M. Darzac répondit:

«Demandez-le à Mme Darzac. Moi, je veux l’avoir oublié. Je ne sais plus

rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce

avec cet homme à l’agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je

dirai: c’est un cauchemar! Et je le chasserai!… Ne me parlez plus

jamais de cela. Il n’y a plus que Mme Darzac qui sache où est le

cadavre. Elle vous le dira, s’il lui plaît.

— Moi aussi, je l’ai oublié, fit Mme Darzac. Il le faut.

— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de

même, vous disiez qu’il était encore à l’agonie. Et maintenant,

êtes-vous sûr qu’il soit mort?

— J’en suis sûr, répondit simplement M. Darzac.

— Oh! c’est fini! c’est fini! N’est-ce pas que tout est fini? implora

Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil!… Cette

atroce nuit est morte! morte pour toujours! C’est fini!»

Pauvre Dame en noir! Tout son état d’âme était présentement dans ce

mot-là: «C’est fini!…» Et elle oubliait toute l’horreur du drame qui

venait de se passer dans cette chambre devant cet évident résultat.

Plus de Larsan! Enterré, Larsan! Enterré dans le sac de pommes de

terre!

Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait

d’éclater de rire, un rire frénétique qui s’arrêta subitement et qui

fut suivi d’un silence horrible. Nous n’osions ni nous regarder ni la

regarder; ce fut elle, la première, qui parla:

«C’est passé… dit-elle, c’est fini!… c’est fini, je ne rirai plus!…»

Alors, on entendit la voix de Rouletabille qui disait, très bas.

«Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré!

— À quoi bon? répliqua la Dame en noir. C’est un mystère qu’il a

emporté. Il n’y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort.

— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela! reprit

Rouletabille.

— Évidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous

voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut

le chasser! Il faut le chasser!

— Chassons-le», dit encore Rouletabille.

Alors, il se leva et tout doucement s’en fut prendre la main de la Dame

en noir. Il essaya encore de l’entraîner dans la chambre voisine en lui

parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu’elle ne s’en irait point.

Elle dit: «Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!…» Et nous

crûmes qu’elle allait encore rire! Alors, nous fîmes signe à

Rouletabille de ne point insister.

Rouletabille ouvrit alors la porte de l’appartement et appela Bernier

et sa femme.

Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il eut une

confrontation générale de nous tous d’où il résulta d’une façon

définitive que:

1° Rouletabille avait visité l’appartement à cinq heures et fouillé le

placard et qu’il n’y avait personne dans l’appartement;

2° Depuis cinq heures la porte de l’appartement avait été ouverte deux

fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l’ouvrir en l’absence de M.

et Mme Darzac. D’abord à cinq heures et quelques minutes pour y laisser

entrer M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer

M. et Mme Darzac;

3° Bernier avait refermé la porte de l’appartement quand M. Darzac en

était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie;

4° La porte de l’appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac

aussitôt qu’il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois,

l’après-midi et le soir;

5° Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l’appartement

de cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de

deux minutes à six heures.

Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s’était assis au bureau de M.

Darzac pour prendre des notes, se leva et dit:

«Voilà, c’est bien simple. Nous n’avons qu’un espoir: il est dans la

brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier

vers six heures. Au moins, à ce moment, il n’y a plus personne devant

la porte. Mais il y a quelqu’un derrière. C’est vous, monsieur Darzac.

Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir,

pouvez-vous répéter que, lorsque vous êtes entré dans la chambre, vous

avez fermé immédiatement la porte de l’appartement et que vous en avez

poussé les verrous?»

M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement: «Je le répète!» et

il ajouta: «Et je n’ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu

avec votre ami Sainclair frapper à ma porte. Je le répète!»

Et, en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé

plus tard.

On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge.

Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait dit:

«C’est bien, monsieur Darzac, VOUS AVEZ FERMÉ LE CERCLE!… L’appartement

de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que l’était la Chambre

Jaune, qui l’était comme un coffre-fort; ou encore que l’était la

galerie inexplicable.

— On reconnaît tout de suite que l’on a affaire à Larsan, fis-je: ce

sont les mêmes procédés.

— Oui, fit observer Mme Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont les

mêmes procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui

cachait ses blessures.

— Voyez, ajouta-t-elle, c’est le même coup de pouce. Je le connais

bien!…»

Il y eut un douloureux silence.

M. Darzac, lui, ne songeait qu’à cet étrange problème, renouvelé du

crime du Glandier, mais plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui

avait été dit pour la Chambre Jaune.

«Il faut, dit-il, qu’il y ait un trou dans ce plancher, dans ces

plafonds et dans ces murs.

— Il n’y en a pas, répondit Rouletabille.

— Alors, c’est à se jeter le front contre les murs pour en faire!

continua M. Darzac.

— Pourquoi donc? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs

de la Chambre Jaune?

