Rouletabille se leva et me fit un signe. Je le rejoignis hâtivement
dans la salle du conseil. Aussitôt que je me présentai, il ferma la
porte et me dit:
«Eh bien, l’avez-vous senti?…»
J’étouffais; je murmurai:
«Il est là!… il est là!… À moins que nous ne devenions fous!…»
Un silence, et je repris, plus calme:
«Vous savez, Rouletabille, qu’il est très possible que nous devenions
fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il
n’y a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez
déjà dans quel état…»
Rouletabille m’interrompit.
«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais
quand?… Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je
m’en éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le
chercher dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu,
vous-même, dehors!…»
Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa
bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison,
qui ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était
pas troublée par les mouvements de son coeur:
«Raisonnons!…»
Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà
servi et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point,
disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne
point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout où il se
cache.»
Ceci suivi de cet autre argument complémentaire:
«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie
pas là où il est.»
Et il reprit:
«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des
moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux.
Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes
seulement… et nous verrons peut-être clair!»
Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains
et dit:
«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y a-t-il à
l’intérieur des pierres?
— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai-je.
— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus rien!
Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS!
— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il voulait en
venir.
— Très bien.
— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
— Pourquoi?
— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi!
J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je
suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous
pourquoi vous n’êtes pas Larsan?…
— Parce que vous l’auriez bien vu!…
— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force les
poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous voir!…
Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à la banque
de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du
raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était Ballmeyer!
Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à face, un
soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la vicomte
Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il venait arrêter et
qu’il n’arrêta pas parce qu’il l’avait vu, était Ballmeyer! Si
l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous
me connaissez, n’avait pas vu, un après-midi, aux courses de Longchamp,
causant à deux de ses amis dans le pesage, n’avait pas vu, dis-je, le
comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[3]! Ah! voyez-vous,
Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon
père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon
père!…»
Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de
raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au
ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien
voir!…
«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M.
Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le
prince Galitch… Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut
être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai derrière les
pierres…»
Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne,
le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde.
«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les
autres?
— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort d’Hercule
pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de
Bourg…
— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas,
parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles
noirs!»
Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous,
Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!»
Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu
questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, mais
il avait repris, posément:
«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec
moi pendant que Larsan était à Bourg.
«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur la
ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet,
arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent
descendre de son train.
«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce
moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient
être à Bourg.
«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux
jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il
arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même,
sur mes questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux
jours-là, son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob
faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux
grottes ni hors des jardins de Babylone…
«Prenons d’abord M. Darzac.
— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège!
— Je le sais bien!
— Et c’est une stupidité!…
— Je le sais aussi… Mais pourquoi?
— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il
pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et,
je le dis: un Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami,
quelques instants, je l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une
fille au point de se faire passer pour son père — ceci pour vous
rassurer sur le cas de M. Stangerson — ni une femme, au point de se
faire passer pour son fiancé. Eh! mon ami, Mathilde Stangerson
connaissait M. Darzac avant qu’elle n’eût franchi à son bras le fort
d’Hercule!…
— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh
bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie
de cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père,
j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je
n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus
solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à
plusieurs reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition
de Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac!
— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on n’a
qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!»
Il les ouvrit.
«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch?
— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui
chante des chansons lithuaniennes?
— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.»
Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout
comme s’il ne s’en apercevait pas.
«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il
tranquillement.
— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?…
— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont
nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est la
mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter
l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres
vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement
Rouletabille.
Je ne pus retenir un geste d’admiration.
«Ah! vous ne perdez pas votre temps!
— L’autre non plus», gronda-t-il.
Je croisai les bras.
«Et le vieux Bob? fis-je.
— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage;
celui-là, non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh
bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque,
cela ne se voit pas!»
Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il
m’arrêta.
«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?…
— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je.
— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…»
Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et
brûlante. Il s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant…
songeant à quoi? À ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance
n’avait pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon
de moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain
routinier de sa trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs,
avec une large mèche collée sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu
depuis deux ans… On change toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance,
qui ne buvait que de l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors,
Mrs. Edith?… Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens
fou, moi aussi?… Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en
noir?… comme… comme Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que
Rouletabille devient un peu fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous
ensorcelés!… Parce que la Dame en noir vit dans le perpétuel frisson de
son souvenir, voilà que nous tremblons du même frisson qu’elle… La
peur, ça se gagne… comme le choléra.
3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures.
Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer
dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le
vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de
bandits qui avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand
je me réveillai, sous cette impression funèbre, et que je revis les
vieilles tours et le vieux château, toutes ces pierres menaçantes, je
ne fus pas loin de donner raison à mon cauchemar et je me dis tout
haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous réfugier?» Je mis le
nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Téméraire,
s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre ses jolis
doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, arrivé
dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait
faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée.
Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de
ses yeux qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le
voir regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour
Carrée, habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant
souci.
Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où
va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan
intérieur de l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de
plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire.
Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se
trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de la
salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout l’espace
O, O1, O2, O3, et était fermée de murs de pierre qui existaient
toujours avec leurs portes donnant sur les autres pièces du Vieux
Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette salle des gardes,
avait fait élever des murailles de planches de façon à constituer une
pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de transformer en salle
de bains.
Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à
angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de
loge aux Bernier était située en S. On était dans la nécessité de
passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait l’unique
porte permettant d’entrer dans l’appartement des Darzac. L’un des époux
Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux
qui avaient le droit d’entrer dans leur loge. De cette loge, on
surveillait également, par une petite fenêtre pratiquée en Y, la porte
V, qui donnait sur l’appartement du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac
ne se trouvaient point dans leur appartement, l’unique clef qui ouvrait
la porte R était toujours chez les Bernier; et c’était une clef
spéciale et toute neuve, fabriquée la veille dans un endroit que seul
Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure
lui-même.
Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée
pour l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du
vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel
il avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un
prisonnier et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir
quand il lui en prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au
concierge.
Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il
lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau
installé dans la tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et
sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait encore laisser la
porte K ouverte. Il l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur
un ton d’ironie tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait
avoir Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du
professeur Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui
avait dit de ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon
oncle, lui, ne craint pas qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait
compris qu’il n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée
saugrenue, qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le
principal attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité!
Et il avait ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une
condition c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du
soir, et que cette clef restât toujours en possession des Bernier qui
viendraient lui ouvrir s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le
vieux Bob qui travaillait quelquefois très tard dans la tour de Charles
Le Téméraire. Mais non plus il ne voulait avoir l’air de contrecarrer
en tout ce brave M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des
voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à la décharge du
vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes défensives de notre
jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé utile de le mettre au courant
de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu parler
des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois sur cette
pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser qu’elle
n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis qu’elle s’appelait Mme
Darzac. Et puis le vieux Bob était un égoïste comme presque tous les
savants. Très heureux, à cause qu’il possédait le plus vieux crâne de
l’humanité, il ne pouvait concevoir que tout le monde ne le fût point
autour de lui.
Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère
Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites
«saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père
Bernier de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac.
C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac.
L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce,
très vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une
table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux ouvertures J
pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois des
meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture que
toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la
grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde
fenêtre J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de
barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le
lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure et
poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de M.
Darzac de celle de sa femme. En face, dans l’angle de la tour, se
trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table-guéridon sur
laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout ce qu’il
fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. C’était
tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette chambre,
si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la mère
Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois qu’ils
faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait ses
vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac,
venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le
coup d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller.
Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la
chambre de Mme Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions
personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans
l’appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme il le
faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient intérieurement
l’unique porte faisant communiquer l’appartement avec le corridor.
La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais
bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et
gaie. Aussitôt qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et
tourner vers moi son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit:
«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?»
Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux
comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du
reste, grande ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que
l’on avait tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui
garnissait un côté de la muraille. L’autre côté était occupé par le
lit. Cette penderie était si haut placée que les robes et peignoirs qui
la garnissaient et que l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point
jusqu’au parquet, de telle sorte qu’il eût été absolument impossible à
quelqu’un qui eût voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas
de ses jambes. Comme la tringle sur laquelle glissaient les
portemanteaux était des plus légères, il n’eût pu également s’y
suspendre. Rouletabille n’en examina pas moins avec soin cette
garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. Table-toilette,
table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, entre
lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu.
Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du
départ et nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le
dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il
remit dans la poche du haut de son veston que fermait une boutonnière
qu’il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de
l’appartement du vieux Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi
facile à visiter que l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement,
ameublement sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides,
aux portes ouvertes. Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère
Bernier venait de placer sa chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui
permettait de voir plus clair à sa besogne qui était toujours celle du
pelage des pommes de terre dites «saucisses».
Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes
comme le reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient
avec le rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait
dans l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le
plafond de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier.
Rouletabille demanda un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet
escalier devenait inutilisable.
On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à
Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée
n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand nous
en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être humain
ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier,
quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi
que je vais le raconter.
Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans
son corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et
moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire.
À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour B’’. Nous
nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre, attirés
par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, voilà que
nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule
mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette
agitée et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la
nature. La falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on
pourrait la croire toute chaude et toute fumante encore du feu central
qui l’a mise au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne
croque-mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme,
s’agite-t-il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents
fois millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier
toit à la première famille, aux premiers jours de la terre? Pourquoi ce
fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le voyons brandir son
crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son rire nous fait mal
maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur.
Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de
passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il
ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il
comprend qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore
dit à mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne
sais pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours.
— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille.
— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur
Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que
c’est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce
voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M.
Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous ne le quittons
pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour Carrée. Il est certain «qu’il
n’en peut plus»! Sa taille s’est encore voûtée. Il a les mains dans les
poches. Il a l’air dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de
tout, avec ses mains dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses
mains de ses poches et l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis
l’avouer tout de suite, moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a
procuré, grâce à l’aide géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante
le plus affreux qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité!
Alors! Alors, qu’est-ce qui l’aurait cru?…
M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva
naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier
était sorti devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans
sa poche et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite
qu’aucun barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M.
Darzac entre dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et
c’est la vérité.
Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais
si je vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par
«l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à éclater.
À ce moment, il est cinq heures.
4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit
l’attaque de la Tour Carrée.
Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement
dit, à continuer à nous «monter la tête», sur le terre-plein de cette
tour B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur
l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la Tour Carrée
où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il pensait. Il
pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il vida
entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande
stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait
évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans
la Cour du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier
riait encore des pommes de terre répandues.
Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par
son père, au premier étage de la Louve.
La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un
violent orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite…
Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde
et épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air
est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la
terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord
de la Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non,
il fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour
voir. Il y a évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient
des propos préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent
l’auditoire du vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il
s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet
auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle,
avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son
mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel
est donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie
avec tant de grâces languissantes?
Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous
renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de
la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous
rejoint et son oeil suit la direction indiquée par l’index de
Rouletabille.
«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?…
— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince
Galitch.»
Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions
jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne
me serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si
grand… Rouletabille me comprend, hausse les épaules…
«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…»
Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.
«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter,
c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il
est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça
va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois
qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient et
n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de
l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée de
Moscou…»
Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.
Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent
leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse
soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le
château, y entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut
du terre-plein de la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est
devenu la tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous
la poterne. Nous l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui
à bras tendus son plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient
furieux. Il adresse les pires injures au plus vieux crâne de
l’humanité. Il descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque
temps encore les éclats de sa colère jusqu’au fond de la batterie
basse. Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu’il se battait
contre les murs.
Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château
Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit
entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute
noire.
Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une
idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à
son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier,
entra dans la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit
une lettre, il en donna une également à Rouletabille et continua son
chemin vers la Tour Carrée.
Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour
Carrée. Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de
M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette
langue; mais nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre.
Walter était chargé de distribuer le courrier depuis que le père
Jacques n’avait plus le droit de s’éloigner de sa loge. Rouletabille
lui prit le courrier des mains et lui dit qu’il allait faire lui-même
la commission.
Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber.
Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à
cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe.
«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille.
— Il n’a pas bougé», répondit Bernier.
Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de l’intérieur
(ces verrous doivent toujours être poussés dès que la personne est
entrée. Règlement Rouletabille).
M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons
chez lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon,
juste en face de la porte R et faisait face à cette porte.
Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la
lettre qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le
presse de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en
Russie.
M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous
venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à
Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon ami
de Paris qui, après m’avoir donné quelques détails sans importance sur
le départ de Brignolles, m’apprend que ledit Brignolles se fait
adresser son courrier à Sospel, à l’hôtel des Alpes. Ceci est
extrêmement intéressant et M. Darzac et Rouletabille se réjouissent du
renseignement. Nous convenons d’aller à Sospel le plus tôt qu’il nous
sera possible, et nous sortons de l’appartement Darzac. La porte de la
chambre de Mme Darzac n’était pas fermée. Voilà ce que j’observai en
sortant. J’ai dit, du reste, que Mme Darzac n’était point chez elle.
Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la porte
de l’appartement, aussitôt… aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et
il mit la clef dans sa poche, dans la petite poche d’en haut de son
veston. Ah! je le vois encore mettre la clef dans sa petite poche d’en
haut de son veston, je le jure!… et il en a boutonné le bouton.
Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père
Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et
qu’il n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est pas parce
qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon chien de garde. Au
contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis hautement,
dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son devoir
et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était
une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde.
Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle sera
heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi l’hommage rendu
à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux.
Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour
Carrée, nous allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde,
Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse,
M. Darzac poussa un cri en voyant l’état dans lequel on avait mis un
lavis auquel il travaillait depuis la veille pour essayer de se
distraire, et qui représentait le plan à une grande échelle du château
fort d’Hercule tel qu’il existait au XVe siècle, d’après des documents
que nous avait montrés Arthur Rance. Ce lavis était tout à fait gâché
et la peinture en avait été toute barbouillée. Il tenta en vain de
demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès
d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate
qu’il ne lui répondit même pas.
J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la
précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je
reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les
événements les plus futiles ont une importance en réalité considérable,
car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous le faisons en plein
drame, sans nous en douter, hélas!
Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du
moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché,
et pensant sans doute à tout autre chose.
En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au
ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En
attendant, la pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions.
«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait
peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…»
Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions
arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta:
«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là…
— Qui?
— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est
embaumé?»
Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon
chemin sans plus m’occuper de lui; ce que je fis.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre,
de me trouver face à face avec Mathilde!…
Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme un
oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. Elle
glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au
rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché
sur la rampe du premier palier, regardait, lui aussi.
Et il remonta jusqu’à moi.
«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!»
Il paraissait à nouveau très agité.
«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans
vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…»
Et il s’affala tout à coup sur une chaise.
«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De
l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: «Non!…
c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le poing au ciel noir
qui ne crevait toujours point.
Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui
m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce que la Dame
en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien embarrassé de lui
répondre. Enfin, il se leva:
«Où allez-vous?
— Prendre la garde à la poterne.»
Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa
soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à
la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara
que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût
souffrant, s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point
que Mr Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais
termes avec son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec
le professeur Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un
air de reproche qui me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient
point. Personne ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame
en noir. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair
et un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à
coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos poitrines
oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour n’être point noyée
par la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la presqu’île.
Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos
courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point
répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait
fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses
oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis,
dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle jetait
le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite
épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et
puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore
jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs.
Edith en avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot,
se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour
Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête
pour voir une fois encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite
de ce qu’il lui avait été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de
l’humanité était sur le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la
mâchoire en l’air toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui
s’était toujours conduit d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob
crachait dans son crâne! Elle s’était enfuie, un peu effrayée.
Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce
qu’elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux
Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi
pour échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir
était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir.
Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait
de force. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille!
Je le trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour
Carrée et recevant tout l’orage sur le dos.
Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne.
«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme
c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu n’as donc
pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je hurle,
écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le
tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…»
Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés,
des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu
vraiment fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts
l’atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la
flamme dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan!
Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le
poignet et une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête:
«Où est-il?… Où est-il?»
C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel
éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux
délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit.
Elle le vit. Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel
et par l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit
comme un drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la
malheureuse, car je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci
que, dans ce vaste déchaînement des éléments, au cours de cette
tempête, sous cette douche terrible, au sein de la mer rugissante, je
sentis tout à coup son parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique
parfum de la Dame en noir!… Ah! je comprends! Je comprends comment
Rouletabille, s’en est souvenu par-delà les années… Oui, oui, c’est une
odeur pleine de mélancolie, un parfum pour tristesse intime… Quelque
chose comme le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d’une
plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute
seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a donné de ces
idées-là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus tard… parce que
Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un bien doux et bien
tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un coup, là, au milieu de
cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout d’un coup,
quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! extraordinaire, car
j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir sans découvrir ce
que ce parfum avait d’extraordinaire, et il m’apparaissait dans un
moment où les plus persistants parfums de la terre — et même tous ceux
qui font mal à la tête — sont balayés comme une haleine de rose par le
vent de mer. Je comprends que lorsqu’on l’avait, je ne dis pas senti,
mais saisi (car enfin tant pis si je me vante, mais je suis persuadé
que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame
en noir, et il fallait certainement pour cela être très intelligent, et
il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les autres soirs,
bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se passait
autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique
et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, c’était
pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était un coeur de
fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un coeur
d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était un coeur
de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir
s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac
et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!…
Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir
appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa,
bondit, se sauva à travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en
noir! Le parfum de la Dame en noir!…»
La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de
son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne
s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la
suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour
trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait
comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère
et l’enfant.
Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la
chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte.
Là, nous allions être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez
elle, car nous savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour
du Téméraire.
Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je
passai en face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y
fus mis à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à
brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la
façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je
ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda:
«Il y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?»
je fus plus ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de
l’orage. Et je compris que, dans le moment même que la nature entière
s’apaisait au dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à
l’abri, un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre
vainement depuis des siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise
contenance et trahir tout l’émoi où me plongeait cette phrase
inattendue. D’abord, je ne répondis point; je balbutiai, et
certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces
choses se sont passées. Mais j’y assiste encore comme si j’étais mon
propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne sont
point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée et,
comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec ses
cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la
soie légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés
comme une loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la
glaise immortelle qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens
bien que mon émotion, même après tant d’années, quand je songe à ces
choses, me fait écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n’en
dirai point plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille
du professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux ici,
vis-à-vis de Rouletabille, qu’affirmer le sentiment de respectueuse
consternation qui me gonfla le coeur devant cette mère divinement
belle, qui, dans le désordre harmonieux où l’avait jetée l’affreuse
tempête — physique et morale — où elle se débattait, venait me supplier
de trahir mon serment. Car j’avais juré à Rouletabille de me taire, et
voilà, hélas! Que mon silence même parlait plus haut que ne l’avait
jamais fait aucune de mes plaidoiries.
Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma
vie:
«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous
deux!»
Et elle ajouta avec un gros sanglot:
«Pourquoi continue-t-il à mentir?»
Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette femme
avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de
tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais
existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum de
la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie…
Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en
quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… tout
ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu
de cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les
deux. Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement
savoir ce que c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui
avait l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre
était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que
Rouletabille lui avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une
institution de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme
une explication, mais celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il
s’était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège
d’Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de venir à Menton.
«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt.
Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit
d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois
qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir
même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne
eudoise.
«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai
ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de
Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?»
Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme qui
avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je
l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs
incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le
malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui
avait crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils
c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme
vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais cru
Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé.
Certes! il se conduisait d’une façon abominable! Il était allé jusqu’à
lui dire qu’il n’était sûr d’être le fils de personne, pas même d’un
voleur! C’est alors qu’elle était rentrée dans la Tour Carrée et
qu’elle avait désiré mourir. Mais elle n’avait pas retrouvé son fils
pour le perdre sitôt et elle vivait encore! J’étais hors de moi! Je lui
baisais les mains. Je lui demandais pardon pour Rouletabille. Ainsi,
voilà quel était le résultat de la politique de mon ami. Sous prétexte
de la mieux défendre contre Larsan, c’est lui qui la tuait! Je ne
voulus pas en savoir davantage! J’en savais trop! Je m’enfuis!
J’appelai Bernier qui m’ouvrit la porte! Je sortis de la Tour Carrée,
en maudissant Rouletabille! Je croyais le trouver dans la Cour du
Téméraire, mais celle-ci était déserte.
À la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y
avait une lumière dans la chambre de mon ami. J’escaladai l’escalier
branlant du Château Neuf. Enfin! Voici sa porte: je l’ouvre, je
l’enfonce. Rouletabille est devant moi:
«Que voulez-vous, Sainclair?»
En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon
courroux.
«Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d’une voix glacée.
Elle ne vous a pas dit qu’elle me défend de toucher à cet homme!…
— C’est vrai, m’écriai-je… je l’ai entendue!…
— Eh bien! Qu’est-ce que vous venez me raconter, alors? continue-t-il,
brutal. Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit hier?… Elle m’a ordonné de
partir! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux prises avec mon
père!»
Et il ricane, ricane.
«Avec mon père!… Elle le croit sans doute plus fort que moi!…»
Il était affreux en parlant ainsi.
Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d’une beauté fulgurante.
«Elle a peur pour moi!… eh bien, moi, j’ai peur pour elle!… Et je ne
connais pas mon père… Et je ne connais pas ma mère!»
.. .. .. .. ..
À ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort!
Ah! revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable! Mes cheveux se
dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle comme s’il venait d’être
frappé lui-même!…
Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée
emplit la forteresse: Maman! Maman! Maman!
XI
L’attaque de la Tour Carrée
J’avais bondi derrière lui, je l’avais pris à bras le corps, redoutant
tout de sa folie. Il y avait dans ses cris: «Maman! Maman! Maman!» une
telle fureur de désespoir, un appel ou plutôt une annonce de secours
tellement au-dessus des forces humaines que je pouvais craindre qu’il
n’oubliât qu’il n’était qu’un homme, c’est-à-dire incapable de voler
directement de cette fenêtre à cette tour, de traverser comme un oiseau
ou comme une flèche cet espace noir qui le séparait du crime et qu’il
remplissait de son effrayante clameur. Tout à coup, il se retourna, me
renversa, se précipita, dévala, dégringola, roula, se rua à travers
couloirs, chambres, escaliers, cours, jusqu’à cette tour maudite qui
venait de jeter dans la nuit le cri de mort de la galerie inexplicable!
