu là et nous découvrons une plaie au-dessous du coeur.

Rouletabille se relève avec cet air que je lui ai connu quand il venait

au Glandier d’examiner la plaie du cadavre incroyable.

«On dirait, fit-il, que c’est le même coup de couteau! C’est la même

mesure! Mais où est le couteau?»

Et nous cherchons le couteau partout sans le trouver. L’homme qui a

frappé l’aura emporté. Où est l’homme? Quel homme? Si nous ne savons

rien, Bernier, lui, a su avant de mourir et il est peut-être mort de

ce qu’il a su!… Frédéric Larsan! Nous répétons en tremblant les deux

mots du mort.

Tout à coup, sur le seuil de la poterne, nous voyons apparaître le

prince Galitch, un journal à la main. Le prince Galitch vient à nous en

lisant le journal. Il a un air goguenard. Mais Mrs. Edith court à lui,

lui arrache le journal des mains, lui montre le cadavre et lui dit:

«Voilà un homme que l’on vient d’assassiner. Allez chercher la police.»

Le prince Galitch regarde le cadavre, nous regarde, ne prononce pas un

mot, et s’éloigne en hâte; il va chercher la police. La mère Bernier

continue à pousser des gémissements. Rouletabille s’assied sur le

puits. Il paraît avoir perdu toutes ses forces. Il dit à mi-voix à Mrs.

Edith:

«Que la police vienne donc, madame!… C’est vous qui l’aurez voulu!»

Mais Mrs. Edith le foudroie d’un éclair de ses yeux noirs. Et je sais

ce qu’elle pense. Elle pense qu’elle hait Rouletabille qui a pu un

instant la faire douter du vieux Bob. Pendant qu’on assassinait

Bernier, est-ce que le vieux Bob n’était pas dans sa chambre, veillé

par la mère Bernier elle-même?

Rouletabille, qui vient d’examiner avec lassitude la fermeture du

puits, fermeture restée intacte, s’allonge sur la margelle de ce puits,

comme sur un lit où il voudrait enfin goûter quelque repos et il dit

encore, plus bas:

«Et qu’est-ce que vous lui direz, à la police?

— Tout!»

Mrs. Edith a prononcé ce mot-là, les dents serrées, rageusement.

Rouletabille secoue la tête désespérément, et puis il ferme les yeux.

Il me paraît écrasé, vaincu. M. Robert Darzac vient toucher

Rouletabille à l’épaule. M. Robert Darzac veut fouiller la Tour Carrée,

la Tour du Téméraire, le Château Neuf, toutes les dépendances de cette

cour dont personne n’a pu s’échapper et où, logiquement, l’assassin

doit se trouver encore. Le reporter, tristement, l’en dissuade. Est-ce

que nous cherchons quelque chose, Rouletabille et moi? Est-ce que nous

avons cherché au Glandier, après le phénomène de la dissociation de la

matière, l’homme qui avait disparu de la galerie inexplicable? Non!

non! je sais maintenant qu’il ne faut plus chercher Larsan avec ses

yeux! Un homme vient d’être tué derrière nous. Nous l’entendons crier

sous le coup qui le frappe. Nous nous retournons et nous ne voyons rien

que de la lumière! Pour voir, il faut fermer les yeux, comme

Rouletabille fait en ce moment. Mais justement ne voilà-t-il pas qu’il

les rouvre? Une énergie nouvelle le redresse. Il est debout. Il lève

vers le ciel son poing fermé.

«Ça n’est pas possible, s’écria-t-il, ou il n’y a plus de bon bout de

la raison!»

Et il se jette par terre, et le revoilà à quatre pattes, le nez sur le

sol, flairant chaque caillou, tournant autour du cadavre et de la mère

Bernier qu’on a tenté en vain d’éloigner du corps de son mari, tournant

autour du puits, autour de chacun de nous. Ah! c’est le cas de le dire:

le revoilà tel qu’un porc cherchant sa nourriture dans la fange, et

nous sommes restés à le regarder curieusement, bêtement, sinistrement.