— Oh! ici, ce n’est pas la même chose! fis-je, et la chambre de la Tour

Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu’on n’y peut

introduire personne avant ni après.

— Non, ce n’est pas la même chose, conclut Rouletabille, puisque c’est

le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins; dans

la chambre de la Tour Carrée, il y a un corps de trop!»

Et il chancela, s’appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir

s’était précipitée… Il eut la force de l’arrêter d’un geste, d’un mot:

«Oh!… ce n’est rien!… un peu de fatigue…»

XIV

Le sac de pommes de terre

Pendant que M. Darzac, sur les conseils de Rouletabille s’employait

avec Bernier à faire disparaître les traces du drame, la Dame en noir,

qui avait hâtivement changé de toilette, s’empressa de gagner

l’appartement de son père avant qu’elle courût le risque de rencontrer

quelque hôte de la Louve. Son dernier mot avait été pour nous

recommander la prudence et le silence. Rouletabille nous donna congé.

Il était alors sept heures et la vie renaissait dans le château et

autour du château. On entendait le chant nasillard des pêcheurs dans

leurs barques. Je me jetai sur mon lit, et, cette fois, je m’endormis

profondément, vaincu par la fatigue physique, plus forte que tout.

Quand je me réveillai, je restai quelques instants sur ma couche, dans

un doux anéantissement; et puis tout à coup je me dressai, me rappelant

les événements de la nuit.

«Ah çà! fis-je tout haut, “ce corps de trop” est impossible!»

Ainsi, c’était cela qui surnageait au-dessus du gouffre sombre de ma

pensée, au-dessus de l’abîme de ma mémoire: cette impossibilité du

«corps de trop»! Et ce sentiment que je trouvai à mon réveil ne me fut

point spécial, loin de là! Tous ceux qui eurent à intervenir, de près

ou de loin, dans cet étrange drame de la Tour Carrée, le partageaient;

et alors que l’horreur de l’événement en lui-même — l’horreur de ce

corps à l’agonie enfermé dans un sac qu’un homme emportait dans la nuit

pour le jeter dans on ne savait quelle lointaine et profonde et

mystérieuse tombe, où il achèverait de mourir — s’apaisait,

s’évanouissait dans les esprits, s’effaçait de la vision, au contraire

l’impossibilité de ça — «du corps de trop» — monta, grandit, se dressa

devant nous, toujours plus haut, et plus menaçante et plus affolante.

Certains, comme Mrs. Edith, par exemple, qui nièrent par habitude de

nier ce qu’ils ne comprenaient pas — qui nièrent les termes du problème

que nous posait le destin, tels que nous les avons établis sans retour

dans le chapitre précédent — durent, par la suite des événements qui

eurent pour théâtre le fort d’Hercule, se rendre à l’évidence de

l’exactitude de ces termes.

Et d’abord, l’attaque? Comment l’attaque s’est-elle produite? à quel

moment? Par quels travaux d’approche moraux? Quelles mines,

contre-mines, tranchées, chemins couverts, bretèches — dans le domaine

de la fortification intellectuelle — ont servi l’assaillant et lui ont

livré le château? Oui, dans ces conditions, où est l’attaque? Ah! que

de silence! Et pourtant, il faut savoir! Rouletabille l’a dit: il faut

savoir! Dans un siège aussi mystérieux, l’attaque dut être dans tout et

dans rien! L’assaillant se tait et l’assaut se livre sans clameur; et

l’ennemi s’approche des murailles en marchant sur ses bas. L’attaque!

Elle est peut-être dans tout ce qui se tait, mais elle est peut-être

encore dans tout ce qui parle! Elle est dans un mot, dans un soupir,

dans un souffle! Elle est dans un geste, car si elle peut être aussi

dans tout ce qui se cache, elle peut être également dans tout ce qui se

voit… dans tout ce qui se voit et que l’on ne voit pas!

Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je

m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend

sous le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je

suis tout étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de

déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble

que Mr Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa

poignée de main est glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs.

Edith, du coin sombre où elle est nonchalamment étendue, nous salue de

ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous

allons savoir ce qu’il veut». À quoi Rouletabille répond en s’excusant

de nous avoir tous fait venir à cette heure dans la Louve; mais il a,

affirme-t-il, une si grave communication à nous faire qu’il n’a pas

voulu la retarder d’une seconde. Le ton qu’il a pris pour nous dire

cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et simule une

peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne démonte, dit: «Attendez,

madame, pour frissonner, de savoir de quoi il s’agit. J’ai à vous faire

part d’une nouvelle qui n’est point gaie!» Nous nous regardons tous.

Comme il a dit cela! J’essaye de lire sur le visage de M. et Mme Darzac

leur «expression» du jour. Comment leur visage se tient-il depuis la

nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On n’est pas plus

«fermé». Mais qu’as-tu donc à nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie

ceux d’entre nous qui sont restés debout de s’asseoir et, enfin, il

commence. Il s’adresse à Mrs. Edith.