Et moi, je n’avais encore eu que le temps de rester à la fenêtre, cloué
sur place par l’horreur de ce cri. J’y étais encore quand la porte de
la Tour Carrée s’ouvrit et quand, dans son cadre de lumière, apparut la
forme de la Dame en noir! Elle était toute droite et bien vivante,
malgré le cri de la mort, mais son pâle et spectral visage reflétait
une terreur indicible. Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit lui
jeta Rouletabille, et les bras de la Dame en noir se refermèrent et je
n’entendis plus que des soupirs et des gémissements, et encore ces deux
syllabes que la nuit répétait indéfiniment: «Maman! Maman!»
Je descendis à mon tour dans la cour, les tempes battantes, le coeur
désordonné, les reins rompus. Ce que j’avais vu sur le seuil de la Tour
Carrée ne me rassurait en aucune façon. C’est en vain que j’essayais de
me raisonner: Eh! quoi, au moment même où nous croyions tout perdu,
tout, au contraire, n’était-il point retrouvé? Le fils n’avait-il point
retrouvé la mère? La mère n’avait-elle point enfin retrouvé l’enfant?…
Mais pourquoi… pourquoi ce cri de mort quand elle était si vivante?
Pourquoi ce cri d’angoisse avant qu’elle apparût, debout, sur le seuil
de la tour?
Chose extraordinaire, il n’y avait personne dans la Cour du Téméraire
quand je la traversai. Personne n’avait donc entendu le coup de feu?
Personne n’avait donc entendu les cris? Où se trouvait M. Darzac? Où se
trouvait le vieux Bob? Travaillaient-ils encore dans la batterie basse
de la Tour Ronde? J’aurais pu le croire, car j’apercevais, au niveau du
sol de cette tour, de la lumière. Et Mattoni? Mattoni, lui non plus,
n’avait donc rien entendu?… Mattoni qui veillait sous la poterne du
jardinier? Eh bien! Et Bernier! et la mère Bernier! Je ne les voyais
pas. Et la porte de la Tour Carrée était restée ouverte! Ah! le doux
murmure: «Maman! Maman! Maman!» Et je l’entendais, elle, qui ne disait
que cela en pleurant: «Mon petit! mon petit! mon petit!» Ils n’avaient
même pas eu la précaution de refermer complètement la porte du salon du
vieux Bob. C’est là encore qu’elle avait entraîné, qu’elle avait
emporté son enfant!
… Et ils y étaient seuls, dans cette pièce, à s’étreindre, à se
répéter: «Maman! Mon petit!…» Et puis ils se dirent des choses
entrecoupées, des phrases sans suite… des stupidités divines… «Alors,
tu n’es pas mort!»… Sans doute, n’est-ce pas? Eh bien, c’était
suffisant pour les faire repartir à pleurer… Ah! ce qu’ils devaient
s’embrasser, rattraper le temps perdu! Ce qu’il devait le respirer,
lui, le parfum de la Dame en noir!… Je l’entendis qui disait encore:
«Tu sais, maman, ce n’est pas moi qui avais volé!…» Et l’on aurait
pensé, au son de sa voix, qu’il avait encore neuf ans en disant ces
choses, le pauvre Rouletabille. «Non! mon petit!… non, tu n’as pas
volé!… Mon petit! mon petit!…» Ah! ce n’était pas ma faute si
j’entendais… mais j’en avais l’âme toute chavirée… C’était une mère qui
avait retrouvé son petit, quoi!…
Mais où était Bernier? J’entrai à gauche dans la loge, car je voulais
savoir pourquoi on avait crié et qui est-ce qui avait tiré.
La mère Bernier se tenait au fond de la loge qu’éclairait une petite
veilleuse. Elle était un paquet noir sur un fauteuil. Elle devait être
au lit quand le coup de feu avait éclaté et elle avait jeté sur elle, à
la hâte, quelque vêtement. J’approchai la veilleuse de son visage. Les
traits étaient décomposés par la peur.
«Où est le père Bernier? demandai-je.
— Il est là, répondit-elle en tremblant.
— Là?… Où, là?…»
Mais elle ne me répondit pas.
Je fis quelques pas dans la loge et je trébuchai. Je me penchai pour
savoir sur quoi je marchais; je marchais sur des pommes de terre. Je
baissai la veilleuse et j’examinai le parquet. Le parquet était couvert
de pommes de terre; il en avait roulé partout. La mère Bernier ne les
avait donc pas ramassées depuis que Rouletabille avait vidé le sac?
Je me relevai, je retournai à la mère Bernier:
«Ah çà! fis-je, on a tiré!… Qu’est-ce qu’il y a eu?
— Je ne sais pas», répondit-elle.
Et, aussitôt, j’entendis qu’on refermait la porte de la tour, et le
père Bernier apparut sur le seuil de la loge.
«Ah! c’est vous, monsieur Sainclair?
— Bernier!… Qu’est-il arrivé?
— Oh! rien de grave, monsieur Sainclair, rassurez-vous, rien de grave…
(Et sa voix était trop forte, trop «brave» pour être aussi assurée
qu’elle le voulait paraître.) Un accident sans importance… M. Darzac,
en posant son revolver sur sa table de nuit, l’a fait partir. Madame a
eu peur, naturellement, et elle a crié; et, comme la fenêtre de leur
appartement était ouverte, elle a bien pensé que M. Rouletabille et
vous aviez entendu quelque chose, et elle est sortie tout de suite pour
vous rassurer.
— M. Darzac était donc rentré chez lui?…
— Il est arrivé ici presque aussitôt que vous avez eu quitté la tour,
monsieur Sainclair. Et le coup de feu est parti presque aussitôt qu’il
est entré dans sa chambre. Vous pensez que, moi aussi, j’ai eu peur!
Ah! je me suis précipité!… M. Darzac m’a ouvert lui-même. Heureusement,
il n’y avait personne de blessé.
— Aussitôt mon départ de la tour, Mme Darzac était donc rentrée chez
elle?
— Aussitôt. Elle a entendu M. Darzac qui arrivait à la tour et elle l’a
suivi dans leur appartement. Ils y sont allés ensemble.
— Et M. Darzac? Il est resté dans sa chambre?
— Tenez, le voilà!…»
Je me retournai; je vis Robert Darzac; malgré le peu de clarté de
l’appartement, je vis qu’il était atrocement pâle. Il me faisait signe.
Je m’approchai de lui et il me dit:
«Écoutez, Sainclair! Bernier a dû vous raconter l’accident. Ce n’est
pas la peine d’en parler à personne, si l’on ne vous en parle pas. Les
autres n’ont peut-être pas entendu ce coup de revolver. C’est inutile
d’effrayer les gens, n’est-ce pas?… Dites-donc! J’ai un service
personnel à vous demander.
— Parlez, mon ami, fis-je, je vous suis tout acquis, vous le savez
bien. Disposez de moi, si je puis vous être utile.
— Merci, mais il ne s’agit que de décider Rouletabille à aller se
coucher; quand il sera parti, ma femme se calmera, elle aussi, et elle
ira se reposer. Tout le monde a besoin de se reposer. Du calme, du
calme, Sainclair! Nous avons tous besoin de calme et de silence…
— Bien, mon ami, comptez sur moi!»
Je lui serrai la main avec une naturelle expansion, une force qui
attestait mon dévouement; j’étais persuadé que tous ces gens-là nous
cachaient quelque chose, quelque chose de très grave!…
Il entra dans sa chambre, et je n’hésitai pas à aller retrouver
Rouletabille dans le salon du vieux Bob.
Mais, sur le seuil de l’appartement du vieux Bob, je me heurtai à la
Dame en noir et à son fils qui en sortaient. Ils étaient tous deux si
silencieux et avaient une attitude si incompréhensible pour moi, qui
avais entendu les transports de tout à l’heure et qui m’attendais à
trouver le fils dans les bras de sa mère, que je restai en face d’eux
sans dire un mot, sans faire un geste. L’empressement que mettait Mme
Darzac à quitter Rouletabille en une circonstance aussi exceptionnelle
m’intrigua à un point que je ne saurais dire, et la soumission avec
laquelle Rouletabille acceptait son congé m’anéantissait. Mathilde se
pencha sur le front de mon ami, l’embrassa et lui dit: «Au revoir, mon
enfant» d’une voix si blanche, si triste, et en même temps si
solennelle, que je crus entendre l’adieu déjà lointain d’une mourante.