À un moment, il s’est relevé, a pris un peu de poussière et l’a jetée

en l’air avec un cri de triomphe comme s’il allait faire naître de

cette cendre l’image introuvable de Larsan. Quelle victoire nouvelle le

jeune homme vient-il de remporter sur le mystère?… Qui lui fait, à

l’instant, le regard si assuré? Qui lui a rendu le son de sa voix? Oui,

le voilà revenu à l’ordinaire diapason quand il dit à M. Robert Darzac:

«Rassurez-vous, monsieur, rien n’est changé!»

Et, tourné vers Mrs. Edith:

«Nous n’avons plus, madame, qu’à attendre la police. J’espère qu’elle

ne tardera pas!»

La malheureuse tressaille. Cet enfant, de nouveau, lui fait peur.

«Ah! oui, qu’elle vienne! Et qu’elle se charge de tout! Qu’elle pense

pour nous! Tant pis! tant pis! Quoi qu’il arrive!» fait Mrs. Edith en

me prenant le bras.

Et soudain, sous la poterne, nous voyons arriver le père Jacques, suivi

de trois gendarmes. C’est le brigadier de La Mortola et deux de ses

hommes qui, avertis par le prince Galitch, accourent sur le lieu du

crime.

«Les gendarmes! les gendarmes! ils disent qu’il y a eu un crime!

s’exclame le père Jacques qui ne sait rien encore.

— Du calme, père Jacques!» lui crie Rouletabille, et, quand le portier,

essoufflé, se trouve auprès du reporter, celui-ci lui dit à voix basse:

«Rien n’est changé, père Jacques.»

Mais le père Jacques a vu le cadavre de Bernier.

«Rien qu’un cadavre de plus, soupire-t-il; c’est Larsan!

— C’est la fatalité», réplique Rouletabille. Larsan, la fatalité, c’est

tout un. Mais que signifie ce rien n’est changé de Rouletabille, sinon

que, autour de nous, malgré le cadavre incidentel de Bernier, tout

continue de ce que nous redoutons, de ce dont nous frissonnons, Mrs.

Edith et moi, et que nous ne savons pas?

Les gendarmes sont affairés et baragouinent autour du corps un jargon

incompréhensible. Le brigadier nous annonce qu’on a téléphoné à deux

pas de là à l’auberge Garibaldi où déjeune justement le delegato ou

commissaire spécial de la gare de Vintimille. Celui-ci va pouvoir

commencer l’enquête que continuera le juge d’instruction également

averti.

Et le delegato arrive. Il est enchanté, malgré qu’il n’ait point pris

le temps de finir de déjeuner. Un crime! un vrai crime! dans le château

d’Hercule! Il rayonne! ses yeux brillent. Il est déjà tout affairé,

tout «important». Il ordonne au brigadier de mettre un de ses hommes à

la porte du château avec la consigne de ne laisser sortir personne. Et

puis il s’agenouille auprès du cadavre. Un gendarme entraîne la mère

Bernier, qui gémit plus fort que jamais dans la Tour Carrée. Le

delegato examine la plaie. Il dit en très bon français: «Voilà un

fameux coup de couteau!» Cet homme est enchanté. S’il tenait l’assassin

sous la main, certes, il lui ferait ses compliments. Il nous regarde.

Il nous dévisage. Il cherche peut-être parmi nous l’auteur du crime,

pour lui signifier toute son admiration. Il se relève.

«Et comment cela est-il arrivé? fait-il, encourageant et goûtant déjà

au plaisir d’avoir une bonne histoire bien criminelle. C’est

incroyable! ajouta-t-il, incroyable!… Depuis cinq ans que je suis

delegato, on n’a assassiné personne! M. le juge d’instruction…»

Ici il s’arrête, mais nous finissons la phrase:

«M. le juge d’instruction va être bien content!» Il brosse de la main

la poussière blanche qui couvre ses genoux, il s’éponge le front, il

répète: «C’est incroyable!» avec un accent du Midi qui double son

allégresse. Mais il reconnaît, dans un nouveau personnage qui entre

dans la cour, un docteur de Menton qui arrive justement pour continuer

ses soins au vieux Bob.

«Ah! docteur! vous arrivez bien! Examinez-moi cette blessure-là et

dites-moi ce que vous pensez d’un pareil coup de couteau! Surtout,

autant que possible, ne changez pas le cadavre de place avant l’arrivée

de M. le juge d’instruction.»