«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai décidé de

supprimer toute cette «garde» qui entourait le château d’Hercule comme

d’une seconde enceinte, que j’avais jugée nécessaire à la sécurité de

M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez laissé établir, bien qu’elle

vous gênât, à ma guise avec tant de bonne grâce, et aussi, nous pouvons

le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur.

Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs.

Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs.

Edith elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous

nous demandons avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en

venir.

«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur

Rouletabille! Eh bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle

m’ait jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté

(affectation de peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très

affectée et, chose curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au

contraire, elle m’a tout à fait intéressée à cause de mes goûts

romanesques; mais, si je me réjouis de sa disparition, c’est qu’elle me

prouve que M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger.

— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette

nuit.»

Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à

apercevoir.

«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais

comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une

pareille nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses

intéressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac

n’est-il pas allé à Castelar?»

Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. et de

Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un

mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.

«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut,

il est nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour

laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari,

madame, vous a mise au courant des affreux drames du Glandier et du

rôle criminel qu’y joua…

— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela.

— Vous savez également, par conséquent, que nous ne faisions si bonne

garde ici, autour de M. et de Mme Darzac, que parce que nous avions vu

réapparaître ce personnage.

— Parfaitement.

— Eh bien, M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger, parce que ce

personnage ne reparaîtra plus.

— Qu’est-il devenu?

— Il est mort!

— Quand?

— Cette nuit.

— Et comment est-il mort, cette nuit?

— On l’a tué, madame.

— Et où l’a-t-on tué?

— Dans la Tour Carrée!»

Nous nous levâmes tous à cette déclaration, dans une agitation bien

compréhensible: M. et Mrs. Rance stupéfaits de ce qu’ils apprenaient,

M. et Mme Darzac et moi, effarés de ce que Rouletabille n’avait pas

hésité à le leur apprendre.

«Dans la Tour Carrée! s’écria Mrs. Edith… Et qui est-ce qui l’a tué?

— M. Robert Darzac!» fit Rouletabille, et il pria tout le monde de se

rasseoir.

Chose étonnante, nous nous rassîmes comme si, dans un moment pareil,

nous n’avions pas autre chose à faire qu’à obéir à ce gamin.

Mais presque aussitôt Mrs. Edith se releva et prenant les mains de M.

Darzac, elle lui dit avec une force, une exaltation véritable cette

fois-ci (décidément, aurais-je mal jugé Mrs. Edith en la trouvant

affectée):

«Bravo, monsieur Robert! All right! You are a gentleman!»

Et elle se retourna vers son mari en s’écriant:

«Ah! voilà un homme! Il est digne d’être aimé!»

Alors, elle fit des compliments exagérés (mais c’était peut-être dans

sa nature, après tout, d’exagérer ainsi toute chose) à Mme Darzac; elle

lui promit une amitié indestructible; elle déclara qu’elle et son mari

étaient tout prêts, dans une circonstance aussi difficile, à les

seconder, elle et M. Darzac, qu’on pouvait compter sur leur zèle, leur

dévouement et qu’ils étaient prêts à attester tout ce que l’on voudrait

devant les juges.

«Justement, madame, interrompit Rouletabille, il ne s’agit point de

juges et nous n’en voulons pas. Nous n’en avons pas besoin. Larsan

était mort pour tout le monde avant qu’on ne le tuât cette nuit; eh

bien, il continue à être mort, voilà tout! Nous avons pensé qu’il

serait tout à fait inutile de recommencer un scandale dont M. et Mme

Darzac et le professeur Stangerson ont été beaucoup trop déjà les

innocentes victimes et nous avons compté pour cela sur votre

complicité. Le drame s’est passé d’une façon si mystérieuse, cette

nuit, que vous-mêmes, si nous n’avions pris la précaution de vous le

faire connaître, eussiez pu ne jamais le soupçonner. Mais M. et Mme

Darzac sont doués de sentiments trop élevés pour oublier ce qu’ils

devaient à leurs hôtes en une pareille occurrence. La plus simple des

politesses leur ordonnait de vous faire savoir qu’ils avaient tué

quelqu’un chez vous, cette nuit! Quelle que soit, en effet, notre

quasi-certitude de pouvoir dissimuler cette fâcheuse histoire à la

justice italienne, on doit toujours prévoir le cas où un incident

imprévu la mettrait au courant de l’affaire; et M. et Mme Darzac ont

assez de tact pour ne point vouloir vous faire courir le risque

d’apprendre un jour par la rumeur publique, ou par une descente de

police, un événement aussi important qui s’est passé justement sous

votre toit.»

Mr Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, se leva, tout blême.

«Frédéric Larsan est mort, fit-il. Eh bien, tant mieux! Nul ne s’en

réjouira plus que moi; et, s’il a reçu, de la main même de M. Darzac,

le châtiment de ses crimes, nul plus que moi n’en félicitera M. Darzac.