Rouletabille, sans répondre à sa mère, m’entraîna hors de la tour. Il
tremblait comme une feuille.
Ce fut la Dame en noir elle-même qui ferma la porte de la Tour Carrée.
J’étais sûr qu’il se passait dans la tour quelque chose d’inouï.
L’histoire de l’accident ne me satisfaisait en rien; et il n’est point
douteux que Rouletabille n’eût pensé comme moi, si sa raison et son
coeur n’eussent encore été tout étourdis de ce qui venait de se passer
entre la Dame en noir et lui!… Et puis, qui me disait que Rouletabille
ne pensait pas comme moi?
… Nous étions à peine sortis de la Tour Carrée que j’entreprenais
Rouletabille. D’abord je le poussai dans l’encoignure du parapet qui
joignait la Tour Carrée à la Tour Ronde, dans l’angle formé par
l’avancée, sur la cour, de la Tour Carrée.
Le reporter, qui s’était laissé conduire par moi docilement, comme un
enfant, dit à voix basse:
«Sainclair, j’ai juré à ma mère que je ne verrais rien, que je
n’entendrais rien de ce qui se passerait cette nuit à la Tour Carrée.
C’est le premier serment que je fais à ma mère, Sainclair; mais ma part
de paradis pour elle! Il faut que je voie et que j’entende…»
Nous étions là non loin d’une fenêtre encore éclairée, ouvrant sur le
salon du vieux Bob et surplombant la mer. Cette fenêtre n’était point
fermée, et c’est ce qui nous avait permis, sans doute, d’entendre
distinctement le coup de revolver et le cri de la mort malgré
l’épaisseur des murailles de la tour. De l’endroit où nous nous
trouvions maintenant, nous ne pouvions rien voir par cette fenêtre,
mais n’était-ce pas déjà quelque chose que de pouvoir entendre?…
L’orage avait fui, mais les flots n’étaient pas encore apaisés et ils
se brisaient sur les rocs de la presqu’île d’Hercule avec cette
violence qui rendait toute approche de barque impossible! Ainsi
pensai-je dans le moment à une barque, parce que, une seconde, je crus
voir apparaître ou disparaître — dans l’ombre — une ombre de barque.
Mais quoi! C’était là évidemment une illusion de mon esprit qui voyait
des ombres hostiles partout, — de mon esprit certainement plus agité
que les flots.
Nous nous tenions là, immobiles, depuis cinq minutes, quand un soupir —
ah! ce long, cet affreux soupir! un gémissement profond comme une
expiration, comme un souffle d’agonie, une plainte sourde, lointaine
comme la vie qui s’en va, proche comme la mort qui vient, nous arriva
par cette fenêtre et passa sur nos fronts en sueur. Et puis, plus rien…
non, on n’entendait plus rien que le mugissement intermittent de la
mer, et, tout à coup, la lumière de la fenêtre s’éteignit. La Tour
Carrée, toute noire, rentra dans la nuit. Mon ami et moi nous étions
saisi la main et nous nous commandions ainsi, par cette communication
muette, l’immobilité et le silence. Quelqu’un mourait, là, dans la
tour! Quelqu’un qu’on nous cachait! Pourquoi? Et qui? Qui? Quelqu’un
qui n’était ni Mme Darzac, ni M. Darzac, ni le père Bernier, ni la mère
Bernier, ni, à n’en point douter, le vieux Bob: quelqu’un qui ne
pouvait pas être dans la tour.
Penchés à tomber au-dessus du parapet, le cou tendu vers cette fenêtre
qui avait laissé passer cette agonie, nous écoutions encore. Un quart
d’heure s’écoula ainsi… un siècle. Rouletabille me montra alors la
fenêtre de sa chambre, restée éclairée. Je compris. Il fallait aller
éteindre cette lumière et redescendre. Je pris mille précautions; cinq
minutes plus tard, j’étais revenu auprès de Rouletabille. Il n’y avait
plus maintenant d’autre lumière dans la Cour du Téméraire que la faible
lueur au ras du sol dénonçant le travail tardif du vieux Bob dans la
batterie basse de la Tour Ronde et le lumignon de la poterne du
jardinier où veillait Mattoni. En somme, en considérant la position
qu’ils occupaient, on pouvait très bien s’expliquer que ni le vieux Bob
ni Mattoni n’eussent rien entendu de ce qui s’était passé dans la Tour
Carrée, ni même, dans l’orage finissant, des clameurs de Rouletabille
poussées au-dessus de leurs têtes. Les murs de la poterne étaient épais
et le vieux Bob était enfoui dans un véritable souterrain.
J’avais eu à peine le temps de me glisser auprès de Rouletabille, dans
l’encoignure de la tour et du parapet, poste d’observation qu’il
n’avait point quitté, que nous entendions distinctement la porte de la
Tour Carrée qui tournait avec précaution sur ses gonds. Comme j’allais
me pencher au delà de l’encoignure, et allonger mon buste sur la cour,
Rouletabille me rejeta dans mon coin, ne permettant qu’à lui-même de
dépasser de la tête le mur de la Tour Carrée; mais, comme il était très
courbé, je violai la consigne et je regardai par-dessus la tête de mon
ami, et voici ce que je vis:
D’abord, le père Bernier, bien reconnaissable malgré l’obscurité, qui,
sortant de la Tour, se dirigeait sans faire aucun bruit du côté de la
poterne du jardinier. Au milieu de la cour il s’arrêta, regarda du côté
de nos fenêtres, le front levé sur le Château Neuf, et puis il se
retourna du côté de la tour et fit un signe que nous pouvions
interpréter comme un signe de tranquillité. À qui s’adressait ce signe?
Rouletabille se pencha encore; mais il se rejeta brusquement en
arrière, me repoussant.
Quand nous nous risquâmes à regarder à nouveau dans la cour, il n’y
avait plus personne. Enfin, nous vîmes revenir le père Bernier, ou
plutôt nous l’entendîmes d’abord, car il y eut entre lui et Mattoni une
courte conversation dont l’écho assourdi nous arrivait. Et puis nous
entendîmes quelque chose qui grimpait sous la voûte de la poterne du
jardinier, et le père Bernier apparut avec, à côté de lui, la masse
noire et tout doucement roulante d’une voiture. Nous distinguions
bientôt que c’était la petite charrette anglaise, traînée par Toby, le
poney d’Arthur Rance. La Cour du Téméraire était de terre battue et le
petit équipage ne faisait pas plus de bruit sur cette terre que s’il
avait glissé sur un tapis. Enfin, Toby était si sage et si tranquille
qu’on eût dit qu’il avait reçu les instructions du père Bernier.
Celui-ci, arrivé à côté du puits, releva encore la tête du côté de nos
fenêtres et puis, tenant toujours Toby par la bride, arriva sans
encombre à la porte de la Tour Carrée; enfin, laissant devant la porte
le petit équipage, il entra dans la tour. Quelques instants
s’écoulèrent qui nous parurent, comme on dit, des siècles, surtout à
mon ami qui s’était mis à nouveau à trembler de tous ses membres sans
que j’en pusse deviner la raison subite.