Le docteur sonde la plaie et nous donne tous les détails techniques que

nous pouvions désirer. Il n’y a point de doute. C’est là le beau coup

de couteau qui pénètre de bas en haut, dans la région cardiaque et dont

la pointe a déchiré certainement un ventricule. Pendant ce colloque

entre le delegato et le docteur, Rouletabille n’a point cessé de

regarder Mrs. Edith, qui a pris décidément mon bras, cherchant auprès

de moi un refuge. Ses yeux fuient les yeux de Rouletabille qui

l’hypnotisent, qui lui ordonnent de se taire. Or, je sais qu’elle est

toute tremblante de la volonté de parler.

Sur la prière du delegato, nous sommes entrés tous dans la Tour Carrée.

Nous nous sommes installés dans le salon du vieux Bob où va commencer

l’enquête et où nous racontons chacun à tour de rôle ce que nous avons

vu et entendu. La mère Bernier est interrogée la première. Mais on n’en

tire rien. Elle déclare ne rien savoir. Elle était enfermée dans la

chambre du vieux Bob, veillant le blessé, quand nous sommes entrés

comme des fous. Elle était là depuis plus d’une heure, ayant laissé son

mari dans la loge de la Tour Carrée, en train de travailler à tresser

une corde! Chose curieuse, je m’intéresse en ce moment moins à ce qui

se passe sous mes yeux et à ce qui se dit qu’à ce que je ne vois pas et

que j’attends… Mrs. Edith va-t-elle parler?… Elle regarde obstinément

par la fenêtre ouverte. Un gendarme est resté auprès de ce cadavre sur

la figure duquel on a posé un mouchoir. Mrs. Edith, comme moi, ne prête

qu’une médiocre attention à ce qui se passe dans le salon devant le

delegato. Son regard continue à faire le tour du cadavre.

Les exclamations du delegato nous font mal aux oreilles. Au fur et à

mesure que nous nous expliquons, l’étonnement du commissaire italien

grandit dans des proportions inquiétantes et il trouve naturellement le

crime de plus en plus incroyable. Il est sur le point de le trouver

impossible, quand c’est le tour de Mrs. Edith d’être interrogée.

On l’interroge… Elle a déjà la bouche ouverte pour répondre, quand on

entend la voix tranquille de Rouletabille:

«Regardez au bout de l’ombre de l’eucalyptus.

— Qu’est-ce qu’il y a au bout de l’ombre de l’eucalyptus? demande le

delegato.

— L’arme du crime!» réplique Rouletabille.

Il saute par la fenêtre, dans la cour, et ramasse parmi d’autres

cailloux ensanglantés, un caillou brillant et aigu. Il le brandit à nos

yeux.

Nous le reconnaissons: c’est «le plus vieux grattoir de l’humanité»!