Mais j’estime avant tout que c’est là un acte glorieux dont M. Darzac

aurait tort de se cacher! Le mieux serait d’avertir la justice et sans

tarder. Si elle apprend cette affaire par d’autres que par nous, voyez

notre situation! Si nous nous dénonçons, nous faisons oeuvre de

justice, si nous nous cachons, nous sommes des malfaiteurs! On pourra

tout supposer…»

À entendre Mr Rance, qui parlait en bégayant, tant il était ému de

cette tragique révélation, on eût dit que c’était lui qui avait tué

Frédéric Larsan… Lui qui, déjà, en était accusé par la justice… lui qui

était traîné en prison.

«Il faut tout dire! Messieurs, il faut tout dire…»

Mrs. Edith ajouta:

«Je crois que mon mari a raison. Mais, avant de prendre une décision,

il conviendrait de savoir comment les choses se sont passées.»

Et elle s’adressa directement à M. et Mme Darzac. Mais ceux-ci étaient

encore sous le coup de la surprise que leur avait procurée Rouletabille

en parlant, Rouletabille qui, le matin même, devant moi, leur

promettait le silence et nous engageait tous au silence; aussi

n’eurent-ils point une parole. Ils étaient comme en pierre dans leur

fauteuil. Mr Arthur Rance répétait: «Pourquoi nous cacher? Il faut tout

dire!»

Tout à coup, le reporter sembla prendre une résolution subite; je

compris à ses yeux traversés d’un brusque éclair que quelque chose de

considérable venait de se passer dans sa cervelle. Et il se pencha sur

Arthur Rance. Celui-ci avait la main droite appuyée sur une canne à

bec de corbin. Le bec en était d’ivoire et joliment travaillé par un

ouvrier illustre de Dieppe. Rouletabille lui prit cette canne.

«Vous permettez? dit-il. Je suis très amateur du travail de l’ivoire et

mon ami Sainclair m’a parlé de votre canne. Je ne l’avais pas encore

remarquée. Elle est, en effet, fort belle. C’est une figure de

Lambesse. Il n’y a point de meilleur ouvrier sur la côte normande.»

Le jeune homme regardait la canne et ne semblait plus songer qu’à la

canne. Il la mania si bien qu’elle lui échappa des mains et vint tomber

devant Mme Darzac. Je me précipitai, la ramassai et la rendis

immédiatement à Mr Arthur Rance. Rouletabille me remercia avec un

regard qui me foudroya. Et, avant d’être foudroyé, j’avais lu dans ce

regard-là que j’étais un imbécile!

Mrs. Edith s’était levée, très énervée de l’attitude insupportable de

«suffisance» de Rouletabille et du silence de M. et Mme Darzac.

«Chère, fit-elle à Mme Darzac, je vois que vous êtes très fatiguée. Les

émotions de cette nuit épouvantable vous ont exténuée. Venez, je vous

en prie, dans nos chambres, vous vous reposerez.

— Je vous demande bien pardon de vous retenir un instant encore, Mrs.

Edith, interrompit Rouletabille, mais ce qui me reste à dire vous

intéresse particulièrement.

— Eh bien, dites, monsieur, et ne nous faites pas languir ainsi.»

Elle avait raison. Rouletabille le comprit-il? Toujours est-il qu’il

racheta la lenteur de ses prolégomènes par la rapidité, la netteté, le

saisissant relief avec lequel il retraça les événements de la nuit.

Jamais le problème du «corps de trop» dans la Tour Carrée ne devait

nous apparaître avec plus de mystérieuse horreur! Mrs. Edith en était

toute réellement (je dis réellement, ma foi) frissonnante. Quant à

Arthur Rance, il avait mis le bout du bec de sa canne dans sa bouche et

il répétait avec un flegme tout américain, mais avec une conviction

impressionnante: «C’est une histoire du diable! C’est une histoire du

diable! L’histoire du corps de trop est une histoire du diable!…»

Mais, disant cela, il regardait le bout de la bottine de Mme Darzac qui

dépassait un peu le bord de sa robe. À ce moment-là seulement la

conversation devint à peu près générale; mais c’était moins une

conversation qu’une suite ou qu’un mélange d’interjections,

d’indignations, de plaintes, de soupirs et de condoléances, aussi de

demandes d’explications sur les conditions d’arrivée possible du «corps

de trop», explications qui n’expliquaient rien et ne faisaient

qu’augmenter la confusion générale. On parla aussi de l’horrible sortie

du «corps de trop» dans le sac de pommes de terre et Mrs. Edith, à ce

propos, réédita l’expression de son admiration pour le gentleman

héroïque qu’était M. Robert Darzac. Rouletabille, lui, ne daigna point

laisser tomber un mot dans tout ce gâchis de paroles. Visiblement, il

méprisait cette manifestation verbale du désarroi des esprits,

manifestation qu’il supportait avec l’air d’un professeur qui accorde

quelques minutes de récréation à des élèves qui ont été bien sages.