Et le père Bernier réapparut. Il retraversait la cour, tout seul, et
retournait à la poterne. C’est alors que nous dûmes nous pencher
davantage, et, certainement, les personnes qui étaient maintenant sur
le seuil de la Tour Carrée auraient pu nous apercevoir si elles avaient
regardé de notre côté, mais elles ne pensaient guère à nous. La nuit
s’éclaircissait alors d’un beau rayon de lune qui fit une grande raie
éclatante sur la mer et allongea sa clarté bleue dans la Cour du
Téméraire. Les deux personnages qui étaient sortis de la tour et
s’étaient approchés de la voiture parurent si surpris qu’ils eurent un
mouvement de recul. Mais nous entendions très bien la Dame en noir
prononcer cette phrase à voix basse: «Allons, du courage, Robert, il le
faut!» Plus tard, nous avons discuté avec Rouletabille pour savoir si
elle avait dit: «il le faut» ou «il en faut», mais nous ne pûmes point
conclure.
Et Robert Darzac dit d’une voix singulière: «Ce n’est point ce qui me
manque.» Il était courbé sur quelque chose qu’il traînait et qu’il
souleva avec une peine infinie et qu’il essaya de glisser sous la
banquette de la petite charrette anglaise. Rouletabille avait retiré sa
casquette et claquait littéralement des dents. Autant que nous pûmes
distinguer, la chose était un sac. Pour remuer ce sac, M. Darzac avait
fait de gros efforts, et nous entendîmes un soupir. Appuyée contre le
mur de la tour, la Dame en noir le regardait, sans lui prêter aucune
aide. Et, soudain, dans le moment que M. Darzac avait réussi à pousser
le sac dans la voiture, Mathilde prononça, d’une voix sourdement
épouvantée, ces mots: «Il remue encore!…» — «C’est la fin!…» répondit
M. Darzac qui, maintenant, s’épongeait le front. Sur quoi il mit son
pardessus et prit Toby par la bride. Il s’éloigna, faisant un signe à
la Dame en noir, mais celle-ci, toujours appuyée à la muraille comme si
on l’avait allongée là pour quelque supplice, ne lui répondit pas. M.
Darzac nous parut plutôt calme. Il avait redressé la taille. Il
marchait d’un pas ferme… on pouvait dire: d’un pas d’honnête homme
conscient d’avoir accompli son devoir. Toujours avec de grandes
précautions, il disparut avec sa voiture sous la poterne du jardinier
et la Dame en noir rentra dans la Tour Carrée.
Je voulus alors sortir de notre coin, mais Rouletabille m’y maintint
énergiquement. Il fit bien, car Bernier débouchait de la poterne et
retraversait la cour, se dirigeant à nouveau vers la Tour Carrée. Quand
il ne fut plus qu’à deux mètres de la porte qui s’était refermée,
Rouletabille sortit lentement de l’encoignure du parapet, se glissa
entre la porte et Bernier effrayé, et mit les mains au poignet du
concierge.
«Venez avec moi», lui dit-il.
L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi aussi. Il
nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux
étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent:
«C’est un grand malheur!»
XII
Le corps impossible
«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua
Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si
vous ne nous cachez rien. Allons, venez!»
Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf,
et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon
Rouletabille. Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un
problème sentimental qui l’avait intéressé si personnellement,
maintenant qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il
reconquérait toutes les forces incroyables de son esprit pour la lutte
entreprise contre le mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu,
jusqu’à la minute suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma
vie, même aux côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé
et se furent expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste
d’hésitation dans la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui
ne contribue nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation
faite à l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12
au 13 avril.
Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il
brisera et qui crieront grâce.
Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre
compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de
Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la
lampe.
Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa
pipe; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui
s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil
s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il
dit:
«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?»
Bernier secoua sa rude tête de gars picard.
«J’ai juré de ne rien dire. Je n’en sais rien, monsieur! Ma foi, je
n’en sais rien!…»
Rouletabille:
«Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas! Car si vous ne me
racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de
rien!…
— Et de quoi donc, monsieur, ne répondez-vous plus?
— Mais, de votre sécurité, Bernier!…
— De ma sécurité, à moi?… Je n’ai rien fait!
— De notre sécurité à tous, de notre vie!» répliqua Rouletabille en se
levant et en faisant quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le
temps de faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique
nécessaire… «Alors, reprit-il, il était dans la Tour Carrée?
— Oui, fit la tête de Bernier.
— Où? Dans la chambre du vieux Bob?
— Non! fit la tête de Bernier.
— Caché chez vous, dans votre loge?
— Non, fit la tête de Bernier.
— Ah çà! mais où était-il donc? Il n’était pourtant pas dans
l’appartement de M. et Mme Darzac?
— Oui, fit la tête de Bernier.
— Misérable!» grinça Rouletabille.
Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus au secours du concierge,
et l’enlevai aux griffes de Rouletabille.
Quand il put respirer:
«Ah çà! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m’étrangler?
fit-il.
— Vous le demander, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous
avouez qu’il était dans l’appartement de M. et de Mme Darzac! Et qui
donc l’a introduit dans cet appartement, si ce n’est vous? Vous qui,
seul, en avez la clef quand M. et Mme Darzac ne sont pas là?»
Bernier se leva, très pâle: «C’est vous, monsieur Rouletabille, qui
m’accusez d’être le complice de Larsan?
— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s’écria le reporter. Vous
savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps!…
— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique… c’est vrai… j’ai eu tort
de l’oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand on se bat pour
ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande pardon!
— Écoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous
êtes un brave homme. Aussi, ce n’est pas votre bonne foi que
j’incrimine: c’est votre négligence.
— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. Ma
négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai eu
toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans
cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, à
cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point,
naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ,
vous et M. Sainclair!
— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet
individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous
l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. et Mme Darzac
s’il n’y était pas!
— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était!
— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier.
Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en
l’absence de M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre
quand il avait la clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre
pendant qu’il était là!
— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus
que tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds:
voilà bien le mystère!
— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi,
avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé
immédiatement la porte?
— Oui, monsieur.
— Et quand l’avez-vous rouverte?
— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac
chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque
temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils
se sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur
appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu qu’on
repoussait les verrous.
— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas
ouvert la porte?
— Pas une seule fois.
— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps?
— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de l’appartement, et
c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à six heures et demie,
sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte de la tour
étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. Après le
dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma
femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même
si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte
de l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus
incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne
savait pas ce qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce
qui s’est passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement
à cinq heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui s’est
passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que M. Darzac
était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de même,
l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, et puis,
encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et que
j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est passé après.
Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la mort de l’homme, ce
qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! C’est un mystère!
— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez bien
que vous n’avez pas quitté le couloir?
— Ma foi, oui!
— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille.
— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez
appelé…
— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez cette
minute-là…
— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. Darzac était
dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un mystère!…
— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces deux
minutes-là?
— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge l’aurait
bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si intrigué,
ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne
d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que
personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui,
la nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me
croire. Je le lui ai juré sur le cadavre qui était là!
— Où était-il, le cadavre?
— Dans sa chambre.
— C’était bien un cadavre?
— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais!
— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier.
— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il avait
un coup de revolver dans le coeur!»
Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu?
Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux
yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème
de savoir comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il
venu se faire tuer?
Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire
avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il était
derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout doucement
dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la mère
Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement de
Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles qu’on
bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» fit la
bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui
appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous
autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que
sa femme s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M.