XIX

Rouletabille fait fermer les portes de fer

L’arme du crime appartenait au prince Galitch, mais il ne faisait de

doute pour personne que celle-ci lui avait été volée par le vieux Bob,

et nous ne pouvions oublier qu’avant d’expirer, Bernier avait accusé

Larsan d’être son assassin. Jamais l’image du vieux Bob et celle de

Larsan ne s’étaient encore si bien mêlées dans nos esprits inquiets que

depuis que Rouletabille avait ramassé dans le sang de Bernier le plus

vieux grattoir de l’humanité. Mrs. Edith avait compris immédiatement

que le sort du vieux Bob était désormais entre les mains de

Rouletabille. Celui-ci n’avait que quelques mots à dire au delegato,

relativement aux singuliers incidents qui avaient accompagné la chute

du vieux Bob dans la grotte de Roméo et Juliette, à énumérer les

raisons que l’on avait de craindre que le vieux Bob et Larsan fussent

le même personnage, à répéter enfin l’accusation de la dernière victime

de Larsan, pour que tous les soupçons de la justice se portassent sur

la tête à perruque du géologue. Or, Mrs. Edith, qui n’avait point cessé

de croire, tout dans le fond de son âme de nièce, que le vieux Bob

présent était bien son oncle, mais s’imaginant comprendre tout à coup,

grâce au grattoir meurtrier, que l’invisible Larsan accumulait autour

du vieux Bob tous les éléments de sa perte, dans le dessein sans doute

de lui faire porter le châtiment de ses crimes et aussi le poids

dangereux de sa personnalité, — Mrs. Edith trembla pour le vieux Bob,

pour elle-même; elle trembla d’épouvante au centre de cette trame comme

un insecte au milieu de la toile où il vient de se prendre, toile

mystérieuse tissée par Larsan, aux fils invisibles accrochés aux vieux

murs du château d’Hercule. Elle eut la sensation que si elle faisait un

mouvement — un mouvement des lèvres — ils étaient perdus tous deux, et

que l’immonde bête de proie n’attendait que ce mouvement-là pour les

dévorer. Alors, elle qui avait décidé de parler se tut, et ce fut à son

tour de redouter que Rouletabille parlât. Elle me raconta plus tard

l’état de son esprit à ce moment du drame, et elle m’avoua qu’elle eut

alors la terreur de Larsan à un point que nous n’avions peut-être,

nous-mêmes, jamais ressenti. Ce loup-garou, dont elle avait entendu

parler avec un effroi qui l’avait d’abord fait sourire, l’avait ensuite

intéressée lors de l’épisode de La Chambre Jaune, à cause de

l’impossibilité où la justice avait été d’expliquer sa sortie; puis il

l’avait passionnée lorsqu’elle avait appris le drame de la Tour Carrée,

à cause de l’impossibilité où l’on était d’expliquer son entrée; mais

là, là, dans le soleil de midi, Larsan avait tué, sous leurs yeux, dans

un espace où il n’y avait qu’elle, Robert Darzac, Rouletabille,

Sainclair, le vieux Bob et la mère Bernier, les uns et les autres assez

loin du cadavre pour qu’ils n’eussent pu avoir frappé Bernier. Et

Bernier avait accusé Larsan! Où Larsan? Dans le corps de qui? pour

raisonner comme je le lui avais enseigné moi-même en lui racontant la

«galerie inexplicable!» Elle était sous la voûte entre Darzac et moi,

Rouletabille se tenant devant nous, quand le cri de la mort avait

retenti au bout de l’ombre de l’eucalyptus, c’est-à-dire à moins de

sept mètres de là! Quant au vieux Bob et à la mère Bernier, ils ne

s’étaient point quittés, celle-ci surveillant celui-là! Si elle les

écartait de son argument, il ne lui restait plus personne pour tuer

Bernier. Non seulement cette fois on ignorait comment il était parti,

comment il était arrivé, mais encore comment il avait été présent. Ah!

elle comprit, elle comprit qu’il y avait des moments où, en songeant à

Larsan, on pouvait trembler jusque dans les moelles.

Rien! Rien autour de ce cadavre que ce couteau de pierre qui avait été

volé par le vieux Bob. C’était affreux, et c’était suffisant pour nous

permettre de tout penser, de tout imaginer…

Elle lisait la certitude de cette conviction dans les yeux et dans

l’attitude de Rouletabille et de M. Robert Darzac. Elle comprit

cependant, aux premiers mots de Rouletabille, que celui-ci n’avait,

présentement, d’autre but que de sauver le vieux Bob des soupçons de la

justice.