C’était là un de ses airs qui ne me plaisaient pas et que je lui

reprochais quelquefois, sans succès d’ailleurs, car Rouletabille a

toujours pris les airs qu’il a voulus.

Enfin, il jugea sans doute que la récréation avait assez duré, car il

demanda brusquement à Mrs. Edith:

«Eh bien, Mrs. Edith! Pensez-vous toujours qu’il faille avertir la

justice?

— Je le pense plus que jamais, répondit-elle. Ce que nous serions

impuissants à découvrir, elle le découvrira certainement, elle! (Cette

allusion voulue à l’impuissance intellectuelle de mon ami laissa

celui-ci parfaitement indifférent.) Et je vous avouerai même une chose,

monsieur Rouletabille, ajouta-t-elle, c’est que je trouve qu’on aurait

pu l’avertir plus tôt, la justice! Cela vous eût évité quelques longues

heures de garde et des nuits d’insomnie qui n’ont, en somme, servi à

rien, puisqu’elle n’ont pas empêché celui que vous redoutiez tant de

pénétrer dans la place!»

Rouletabille s’assit, domptant une émotion vive qui le faisait presque

trembler, et, d’un geste qu’il voulait rendre évidemment inconscient,

s’empara à nouveau de la canne que Mr Arthur Rance venait de poser

contre le bras de son fauteuil. Je me disais: «Qu’est-ce qu’il veut

faire de cette canne? Cette fois-ci, je n’y toucherai plus! Ah! je m’en

garderai bien!…»

Jouant avec la canne, il répondit à Mrs. Edith qui venait de l’attaquer

d’une façon aussi vive, presque cruelle.

«Mrs. Edith, vous avez tort de prétendre que toutes les précautions que

j’avais prises pour la sécurité de M. et Mme Darzac ont été inutiles.

Si elles m’ont permis de constater la présence inexplicable d’un corps

de trop, elles m’ont également permis de constater l’absence peut-être

moins inexplicable d’un corps de moins.»

Nous nous regardâmes tous encore, les uns cherchant à comprendre, les

autres redoutant déjà de comprendre.

«Eh! Eh! répliqua Mrs. Edith, dans ces conditions, vous allez voir

qu’il ne va plus y avoir de mystère du tout et que tout va s’arranger.»

Et elle ajouta, dans la langue bizarre de mon ami, afin de s’en moquer:

«Un corps de trop d’un côté, un corps de moins de l’autre! Tout est

pour le mieux!»

— Oui, fit Rouletabille, et c’est bien ce qui est affreux, car ce corps

de moins arrive tout à fait à temps pour nous expliquer le corps de

trop, madame. Maintenant, madame, sachez que ce corps de moins est le

corps de votre oncle, M. Bob!

— Le vieux Bob! s’écria-t-elle. Le vieux Bob a disparu!» Et nous

criâmes tous avec elle:

«Le vieux Bob! Le vieux Bob a disparu!

— Hélas!» fit Rouletabille.

Et il laissa tomber la canne.

Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi»

les Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette

canne qui tombait.

«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette

canne», dit Rouletabille.

Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même

pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une

lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très

accentué, poussait une clameur sauvage:

«Vous avez tué mon oncle!»

Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer.

D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce que

son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le

sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la

brutalité avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion

qui, au surplus, ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet,

qu’une bien tremblante hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs.

Edith de nous écouter, que cette hypothèse ne pouvait en aucune façon

être considérée par Mrs. Edith comme une injure, attendu qu’elle

n’était possible qu’en admettant la supercherie d’un Larsan qui aurait

pris la place de son respectable oncle. Mais elle ordonna à son mari de

se taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit:

«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a

disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous

accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous,

monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même que

vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à

jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me

débarrasser bientôt de votre présence!

— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, j’allais

justement vous demander la permission de prendre congé de votre grâce.

J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans vingt-quatre

heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les difficultés qui

pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre respectable

oncle.

— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je déposerai

une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur.

— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir recours, je

vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous

pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-vous

confiance, madame, en Mattoni?

— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni.

— Eh bien, madame, questionnez-le!… Questionnez-le!… Ah! avant mon

départ, permettez-moi de vous laisser cet excellent et historique

livre…»

Et Rouletabille tira un livre de sa poche.

«Qu’est-ce que ça encore? demanda Mrs. Edith, superbement dédaigneuse.

— Ça, madame, c’est un ouvrage de M. Albert Bataille, un exemplaire de

ses Causes criminelles et mondaines, dans lequel je vous conseille de

lire les aventures, déguisements, travestissements, tromperies d’un

illustre bandit dont le vrai nom est Ballmeyer.»

Rouletabille ignorait que j’avais déjà conté pendant deux heures les

histoires extraordinaires de Ballmeyer à Mrs. Rance.