Darzac et la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte
continuait de l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement
de deux hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces
mots furent prononcés: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit
M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d’une voix étouffée,
épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le dessous
dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le coup de feu le
sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père Bernier que le cri qui
l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui avait poussé le cri,
avait été mortellement frappée. Bernier ne s’expliquait point cela:
l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi n’ouvrait-elle point au secours
qu’il lui apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin,
presque aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le
père Bernier n’avait cessé de frapper s’était ouverte. La chambre était
plongée dans l’obscurité, ce qui n’étonna point le père Bernier, car la
lumière de la bougie qu’il avait aperçue sous la porte, pendant la
lutte, s’était brusquement éteinte et il avait entendu en même temps le
bougeoir qui roulait par terre. C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert
pendant que l’ombre de M. Darzac était penchée sur un râle, sur
quelqu’un qui se mourait! Bernier avait appelé sa femme pour qu’elle
apportât de la lumière, mais Mme Darzac s’était écriée: «Non! non! pas
de lumière! pas de lumière! Et surtout qu’il ne sache rien!» Et,
aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en criant: «Il vient!
il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier!
Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte,
pendant qu’elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous-en!
Qu’il ne sache rien!»
Le père Bernier continuait:
«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous
a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi,
j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait
fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un
sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en
entend plus parler!»
— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; ma
femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon
tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible.
Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute,
dans le salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui
interrogeait ma femme dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé
le cadavre, que M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais
j’avais dit à M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle
n’est pas assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est
si claire qu’on en voit le fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a
demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en
sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, et pour
madame, et pour l’humanité, contre un bandit comme Frédéric Larsan, je
l’ai fait. Mais ne m’en demandez pas davantage et que Dieu vous
protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je vous ai retrouvé dans
la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M.
Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa chambre.
Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu tout à
coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez,
messieurs, mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte
pas malheur! Enfin, nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier
bandit!… Mais, voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra
jamais cacher une histoire pareille… et on ferait mieux de la raconter
tout de suite à la justice… J’ai promis de me taire et je me tairai,
tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me
décharger d’un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à madame et
à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur faire entendre raison…
Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un honneur de tuer un Larsan!
Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je sais bien, il n’est pas
propre… C’est-y pas un honneur d’en avoir délivré la terre en s’en
délivrant soi-même? Ah! tenez!… une fortune!… Mme Darzac m’a promis une
fortune si je me taisais! Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la
meilleure fortune de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de
malheurs!… Tenez!… Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!…
Qu’est-ce qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés
soi-disant vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls
dans la Tour Carrée avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que
vous l’avez tué! Tout le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a
eu déjà trop de scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si
c’est possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en
mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j’en avais bien envie.
J’avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l’affaire plus tard,
on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre père en
mourra bien davantage!» Mais c’était son idée! Elle veut qu’on se
taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!»
Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!»
Rouletabille l’arrêta:
«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son
avis?
— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui
obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère
blessure à la gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y
avait qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le
misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il
n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. Ses
premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire:
«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait
personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.»
— Où cela se passait-il?
— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre
chère femme.
— Et le cadavre? Où était-il?
— Il était resté dans la chambre de M. Darzac.
— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en débarrasser?
— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était prise,
car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service;
vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y
attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le
réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi
qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. Darzac,
qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée
des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair,
ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M.
Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame
n’a voulu que je sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été
fermée et que votre lumière a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions
point rassurés avec le cadavre que nous croyions mort et qui se reprit,
une fois encore, à soupirer, et quel soupir! Le reste, monsieur, vous
l’avez vu, et vous en savez maintenant autant que moi! Que Dieu nous
garde!»
Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le
remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui
recommanda la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa
brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il
venait de subir à Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui
serrer la main, mais Rouletabille retira la sienne.
«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous
quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-je, quand
nous fûmes seuls. Larsan est mort?…
— Oui, me répliqua-t-il, je le crains.
— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?…
— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais pas
encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ
NI MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!»
XIII
Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes
Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus effrayé
moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais encore vu
dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à travers la
chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la glace, se
regardait étrangement en se passant une main sur le front comme s’il
eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi,
Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il
paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne
vouloir point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi
s’accroupir à la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre
rumeur sur la rive lointaine, attendant peut-être le roulement de la
petite voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit une bête à
l’affût.
… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une raie
blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. C’était
l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de la nuit,
blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un qui n’a
pas dormi.
«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais
compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec
votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais
savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l’histoire de l’accident de
revolver sur la table de nuit»?
— Non!… me répondit-il sans se détourner.
— Elle ne vous a rien dit de cela?
— Non!
— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du
cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce
jour-là!…
— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi,
Sainclair; je ne lui ai rien demandé!
— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant
qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de
ce cri?
— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets
de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse
rien demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous
quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte…
— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!»
— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…»
Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter.
Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit
falot qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui
conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire.
«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours!
Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le
vieux Bob. Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon
cercle, qui m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.»
Et il poussa un gros soupir:
«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…»
Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans
la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait
toujours sur la table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob!
Rouletabille fit:
«Oh! oh!»
Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de
lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de
la batterie basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était
relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes
bien regardé les ossements et coquillages et cornes des premiers âges,
des «pendeloques en coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un
os long», des «boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la
couche du renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre
raclée en silex de la couche de l’éléphant», nous revînmes à la
table-bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il
avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à
sécher sur la partie de bureau qui était en face de la fenêtre, exposée
au soleil. J’allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la
solidité des barreaux auxquels on n’avait pas touché.
Rouletabille me vit et me dit:
«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu sortir par
les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti par la porte.»
Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les
traces de pas.
«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à
Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne
et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…»
Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On
n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part!
Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:
«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il travaille
toujours.»
Et puis, soucieux, il ajouta:
«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le plancher,
je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac,
lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et
ont traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du
Téméraire et aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il
n’y a nulle part trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé
ici avant l’orage et il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout
cas, il n’y est point revenu depuis!»
Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui
éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri d’une
façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des squelettes,
mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent.
Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le
prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites
vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le
considère un instant, avec une attention surprenante; puis il le
regarde de profil; puis il me le dépose entre les mains, et je dois
l’élever à mon tour au-dessus de ma tête, comme le plus précieux des
fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la lampe
au-dessus de sa tête.
Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le
crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je
constate que les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si
quelqu’un s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou
s’y était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux
plus que jamais:
«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il
s’en aille, que le sac!»
Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus
surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de
deviner l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que
nous n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle
dans lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour
à côté, dans le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être
occupée à effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace du crime
impossible, comment Rouletabille pouvait-il s’amuser à faire des
dessins avec une règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui,
il s’était assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la
planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan,
tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un pacifique et
gentil commis d’architecte.
Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et l’autre
traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé par la Tour
du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. Darzac.
Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant
un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait
servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout
l’espace du cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible,
prêtant grande attention à ce que la peinture fût de mince valeur
partout, et telle qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait
la tête de droite et de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu
la langue comme un écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui
parlai encore, mais il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes,
attachés au dessin. Ils n’en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se
crispa et laissa échapper une exclamation d’horreur indicible; je ne
reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement vers
moi qu’il renversa le vaste fauteuil.
«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture
rouge!»
Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation
sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret…
«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les
yeux agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle.
Je ne pus m’empêcher de lui demander:
«Mais, qu’est-ce qu’elle a?…
— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas qu’elle est sèche
maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du sang!…»
Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas du
sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle.
Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je
m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang.
«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de
Larsan?…
— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de
Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du
sang de Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le
seul moyen!…»
J’étais tout à fait, tout à fait étonné.
«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…»
Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son
père… «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne
se laisse pas prendre son sang comme ça!»
«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles
de la Dame en noir!…
— Oui! oui!… On dit ça!… On dit ça!… Mais on ne tue pas mon père comme
ça!…»
Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit
lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot:
«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop
affreux.»
Et il dit encore:
«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…»
Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba
dans le godet:
«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!»
Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin
infini et l’alla enfermer dans une petite armoire.
Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le
regardais faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à
coup, devenu vraiment fou.