Rouletabille se trouvait alors entre le delegato et le juge

d’instruction qui venait d’arriver, et il raisonnait, le plus vieux

grattoir de l’humanité à la main. Il semblait définitivement établi

qu’il ne pouvait y avoir d’autres coupables, autour du mort, que les

vivants dont j’ai fait quelques lignes plus haut l’énumération, quand

Rouletabille prouva avec une rapidité de logique qui combla d’aise le

juge d’instruction et désespéra le delegato que le véritable coupable,

le seul coupable, était le mort lui-même. Les quatre vivants de la

poterne et les deux vivants de la chambre du vieux Bob s’étant

surveillés les uns les autres et ne s’étant pas perdus de vue, pendant

qu’on tuait Bernier à quelques pas de là, il devenait nécessaire que ce

on fût Bernier lui-même. À quoi le juge d’instruction, très intéressé,

répliqua en nous demandant si quelqu’un de nous soupçonnait les raisons

d’un suicide probable de Bernier; à quoi Rouletabille répondit que,

pour mourir, on pouvait se passer du crime et du suicide et que

l’accident suffisait pour cela. L’arme du crime, comme il appelait par

ironie le plus vieux grattoir du monde, attestait par sa seule présence

l’accident. Rouletabille ne voyait point un assassin préméditant son

forfait avec le secours de cette vieille pierre. Encore moins eût-on

compris que Bernier, s’il avait décidé son suicide, n’eût point trouvé

d’autre arme pour son trépas que le couteau des troglodytes. Que si, au

contraire, cette pierre, qui avait pu attirer son attention par sa

forme étrange, avait été ramassée par le père Bernier, que si elle

s’était trouvée dans sa main au moment d’une chute, le drame alors

s’expliquait, et combien simplement. Le père Bernier était tombé si

malheureusement sur ce caillou effroyablement triangulaire qu’il s’en

était percé le coeur. Sur quoi le médecin fut appelé à nouveau, la

plaie redécouverte et confrontée avec l’objet fatal, d’où une

conclusion scientifique s’imposa, celle de la blessure faite par

l’objet. De là à l’accident, après l’argumentation de Rouletabille, il

n’y avait qu’un pas. Les juges mirent six heures à le franchir. Six

heures pendant lesquelles ils nous interrogèrent sans lassitude et sans

résultat.

Quant à Mrs. Edith et à votre serviteur, après quelques tracas inutiles

et vaines inquisitions, pendant que les médecins soignaient le vieux

Bob, nous nous assîmes dans le salon qui précédait sa chambre et d’où

venaient de partir les magistrats. La porte de ce salon qui donnait sur

le couloir de la Tour Carrée était restée ouverte. Par là, nous

entendions les gémissements de la mère Bernier qui veillait le corps de

son mari que l’on avait transporté dans la loge. Entre ce cadavre et ce

blessé aussi inexplicables, ma foi, l’un que l’autre, en dépit des

efforts de Rouletabille, notre situation, à Mrs. Edith et à moi, était,

il faut l’avouer, des plus pénibles, et tout l’effroi de ce que nous

avions vu se doublait dans le tréfonds de nous-mêmes de l’épouvante de

ce qui nous restait à voir. Mrs. Edith me saisit tout à coup la main:

«Ne me quittez pas! ne me quittez pas! fit-elle, je n’ai plus que vous.

Je ne sais où est le prince Galitch, et je n’ai point de nouvelles de

mon mari. C’est cela qui est horrible! Il m’a laissé un mot me disant

qu’il était allé à la recherche de Tullio. Mr Rance ne sait même pas, à

l’heure actuelle, que l’on a assassiné Bernier. A-t-il vu le Bourreau

de la mer? C’est du Bourreau de la mer, c’est de Tullio seulement que

j’attends maintenant la vérité! Et pas une dépêche!… C’est atroce!…»

À partir de cette minute où elle me prit la main avec tant de confiance

et où elle la garda un instant dans les siennes, je fus à Mrs. Edith de

toute mon âme, et je ne lui cachai point qu’elle pouvait compter sur

mon entier dévouement. Nous échangeâmes ces quelques propos

inoubliables à voix basse, pendant que passaient et repassaient dans la

cour les ombres rapides des gens de justice, tantôt précédés, tantôt

suivis de Rouletabille et de M. Darzac. Rouletabille ne manquait point

de jeter un coup d’oeil de notre côté chaque fois qu’il en avait

l’occasion. La fenêtre était restée ouverte.

«Oh! il nous surveille! fit Mrs. Edith. À merveille! Il est probable

que nous le gênons, lui et M. Darzac, en restant ici. Mais c’est une

place que nous ne quitterons point, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas,

Monsieur Sainclair?

— Il faut être reconnaissant à Rouletabille, osai-je dire, de son

intervention et de son silence relativement au plus vieux grattoir de

l’humanité. Si les juges apprenaient que ce poignard de pierre

appartient à votre oncle vieux Bob, qui pourrait prévoir où tout cela

s’arrêterait!… S’ils savaient également que Bernier, en mourant, a

accusé Larsan, l’histoire de l’accident deviendrait plus difficile!»

Et j’appuyais sur ces derniers mots.

«Oh! répliqua-t-elle avec violence. Votre ami a autant de bonnes

raisons de se taire que moi! Et je ne redoute qu’une chose,

voyez-vous!… Oui, oui, je ne redoute qu’une chose…

— Quoi? Quoi?…»

Le parfum de la dame en noir · 第 21 / 30 题