«Après cette lecture, continua-t-il, il vous sera loisible de vous

demander si l’astuce criminelle d’un pareil individu aurait trouvé des

difficultés insurmontables à se présenter devant vos yeux sous l’aspect

d’un oncle que vos yeux n’auraient point vu depuis quatre ans (car il y

avait quatre ans, madame, que vos yeux n’avaient point vu monsieur le

vieux Bob quand vous avez trouvé ce respectable oncle au sein des

pampas de l’Araucanie.) Quant aux souvenirs de Mr Arthur Rance, qui

vous accompagnait, ils étaient beaucoup plus lointains et beaucoup plus

susceptibles d’être trompés que vos souvenirs et votre coeur de nièce!…

Je vous en conjure à genoux, madame, ne nous fâchons pas! La situation,

pour nous tous, n’a jamais été aussi grave. Restons unis. Vous me dites

de partir: je pars, mais je reviendrai; car, s’il fallait tout de même

s’arrêter à l’abominable hypothèse de Larsan ayant pris la place de

monsieur le vieux Bob, il nous resterait à chercher monsieur le vieux

Bob lui-même; auquel cas je serais, madame, à votre disposition et

toujours votre très humble et très obéissant serviteur.»

À ce moment, comme Mrs. Edith prenait une attitude de reine de comédie

outragée, Rouletabille se tourna vers Arthur Rance et lui dit:

«Il faut agréer, monsieur Arthur Rance, pour tout ce qui vient de se

passer, toutes mes excuses et je compte bien sur le loyal gentleman que

vous êtes pour les faire agréer à Mrs. Arthur Rance. En somme, vous me

reprochez la rapidité avec laquelle j’ai exposé mon hypothèse, mais

veuillez vous souvenir, monsieur, que Mrs. Edith, il y a un instant

encore, me reprochait ma lenteur!»

Mais Arthur Rance ne l’écoutait déjà plus. Il avait pris le bras de sa

femme et tous deux se disposaient à quitter la pièce quand la porte

s’ouvrit et le garçon d’écurie, Walter, le fidèle serviteur du vieux

Bob, fit irruption au milieu de nous. Il était dans un état de saleté

surprenant, entièrement recouvert de boue et les vêtements arrachés.

Son visage en sueur, sur lequel se plaquaient les mèches de ses cheveux

en désordre, reflétait une colère mêlée d’effroi qui nous fit craindre

tout de suite quelque nouveau malheur. Enfin, il avait à la main une

loque infâme qu’il jeta sur la table. Cette toile repoussante, maculée

de larges taches d’un brun rougeâtre, n’était autre — nous le devinâmes

immédiatement en reculant d’horreur — que le sac qui avait servi à

emporter le corps de trop.

De sa voix rauque, avec des gestes farouches, Walter baragouinait déjà

mille choses dans son incompréhensible anglais, et nous nous demandions

tous, à l’exception d’Arthur Rance et de Mrs. Edith: «Qu’est-ce qu’il

dit?… Qu’est-ce qu’il dit?…»

Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que l’autre

nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac avec des

yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait s’élancer, mais

un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur Rance traduisit pour

nous:

«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la

charrette anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit.

Cela l’a intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au

vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre

pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette

anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de

l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est parvenu

jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est descendu,

persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il n’en a

rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux

Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan,

il réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac

d’assassinat si on ne le lui montre pas…»

Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith

reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques

mots, lui promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob,

en excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille:

«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne.

— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, c’est moi

qui ai raison!

— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle.

— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il n’est

plus dans le sac!»

Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son

mari. Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de

l’histoire du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait

tout seul. Quant à Rouletabille il nous dit:

«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été

aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une minute

à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici…

Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château…

Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous

lui défendrez, même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!…

Ah! et puis… il ne faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il

ne le faut plus!… À l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux

chambres libres. Il faut les prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous

veillerez à ce déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre

les pieds dans la Tour Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu!

Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser… tous les trois!…»

Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en

tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute

cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements,

m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver

naturelle plus tard!

XV

Les soupirs de la nuit

Deux heures du matin. Tout semble dormir au château. Quel silence sur

la terre et dans les cieux! Pendant que je suis à ma fenêtre, le front

brûlant et le coeur glacé, la mer rend son dernier soupir et aussitôt

la lune s’est arrêtée dans un ciel sans nuages. Les ombres ne tournent

plus autour de l’astre des nuits. Alors, dans le grand sommeil immobile

de ce monde, j’ai entendu les mots de la chanson lithuanienne: «Mais le

regard cherchait en vain la belle inconnue qui s’était couvert la tête

d’une vague et dont on n’a plus jamais entendu parler…» Ces paroles

m’arrivent, claires et distinctes, dans la nuit immobile et sonore. Qui

les prononce? Sa bouche à lui? sa bouche à elle? ou mon hallucinant

souvenir? Ah çà! qu’est-ce que ce prince de la Terre-Noire vient faire

sur la Côte d’Azur avec ses chansons lithuaniennes? Et pourquoi son

image et ses chants me poursuivent-ils ainsi?