«Allons!… Allons!… fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne
pouvons plus reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise
tout… tout ce qui s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait
rentrer tout de suite… tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes!
je ne peux plus attendre!…»
Attendre quoi?… attendre quoi?… Et encore une fois, pourquoi
s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe?
Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?…
Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau:
«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi?… Est-ce que Larsan n’est pas
mort!…»
Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras:
«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…»
Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous
trouvions. Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse
seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me
répondit qu’il ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde,
«tant que le cercle ne serait point fermé».
Et il ajouta, lugubre:
«Puisse-t-il ne l’être jamais!…»
La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle
s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier.
Il parut très fâché de nous voir.
«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit-il…
Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux
n’est toujours pas rentré.
— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille.
Et il poussa la porte.
«Surtout ne dites pas à madame…
— Mais non!… Mais non!…»
Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près
complète.
«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le
reporter à voix basse.
— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus
rentrer dans la chambre… ni moi non plus…
— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et
attendez que je vous appelle!»
Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous
aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était
encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La
grande silhouette sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de
la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire. À notre apparition,
elle n’eut pas un mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite,
d’une voix si affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus:
«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous
n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous voulez?»
Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie:
«Vous m’aviez juré de ne rien voir.»
Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect
infini:
«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le
ton d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens!… Viens!…»
Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût pris
la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, quand
il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle eut
un recul de tout le corps.
«Pas là!» gémit-elle…
Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille
secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son
ordre, l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.
La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle! La chambre
était dans un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par
les vastes embrasures rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel
éclairage pour une chambre de meurtre! Que de sang sur les murs et sur
le plancher et sur les meubles!… Le sang du soleil levant et de l’homme
que Toby avait emporté on ne savait où… dans le sac de pommes de terre!
Les tables, les fauteuils, les chaises, tout était renversé. Les draps
du lit auxquels l’homme, dans son agonie, avait dû désespérément
s’accrocher, étaient à moitié tirés par terre et l’on voyait sur le
linge la marque d’une main rouge. C’est dans tout cela que nous
entrâmes, soutenant la Dame en noir qui paraissait prête à s’évanouir,
pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce et suppliante: «Il
le faut, maman! Il le faut!» Et il l’interrogea tout de suite après
l’avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je venais de
remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par signes
de tête ou par une désignation de la main. Et je voyais bien que, au
fur et à mesure qu’elle répondait, Rouletabille était de plus en plus
troublé, inquiet, effaré visiblement; il essayait de reconquérir tout
le calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il
n’y parvenait guère. Il la tutoyait et l’appelait: «Maman! Maman!» tout
le temps pour lui donner du courage… Mais elle n’en avait plus; elle
lui tendit les bras et il s’y jeta; ils s’embrassèrent à s’étouffer, et
cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle fut un peu
soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur elle.
Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent
tous les deux et je compris qu’ils ne voulaient pas rester seuls dans
la chambre rouge. Elle dit à voix basse:
«Nous sommes délivrés…»
Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de
prière: «Pour en être sûre, maman… sûre… il faut que tu me dises tout…
tout ce qui s’est passé… tout ce que tu as vu…»
Alors, elle put enfin parler… Elle regarda du côté de la porte qui
était close; ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les
objets épars, sur le sang qui maculait les meubles et le plancher et
elle raconta l’atroce scène à voix si basse que je dus m’approcher, me
pencher sur elle pour l’entendre. De ses petites phrases hachées, il
ressortait qu’aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé
les verrous et s’était avancé droit vers la table-bureau, de telle
sorte qu’il se trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose
arriva. La Dame en noir, elle, était un peu sur la gauche, se disposant
à passer dans sa chambre. La pièce n’était éclairée que par une bougie,
placée sur la table de nuit, à gauche, à portée de Mathilde. Et voici
ce qu’il advint. Dans le silence de la pièce, il y eut un craquement,
un craquement brusque de meuble qui leur fit dresser la tête à tous les
deux, et regarder du même côté, pendant qu’une même angoisse leur
faisait battre le coeur. Le craquement venait du placard. Et puis tout
s’était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire un mot, peut-être sans
le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement naturel et
jamais ils n’avaient entendu crier le placard. Darzac fit un mouvement
pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il
fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le
premier et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La
Dame en noir se demanda si elle n’était pas victime de quelque
hallucination, si elle avait vu réellement remuer le placard. Mais
Darzac avait eu lui aussi la même sensation, car il quitta tout à coup
la table-bureau et fit bravement un pas en avant… C’est à ce moment que
la porte… la porte du placard… s’ouvrit devant eux… Oui, elle fut
poussée par une main invisible… elle tourna sur ses gonds… La Dame en
noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas… Mais elle eut un geste
de terreur et d’affolement qui jeta par terre la bougie au moment même
où du placard surgissait une ombre et au moment même où Robert Darzac,
poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre…
«Et cette ombre… et cette ombre avait une figure! interrompit
Rouletabille… Maman!… pourquoi n’as-tu pas vu la figure de l’ombre?…
Vous avez tué l’ombre; mais qui me dit que l’ombre était Larsan,
puisque tu n’as pas vu la figure!… Vous n’avez peut-être même pas tué
l’ombre de Larsan!
— Oh! si! fit-elle sourdement et simplement: il est mort!» (Et elle ne
dit plus rien…)
Et je me demandais en regardant Rouletabille: «Mais qui donc
auraient-ils tué, s’ils n’avaient pas tué celui-là! Si Mathilde n’avait
pas vu la figure de l’ombre, elle avait bien entendu sa voix!… elle en
frissonnait encore… elle l’entendait encore. Et Bernier aussi avait
entendu sa voix et reconnu sa voix… La voix terrible de Larsan… La voix
de Ballmeyer qui, dans l’abominable lutte, au milieu de la nuit,
annonçait la mort à Robert Darzac: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!»
pendant que l’autre ne pouvait plus que gémir d’une voix expirante:
«Mathilde!… Mathilde!…» Ah! comme il l’avait appelée!… comme il l’avait
appelée du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu… Et elle… elle…
elle n’avait pu que mêler, hurlante d’horreur, son ombre à ces deux
ombres, que s’accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un
secours qu’elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et
puis, tout à coup, ç’avait été le coup de feu qui lui avait fait
pousser le cri atroce… Comme si elle avait été frappée elle-même… Qui
était mort?… Qui était vivant?… Qui allait parler?… Quelle voix
allait-elle entendre?…
… Et voilà que c’était Robert qui avait parlé!…
Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et
elle se laissa presque porter par lui jusqu’à la porte de sa chambre.
Et là, il lui dit: «Va, maman, laisse-moi, il faut que je travaille,
que je travaille beaucoup! pour toi, pour M. Darzac et pour moi!» — «Ne
me quittez plus!… Je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour
de M. Darzac!» s’écria-t-elle, pleine d’effroi. Rouletabille le lui
promit, la supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte
de la chambre quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille
demandait qui était là. La voix de Darzac répondit. Rouletabille fit:
«Enfin!»
Et il ouvrit.
Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus
pâle, plus exsangue, plus dénuée de vie. Tant d’émotions l’avaient
ravagée qu’elle n’en exprimait plus aucune.
«Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c’est fini!…»
Et il se laissa choir sur le fauteuil qu’occupait tout à l’heure la
Dame en noir. Il leva les yeux sur elle:
«Votre volonté est accomplie, dit-il… Il est là où vous avez voulu!…»
Rouletabille demanda tout de suite:
«Au moins, vous avez vu sa figure?
— Non! dit-il… je ne l’ai pas vue!… Croyez-vous donc que j’allais
ouvrir le sac?…»
J’aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet
incident; mais, au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui
dit:
«Ah! vous n’avez pas vu sa figure!… Eh bien! c’est très bien, cela!…»