Pourquoi le supporte-t-elle? Il est ridicule avec ses yeux tendres et

ses longs cils chargés d’ombre et ses chansons lithuaniennes! et moi

aussi je suis ridicule! Aurais-je un coeur de collégien? Je ne le crois

pas. J’aime mieux vraiment m’arrêter à cette hypothèse que ce qui

m’agite dans la personnalité du prince Galitch est moins l’intérêt que

lui porte Mrs. Edith que la pensée de l’autre!… Oui, c’est bien cela;

dans mon esprit, le prince et Larsan viennent m’inquiéter ensemble. On

ne l’a pas vu au château depuis le fameux déjeuner où il nous fut

présenté, c’est-à-dire depuis l’avant-veille.

L’après-midi qui a suivi le départ de Rouletabille ne nous a rien

apporté de nouveau. Nous n’avons pas de nouvelles de lui, pas plus que

du vieux Bob. Mrs. Edith est restée enfermée chez elle, après avoir

interrogé les domestiques et visité les appartements du vieux Bob et la

Tour Ronde. Elle n’a pas voulu pénétrer dans l’appartement de Darzac.

«C’est l’affaire de la justice», a-t-elle dit. Arthur Rance s’est

promené une heure sur le boulevard de l’Ouest, et il paraissait fort

impatient. Personne ne m’a parlé. Ni M. ni Mme Darzac ne sont sortis de

la Louve. Chacun a dîné chez soi. On n’a pas vu le professeur

Stangerson.

… Et, maintenant, tout semble dormir au château… Mais les ombres se

reprennent à tourner autour de l’astre des nuits. Qu’est-ce que ceci,

sinon l’ombre d’un canot qui se détache de l’ombre du fort et glisse

maintenant sur le flot argenté? Quelle est cette silhouette qui se

dresse, orgueilleuse, à l’avant, pendant qu’une autre ombre se courbe

sur la rame silencieuse? C’est la tienne, Féodor Féodorowitch! Eh!

voilà un mystère qui sera peut-être plus facile à pénétrer que celui de

la Tour Carrée, ô Rouletabille! Et je crois que la cervelle de Mrs.

Edith y suffirait…

Nuit hypocrite!… Tout semble dormir et rien ne dort, ni personne… Qui

donc peut se vanter de pouvoir dormir au château d’Hercule? Croyez-vous

que Mrs. Edith dort? Et M. et Mme Darzac, dorment-ils? Et pourquoi M.

Stangerson, qui semble dormir tout éveillé, le jour, dormirait-il

justement cette nuit-là, lui dont la couche n’a cessé d’être visitée,

comme on dit, par la pâle insomnie depuis la révélation du Glandier? Et

moi, est-ce que je dors?

J’ai quitté ma chambre, je suis descendu dans la Cour du Téméraire; mes

pas m’ont porté en hâte sur le boulevard de la Tour Ronde. Si bien que

je suis arrivé à temps pour voir, sous la clarté lunaire, la barque du

prince Galitch aborder à la grève, devant les jardins de Babylone. Il

sauta sur le galet, et, derrière lui, l’homme, ayant rangé les rames,

sauta. Je reconnus le maître et le domestique: Féodor Féodorowitch et

son esclave Jean. Quelques secondes plus tard, ils s’enfonçaient dans

l’ombre protectrice des palmiers centenaires et des eucalyptus géants…

Aussitôt, j’ai fait le tour du boulevard de la Cour du Téméraire… Et

puis, le coeur battant, je me suis dirigé vers la baille. Les dalles de

la poterne ont retenti sous mon pas solitaire et il m’a semblé voir une

ombre se dresser, attentive, sous l’ogive à demi détruite du porche de

la chapelle. Je me suis arrêté dans la nuit épaisse de la Tour du

Jardinier et j’ai tâté dans ma poche mon revolver. L’ombre, là-bas, n’a

pas bougé. Est-ce bien une ombre humaine qui écoute? Je me glisse

derrière une haie de verveine qui borde le sentier conduisant

directement à la Louve, à travers buissons et bosquets et tout le

débordement parfumé du printemps en fleurs. Je n’ai point fait de

bruit, et l’ombre, rassurée sans doute, a fait, elle, un mouvement.

C’est la Dame en noir! La lune, sous l’ogive à demi détruite, me la

montre toute blanche. Et puis, cette forme tout à coup disparaît comme

par enchantement. Alors, je me suis rapproché encore de la chapelle,

et, au fur et à mesure que je diminuais la distance qui me séparait de

ces ruines, je percevais un léger murmure, des paroles entrecoupées de

soupirs si mouillés de larmes que mes propres yeux en devinrent

humides. La Dame en noir pleurait, là, derrière quelque pilier.

Était-elle seule? N’avait-elle point choisi, dans cette nuit

d’angoisse, cet autel envahi par les fleurs pour y venir apporter en

toute paix sa prière embaumée?

Tout à coup, j’aperçus une ombre à côté de la Dame en noir, et je

reconnus Robert Darzac. De l’endroit où j’étais, je pouvais maintenant

entendre tout ce qu’ils pouvaient se dire. L’indiscrétion était forte,

inélégante, honteuse. Chose curieuse, je crus de mon devoir d’écouter.

Maintenant je ne songeais plus du tout à Mrs. Edith ni au prince

Galitch… Mais je songeais toujours à Larsan… Pourquoi?… Pourquoi

était-ce à cause de Larsan que je voulais savoir ce qu’ils se

disaient?… Je compris que Mathilde était descendue furtivement de la

Louve pour promener son angoisse dans le jardin, et que son mari

l’avait rejointe… La Dame en noir pleurait. Elle avait pris les mains

de Robert Darzac, et elle lui disait:

«Je sais… Je sais toute votre peine… ne me la dites plus… quand je vous

vois si changé, si malheureux… je m’accuse de votre douleur… mais ne me

dites pas que je ne vous aime plus… Oh! je vous aimerai encore, Robert…

comme autrefois… je vous le promets…»

Et elle sembla réfléchir, pendant que lui, incrédule, l’écoutait

encore.

Elle reprit, bizarre, et cependant avec une énergique conviction:

«Certes! je vous le promets…»

Elle lui serra encore la main, et elle partit, lui adressant un divin,

mais si malheureux sourire, que je me demandai comment cette femme

avait pu parler à cet homme de bonheur possible. Elle me frôla sans me

voir. Elle passa avec son parfum et je ne sentis plus les

lauriers-cerises derrière lesquels j’étais caché.

M. Darzac était resté à sa place. Il la regardait encore. Il dit tout

haut avec une violence qui me fit réfléchir:

«Oui, il faut être heureux! Il le faut!»

Ah! certes, il était bien à bout de patience. Et, avant de s’éloigner à

son tour, il eut un geste de protestation contre le mauvais sort,

d’emportement contre la Destinée, un geste qui ravissait la Dame en

noir, la jetait sur sa poitrine et l’en faisait le maître, à travers

l’espace.

Il n’eut pas plutôt fait ce geste, que ma pensée se précisa, ma pensée

qui errait autour de Larsan s’arrêta sur Darzac! Oh! je m’en souviens

très bien; c’est à partir de cette seconde où il eut ce geste de rapt

dans la nuit lunaire que j’osai me dire ce que je m’étais déjà dit pour

tant d’autres… pour tous les autres… «Si c’était Larsan!»

Et, en cherchant bien, au fond de ma mémoire, je trouve que ma pensée a

été plus directe encore. Au geste de l’homme, elle a répondu tout de

suite, elle a crié: «C’est Larsan!»

J’en fus tellement épouvanté que, voyant Robert Darzac se diriger vers

moi, je ne pus retenir un mouvement de fuite qui lui révéla ma

présence. Il me vit, me reconnut, me saisit le bras, et me dit:

«Vous étiez là, Sainclair, vous veilliez!… Nous veillons tous, mon ami…

Et vous l’avez entendue!… Voyez-vous, Sainclair, c’est trop de douleur;

moi, je n’en puis plus. Nous allions être heureux; elle-même pouvait

croire qu’elle avait été oubliée du Destin, quand l’autre est réapparu!

Alors, ç’a été fini, elle n’a plus eu de force pour notre amour. Elle

s’est courbée sous la fatalité; elle a dû s’imaginer que celle-ci la

poursuivait d’un éternel châtiment. Il a fallu le drame effroyable de

la nuit dernière pour me prouver à moi-même que cette femme m’a

réellement aimé… autrefois… Oui, un moment, elle a craint pour moi, et

moi, hélas! je n’ai tué que pour elle… Mais la voilà retournée à son

indifférence mortelle. Elle ne songe plus — si elle songe encore à

quelque chose — qu’à promener un vieillard en silence…»

Il soupira si tristement et si sincèrement que l’abominable pensée en

fut chassée du coup. Je ne songeai plus qu’à ce qu’il me disait… à la

douleur de cet homme qui semblait avoir perdu définitivement la femme

qu’il aimait, dans le moment que celle-ci retrouvait un fils dont il

continuait d’ignorer l’existence… De fait, il n’avait dû rien

comprendre à l’attitude de la Dame en noir, à la facilité avec laquelle

elle paraissait s’être détachée de lui… et il ne trouvait pour

expliquer une aussi cruelle métamorphose que l’amour, exaspéré par le

remords, de la fille du professeur Stangerson pour son père…

Le parfum de la dame en noir · 第 16 / 30 题